mercredi 26 novembre 2014

Le chevalier lettré : Savoir et conduite de l'aristocratie au XIIe et XIIIe siècles - Martin Aurell.


L'auteur :

Né en 1958, Martin Aurell est un auteur français, d'origine espagnole, primé par l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Historien, il s'est spécialisé dans le Moyen-âge puisqu'il l'enseigne depuis 1994 à l'université de Poitiers. Il dirige également la revue Les Cahiers de civilisation médiévale depuis 2000 et appartient au Centre d'études supérieures de civilisation médiévale depuis 1995. Érudit, il est membre de l’Institut universitaire de France, titulaire de nombreux diplômes (il fut d'ailleurs l'élève de Georges Duby, grand historien français spécialisé dans le Moyen-âge), et l'auteur de nombreux ouvrages autour de la période médiévale et sur les légendes arthuriennes.

Emprunt bibliothèque fac.



Quatrième de couverture :

La rencontre du chevalier et du savoir au XIIe siècle peut sembler paradoxale. Pourtant, elle se mêle inextricablement à la renaissance intellectuelle de cette période, mouvement décisif pour l'histoire de l'Occident. 

Le chevalier n'évolue pas seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans les cours de plus en plus cultivées et raffinées : son intérêt pour les classiques latins et la lecture, voire sa propre poésie, le prouvent. Il patronne les jongleurs et discute de littérature avec les clercs qui, au passage, essaient de réformer sa conduite, souvent brutale. Au fur et à mesure que leur culture livresque se développe, les chevaliers apprennent à réprimer leur propre violence à la guerre et s’initient à la courtoisie. À table, les contenances sont désormais de mise, tout comme la préciosité du langage, l’élégance des vêtements ou la mesure des gestes. La fréquentation des femmes, parfois doctes et tenant salon, devient plus galante.

Une révolution mentale est ainsi en œuvre chez ces élites laïques qui, au contact du clergé savant, mettent de plus en plus leurs armes au service du bien commun. Ce savoir-vivre relève-t-il d’un masque machiavélique ou bien cette maîtrise de soi est-elle le signe d’une modernité avant l’heure ?

Mon avis :

Lors de mon cinquième semestre à la fac, j'ai eu l'occasion d'avoir des cours sur le Moyen-âge (rien de plus normal, me direz-vous, d'étudier le moyen-âge en licence d'histoire). La particularité de ces cours de ce semestre est qu'au lieu de se centrer sur les grands faits politiques et militaires de la période, nous nous sommes intéressés à l'aspect plus culturel du Moyen-âge. À l'occasion de ces cours, j'ai été amenée à choisir et lire un livre en rapport avec le sujet pour faire après une fiche de lecture.

J'ai choisi Le chevalier lettré qui m'attirait par sa couverture mais aussi son sujet. Ce livre est en fait une vaste étude sur la noblesse du XIIe au XIIIe siècle et plus particulièrement les rapports de cette noblesse à la culture, à l'érudition, et, dans une moindre mesure, ses rapports avec le clergé (les hommes d’Église en gros).

L'image que l'on se fait des chevaliers et des nobles au Moyen-âge est souvent celle du guerrier combattant, chevauchant, festoyant, ou encore celle du chevalier courtois. Je ne dirais pas que cette image est 100 % fausse, loin de là. Cependant, on imagine très mal cette catégorie de la société médiévale entretenir des rapports étroits avec le savoir. On imagine davantage les hommes d’Église et les femmes de l'aristocratie s'instruire, lire et écrire. Cependant, le chevalier ou noble du Moyen-âge n'était pas totalement étranger à la culture et au savoir, mais cet aspect de l'aristocratie est plutôt méconnue (comme je l'ai dit, on l'imagine plus festoyer et faire la guerre). C'est donc l'objectif de l'auteur de nous montrer que l'opposition entre l'aristocrate du Moyen-âge et la culture a le mérite d'être nuancé. De même, on a tendance à opposer l'homme d’Église, instruit, au chevalier, illettré et guerroyant. Les réalités culturelles sont plus complexes.



Image d'un troubadour,
chargé d'animer fête/banquet
en racontant une histoire
ou avec des chansons romantiques
ou des messages politiques.
L’œuvre de Martin Aurell est assez épaisse. Il s'agit d'une vaste étude qui se construit un peu de façon méthodique  : il ouvre son ouvrage avec une introduction de quelques pages, qui explique le contexte historique et culturel, avant d'entrer dans le vif du sujet. Son étude se compose de trois grandes parties, chacune contenant des espèces de sous-parties. Petit rappel du contexte historique de l'époque d'abord, avant d'entrer dans le vif du sujet : le Moyen-âge connaît aux XIIe et XIIIe siècle une Renaissance avant la Renaissance, c'est-à-dire que cette époque connaît une période de réformes et de renouveau de la société. Les villes grandissent, le commerce se développe, la royauté (qui était alors souvent en conflit avec l'aristocratie pour le contrôle des terres et de la politique) s'affirme et met en place une administration et une justice fortes. L’Église se range aux côtés de cette royauté et, à son tour, met en place des réformes culturelles et spirituelles chez le clergé, histoire de renforcer les exigences morales et spirituelles. De plus, la culture et le savoir se diffusent mieux, la lecture et l'écriture se répandent davantage, surtout chez l'aristocratie. Dès l'introduction, l'auteur nous présente une nouvelle vision du Moyen-âge, une époque qu'on a trop souvent considéré comme obscur, où les gens étaient incultes, sales, ils mourraient tous de la peste, on brûlait des gens pour un rien, ils faisaient souvent la guerre... or, non. L'auteur nous présente un Moyen-âge flamboyant et une aristocratie qui sait aussi bien manier la plume et l'épée, une noblesse de l'esprit, de la culture et du prestige qu'elle en tire.

Martin Aurell pose ses premiers arguments dans sa première partie, Chevalerie et « clergie » où il commence à nous présenter les premiers rapports entre l'aristocratie et le savoir, à partir du Xe siècle. Le noble à cette époque n'est pas un érudit, sauf s'il entre dans les ordres. Le clerc, en effet, est l'image même de l'érudit et il prouve son appartenance au clergé par son savoir. Le noble atteint rarement le niveau de connaissance du clerc, surtout le chevalier qui doit s'entraîner à la guerre, combattre, chevaucher... ça laisse très peu de place à l'érudition. Ce qui ne veut pas dire qu'on n'éduquait pas les nobles, loin de là. Connaître le latin, savoir lire, écrire et compter faisaient partie de l'essentiel et les jeunes étaient souvent instruits par des hommes d’Église, à la maison ou dans des écoles (qui étaient à l'époque mises en place par des hommes du clergé). Certains nobles manifestaient aussi un intérêt pour les lettres, se font collectionneurs de livres, font circuler des livres. Cependant, si l'aristocratie est éduquée dès l'enfance, les nobles (ou les laïcs, comme on les appelle aussi) ne cherchaient pas vraiment à aller plus loin dans leurs études (sauf pour ceux se destinant à entrer dans les ordres), l'éducation guerrière étant plus importante. Il existait une proportion de laïcs lettrés qu'on appelait des « demi-lettrés », le savoir se retrouvait davantage chez les clercs, mais la donne change progressivement...



Marie de France, une des rares auteurs féminins
connues de l'époque.
La seconde partie « Chevalerie et la création littéraire » montre que, dès le XIIe-XIIIe s, on voit apparaître une irruption subite de chevaliers lettrés et de dames savantes suite à cette « Renaissance avant la Renaissance ». Une vie culturelle s'organise dans les cours et châteaux qui se font lieux de rencontres littéraires et de concentration du savoir. Les livres sont véhiculés par l'écriture ou la voix (troubadours ou jongleurs animant des fêtes ou banquets à travers des chansons de gestes, des histoires d'amour courtois ou des messages politiques). Ces aristocrates se mettent aussi à écrire, généralement dans leur langue maternelle plus qu'en latin (le latin étant la langue des clercs) et la production littéraire est diverse : littérature de croisade, romans du Graal, poèmes sur l'amour ou la guerre, des chroniques, des mémoires ou encore des hagiographies (biographie sur un(e) Saint(e))

Martin Aurell illustre ses propos par de nombreux exemples, qui peuvent être parfois un peu lourds tant ils sont nombreux, néanmoins il évoque régulièrement les mêmes auteurs. Ainsi les mêmes noms réapparaissent régulièrement (Dante, Abélard, Salisbury, Barri, etc) et on est pas trop dépaysé. Ses exemples sont aussi variés : il ne se contente pas de s'intéresser qu'à la France car il « visite » d'autres pays de l'Europe (Italie, Allemagne, Angleterre) même s'il se centre beaucoup sur la France et l'Angleterre. Il utilise aussi très souvent en titre d'exemple des ouvrages de la littérature arthurienne, ainsi que des personnages de la légende arthurienne (Arthur, Yvain, Lancelot, Guenièvre, etc), ce qui témoigne à la fois de l'intérêt de l'auteur pour ce sujet mais aussi de l'importance des légendes arthuriennes dans la société médiévale.

À noter aussi que l'auteur ne s'intéresse pas qu'aux Messieurs de cette époque car les femmes ont aussi fait entendre leur voix dans ce mouvement de savoir et de création littéraire. L'auteur consacre en effet quelques pages sur l'éducation des filles de la noblesse, le sujet de la femme lectrice (la femme de la noblesse étant souvent associée au livre, notamment dans l'iconographie médiévale, que ce soit le livre de prières ou des romans ou poèmes d'amours), mais aussi de la femme auteur qui écrivaient en entretenant une large correspondance ou en écrivant des romans. L'exemple le plus connu de la femme écrivain à cette époque est sans conteste Marie de France. Cependant, on dispose de peu de documentation sur ces femmes écrivains, donc leur nombre est assez minime par rapport à leurs congénères masculins. Cependant, on note la progression entre la première et seconde partie. Dans la première partie, le laïc n'est pas hautement cultivé, sauf s'il se destine au clergé. Dans la seconde partie, on est aux XII-XIIIes, le savoir s'est largement diffusé au sein de la noblesse et les aristocrates élargissent leur érudition bien au-delà des connaissances de leurs ancêtres. Même des chevaliers se font écrivains !




- à gauche, image d'un psautier (livre de prières) représentant trois clercs en pleine étude ;
à droite, représentation du poète Reinmar von Zweter, assis au centre de la scène, 
avec un garçon copiant sur des tablettes de cire et une fille sur un rouleau de parchemin -

La troisième et dernière partie « « Clergie » et civilisation des mœurs chevaleresques » parle davantage du savoir et de la culture comme moyens pour le clerc d'encadrer et réformer la noblesse. La rendre plus courtoise et moins rustre, pour la simple et bonne raison que la monarchie fait encore face à des  chevaliers brigands et insoumis au roi. Alliée de la monarchie, le rôle de l'Église n'est donc plus seulement de recopier des ouvrages et de se préoccuper du salut des âmes, mais aussi de pacifier cette aristocratie et de la transformer en noblesse chargée de défendre et protéger l’Église et le royaume, et de la rendre ainsi plus obéissante au Roi. Pour cela, le clerc tente – par le savoir et les lettres – d'influencer les mœurs et conduites de la noblesse. Il peut mettre en garde – à travers des sermons ou ouvrages – des travers de l'aristocratie (abus de la chasse, tournois et jeux où la violence bat son plein), le clerc prône le modèle que le chevalier doit adopter (guerroyer pour la paix, la justice, etc), il encourage à la dévotion, à la charité, à l'amour du prochain, il intervient dans les institutions de la noblesse (comme la cérémonie de l'adoubement)... C'est là que la courtoisie devient un mode de conduite à adopter car c'est la capacité de bien agir et de bien parler. De nombreux ouvrages et manuels sur la civilité et le savoir-vivre ont été écrits à cette époque (bien agir, bien s'habiller, bien se conduire), ce qui était intéressant à découvrir. Par l'amour courtois, la courtoisie, le noble se perfectionne et se démarque des autres classes (en montrant notamment qu'il a de la classe, qu'il est patient alors qu'il fait la cour à une dame, contrairement aux gens du peuple qui, selon les nobles, s'accouplent à même le sol)


Voilà. Tout ça pour dire que cette étude est un ouvrage intéressant à feuilleter. Il y a beaucoup à lire, parfois les arguments de l'auteur nous assomme d'exemples et on en perd parfois la fil, on peut avoir du mal à voir la fin mais ça reste intéressant à lire, surtout si la société médiévale est un sujet qui vous intéresse. Malgré les petits défauts, cette étude est bien construite, bien documentée, illustrée même, et montre bien que la notion de chevalier cultivé n'est pas contradictoire. L'aristocratie n'est pas que combattante, elle peut être cultivée et participer à la production littéraire.


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