vendredi 28 septembre 2012

Acide sulfurique - Amélie Nothomb.




 "Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus : il leur en fallut le spectacle."












Cela fait un moment que je n'ai plus lu de roman d'Amélie Nothomb, ça me manquait ! Je la lis avec un délice assez coupable dans le sens où ce qu'elle écrit parfois est terrible, effrayant, malsain mais parfois juste et terriblement génial, elle a une telle façon d'aborder certains sujets avec une plume qui me plaît.

Acide sulfurique nous plonge dans l'univers de la téléréalité et ses perversités, et, à travers cet univers, on observe le reflet de la société. Encore une fois, Amélie Nothomb a fait fort ! C'est sans doute le livre d'elle le plus dérangeant que j'aie jamais lu ! Il ne peut laisser le lecteur indifférent, et il y a de quoi car elle imagine ce vers quoi peut s'orienter la télé-réalité : l'horreur. Regarder des reality shows, c'est encore innocent, outre quelques violences verbales, mais si ça allait bien plus loin que l'on imaginait au départ dans le futur ? Qui peut dire si le concept de télé-réalité va changer, pour le meilleur ou pour le pire, avec le temps ? Et si l'auteure nous avertissait des dangers de la télé-réalité avec ce roman ?

Il est donc question d'une émission de télé-réalité dans ce roman, inventée par l'auteur, qui se nomme Concentration. Les producteurs recherchent des candidats à l'issue de rafles, ils sont ensuite enfermés dans des camions puis des trains qui partent à destination du plateau télé. Ces candidats sont, le plus souvent, jeunes, pour qu'il soit ainsi plus aisé de les briser et pour mieux attiser la curiosité du public. Mais quel est le concept de cette émission ? Je le mets en spoiler, au cas-où pour les âmes sensibles :

[spoiler] Le concept de Concentration est le suivant :

Dès l'arrivée des candidats, ils reçoivent un tatouage en forme de matricule et sont "priés" de mettre les vêtements appropriés à l'émission, soit des blouses ou des pyjamas. 

Leur fonction est de travailler du matin au soir tout en recevant coups et insultes des kapos, les personnes chargées de les surveiller. 

Un seul repas peu ragoûtant leur sera permis, ils dormiront dans des baraquements miteux.

Chaque semaine, un candidat sera désigné pour quitter définitivement l'émission ; ce qui est un euphémisme pour dire que le candidat élu est choisi pour partir à la mort... 

Cela ne vous rappelle pas quelque chose ? Voilà pourquoi Acide sulfurique est un récit dérangeant, car l'émission qu'il présente n'est pas sans rappeler les camps de concentrations de la Seconde Guerre Mondiale. Je n'ai aucun de mal à croire que ce roman ait fait polémique à sa sortie. [/spoiler]

Si les producteurs de cette émission sont coupable, l'auteur nous montre que le public l'est également par curiosité morbide et même ceux qui s'en plaignent regardent tout de même pour se plaindre. De plus, le public peut voter pour le candidat à éliminer. C'est ainsi que le public se rend aussi coupable : il participe à l'émission et tant qu'il y aura de l'audimat, l'émission continuera.

Parmi les prisonniers, il y a ZHF 911, une vieille dame odieuse, qui ne parle aux autres candidats que pour les blesser, et qui hurle à la lune chaque nuit, et que les producteurs gardent parce qu'elle est cruelle ; il y a PFX 150, une jeune fille douce et silencieuse ; il y a EPJ 327, Pietro Livi de son vrai nom, qui est professeur ; il y a CKZ 114, de son nom Pannonique, jeune étudiante en paléontologie qui est douce, calme, silencieuse, très belle. Pannonique est l'un des personnages principaux avec la kapo Zdena qui a voulu faire partie de l'émission, ce qu'elle fait en tant que kapo, pour vivre, exister, se prouver qu'elle avait de la valeur ; elle représente ici l'autorité dont elle abuse cruellement. Obsédée par Pannonique, elle est d'abord jalouse de sa beauté et résout cette jalousie par des abus verbaux et physiques. Elle cherche ensuite à connaître son vrai nom puisqu'elle ne la connaît que par son matricule. Elle fera tout pour savoir son prénom car c'est pour elle la clé. Connaître le prénom d'une personne, c'est le bruit d'une serrure qui s'ouvre.

Puis, avec le temps, le bourreau vient à s'attacher à sa victime, lui glissant en cachette dans sa blouse du chocolat, elle fait semblant de la maltraiter, continue de l'insulter pour que les autres kapos ne soient pas suspicieux, elle est fascinée par Pannonique, veut qu'elle se donne à elle, qu'elle s'offre, et elle fera tout pour que Pannonique ne soit pas éliminée, et tentera l'impossible pour elle. Le public est aussi fasciné par Pannonique ; d'abord elle était comme une Madone réservée, qui souffrait en silence, elle est ensuite perçue comme le Christ, comme une personne bonne, humble, qui se révolte contre l'émission. Elle fascine aussi les autres prisonniers qui voient en elle leur sauveuse. Et puisqu'ils la respectent tant et l'aiment, leur moral remonte un peu et s'empêchent de devenir des bêtes. Tout au long du roman, Pannonique a le rôle d'une sauveuse. Il y a de nombreuses références religieuses dans le roman et j'ai trouvé que ça illustrait bien le rôle du personnage.

Je me suis prise d'affection pour elle, même si ma sympathie s'était un peu refroidie lorsqu'elle se prenait pour la sauveuse de l'humanité, mais elle reste un personnage pour qui on ne peut que prendre en sympathie et pitié. Elle est profondément humaine, elle est digne, silencieuse, humble, désintéressée et elle va se retrouver à se rebeller contre le système alors que les autres n'osent pas. On comprend la fascination du public à son égard, et que Zdena ne soit pas insensible à son charme. J'ai d'ailleurs trouvé leur relation fascinante et ambigüe à souhait !

Ce roman m'a retourné, il ne laisse pas insensible. Plusieurs fois, j'ai eu cette impression de froid dans le dos. En refermant ce livre, et même si l'on est persuadé qu'une émission telle que Concentration ne pourra jamais exister, on ne peut pas s'empêcher de reconsidérer le concept de télé-réalité, on ne peut s'empêcher de se demander jusque où ira la télévision ? 
 

ZHF 911 était une vieille. Il était singulier que les organisateurs n'aient pas encore éliminé cette femme, comme ils tuaient d'office toute personne âgée. Il était néanmoins aisé de deviner pourquoi ils la gardaient : parce qu'elle était ignoble. 
C'était une fée Carabosse au visage sillonné des mille rides de la perversité. La bouche exprimait le mal tant par sa forme plissée - le pli caractéristique des lèvres mauvaises - que par les mots qui en sortaient : elle trouvait toujours en chaque personne la faille qui lui permettait de la blesser. Ses nuisances n'étaient que verbales : elle était une preuve des puissances maléfiques du langage.

1 commentaire: