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vendredi 5 septembre 2025

La main noire (T.1) Les maudits - Tarn Richardson.



Arras, 1914. Sur la ligne de front, le lieutenant Henry Frost donne l'assaut. À sa grande surprise, sa troupe ne rencontre aucune résistance.

Dans la tranchée adverse, les soldats allemands ont été tués, leurs corps atrocement déchiquetés. Au même moment, le père Andreas est retrouvé sauvagement assassiné dans la cathédrale.

Le Vatican décide d'envoyer l'inquisiteur Poldek Tacit. Sa mission : protéger l'Église de ceux qui cherchent à lui nuire. À n'importe quel prix.



Si on m’avait dit qu’il existerait un roman historique avec des loups-garous, dont l’intrigue se déroulerait essentiellement à Arras et le nord de la France, je n’y aurais pas cru.


Pourtant, c’est le défi que s’est lancé Tarn Richardson qui nous offre un thriller historique et fantastique dans lequel l’Inquisition n’a pas complètement disparu (mais l’Église fait croire le contraire), et où des loups-garous sèment la terreur aussi bien au sein de l’Église que dans les tranchées ! Comme si les soldats de la Grande Guerre n’avaient pas assez de soucis comme ça, les voilà qu’ils se font massacrer et pas que par leurs ennemis ! Lorsqu’un prêtre est retrouvé sauvagement assassiné à son tour, le Vatican envoie son meilleur inquisiteur, Poldek Tacit enquêter à Arras, accompagné de sœur Isabella qui est secrètement chargée de le surveiller. 


Car c’est qu’il n’est pas commode, notre Tacit ! Homme perturbé, violent, dépressif, avec un passé tragique (il ne manque plus que l’alcool pour cocher toutes les cases du cliché du détective déprimé, alcoolique et violent… oh wait !). Pour autant, on se retrouve à suivre ce personnage avec un certain intérêt. Est-ce qu’on s’attache à lui ? À vous de me le dire. Je ne l’ai trouvé ni attachant, ni détestable, juste efficace. Nous avons quand même de nombreux retours dans le passé, pour nous permettre de mieux comprendre le parcours et la vie de ce personnage peu commode. Comment est-il devenu ce qu’il est, quelle a été sa vie, quelle est sa famille. Nous apprendrons tout cela tout au long de l’intrigue. Il m’a un peu rappelé le héro du film Van Helsing avec qui il partage quelques similitudes. En plus de Tacit, nous suivons également le lieutenant britannique Henry Frost, bien décontenancé face aux événements étranges dans les tranchées, l’un des rares personnages que j’ai aimé suivre et que je voulais voir survivre !


Je dois dire que c’était sympathique de lire un roman dont une partie de l’action se situe à Arras. Malheureusement pour moi, l’auteur aurait pu décrire n’importe quelle ville, ça n’aurait fait aucune différence. Si seulement il avait mentionné le beffroi ou la Grand Place, ou s’il avait employé le terme « Bove » pour parler des carrières souterraines ! Que nenni ! Tant pis pour le chauvinisme… Toutefois, pour ne pas faire la mauvaise langue, je dois bien saluer l’effort pour recréer l’ambiance de l’époque, et le contexte que l’intrigue va développer.


Ce que j’ai le plus aimé, c’est le mélange des genres. Ce roman se présente à la fois comme un thriller, un roman historique et un récit fantastique avec des loups-garous et l’auteur s’en sort sur les trois plans. Il prend le temps de poser le décor et les bases de l’enquête. Il a bien su recréer le contexte et l’ambiance historique, et nous offrir un thriller prenant et, ma fois, sanglant. Attendez-vous à trouver de l’hémoglobine assez régulièrement, mais aussi des corps démembrés. Ces loups ne font pas dans la dentelle ! Rassurez-vous, le roman évite de trop sombrer dans le gore et à plutôt bien doser l’hémoglobine. La tension est également bien menée, et il prend soin de ne pas trop dévoiler avant la fin.


J’ai aimé cette réinterprétation du mythe des loups-garous, notamment leurs origines, le lien avec l’Église, leur histoire, mais aussi le cas de l’Hombre Lobo. Ce n’est pas qu’une histoire de lycanthropes, cette affaire d’attaques de loups-garous n’est qu’une goutte dans un vaste engrenage, l’intrigue est plus complexe qu’il n’y paraît. La personne que l’on croyait être le coupable cache en réalité autre chose, et les coupables ne sont pas forcément ceux que l’on pense… Et que dire de l’Église qui, à force de chasser les hérétiques, est devenue experte dans les tortures et magouilles ? Le Vatican, on le découvrira, est essentiellement un nid de secrets et d’entourloupes et ses hommes de Dieu ne sont pas tous des enfants de chœur…


Ce roman présente donc le mélange étonnant de roman historique, thriller et récit fantastique, un mélange risqué mais réussi pour ma part. L’auteur a su développer son scénario et ses personnages avec justesse, et à nous offrir un polar prenant. Est-ce que cela me donne envie de lire la suite ? Je l’ignore encore, mais ce premier tome reste une découverte sympathique !


Il se retourna pour scruter ses hommes dans l'obscurité. "Si une fusée s'élève, tout le monde à terre.

- Si une fusée s'élève et qu'elle est accompagnée d'une mitrailleuse, on n'aura sans doute pas besoin de se souvenir de cet ordre pour tomber à terre.

- Ouais bah fermez-la."

jeudi 18 novembre 2021

Frères de tranchées - Marc Ferro, Malcolm Brown, Rémy Cazals et Olaf Mueller.

A l'hiver 1914, après plusieurs mois de marche, des soldats se sont trouvés immobilisés dans des tranchées improvisées. De chaque côté, l'ennemi a pris un visage. A la moindre pause, il boit, il rit. Bientôt, d'une ligne à l'autre, on s'envoie chocolat, cigarettes, on partage alcool et bière sans s'occuper de la couleur de l'uniforme, à l'Est comme à l'Ouest. 

Cette manière d'oublier la guerre, le temps d'un Noël ou d'une fête de Pâques, c'était aussi une façon de l'humaniser quand les ennemis se retrouvaient frères. Mais la guerre ne les a pas oubliés, elle a sanctionné les auteurs, censuré les récits, gommé les souvenirs jusqu'à les réduire à des faits divers, symptômes des malheurs du temps.

Les textes de ce livre, rédigés par les meilleurs spécialistes, font à nouveau entendre les raisons et les échos de ce cri poussé contre des offensives inutiles par des combattants valeureux, qui n'en pouvaient juste plus.



Depuis que j'ai vu le film Joyeux Noël (Christian Carion, 2005), j'ai découvert l’existence des trêves de noël pendant la Première Guerre Mondiale, qui ne cesse d’attiser ma curiosité. Il existe cependant peu d'ouvrages à ce sujet, à ma connaissance. Ce livre est l’un d'entre eux et propose toute une série de témoignages sur ces soldats qui ont fraternisé à l’occasion de Noël.


Le livre se divise en quatre parties d’un auteur différent qui traite, à sa manière, des trêves de Noël.


Un joyeux entracte se concentre sur les fraternisations entre soldats allemands et soldats anglais et écossais, essentiellement sur la période de Noël. Ça commence souvent par des chants où les soldats sont rejoints ou applaudis par l’autre camp, ou qui déclenchent tout simplement la curiosité. On tâte le terrain, on se rapproche avec hésitation, on s’échange du tabac, des cigarettes, de l’alcool, un peu de nourriture, voire même des journaux. Les soldats font des parties de football, ils laissent tomber les armes pour fêter Noël dans la paix et la camaraderie. C’est une fraternisation qui est plus naturelle chez les Anglais et Ecossais qui ne partagent pas la même animosité que les Français pour les Allemands (rappelons-le, les Français gardent un souvenir vif de la guerre de 1870 où Paris fut envahie et l’Alsace-Lorraine appropriée par les Allemands), ce qui entraîne parfois la colère de la population française qui ne comprend pas pourquoi leurs alliés fraternisent avec leur envahisseur. L’auteur nous parle de nombreux témoignages de fraternisations qui ont eu lieu à Noël 1914, voire même à Pâques 1915, et d’autres qui ont suivi dans les années suivantes, mais qui n’ont pas eu le même impact que les trêves de Noël 1914 à cause des représailles des supérieurs et à cause de l’évolution de la guerre.


La seconde partie, Français et Boches parlent ensemble, la plus longue, traite des fraternisations entre soldats français et soldats allemands. Il s’agissait parfois de fraternisations qui ont eu lieu avant la période de Noël, lorsque les soldats avaient conclu l’accord de travailler sur leurs tranchées sans craindre de se faire attaquer par le camp adverse ; ou bien, ils avaient décidé d’une trêve pour pouvoir enterrer leurs morts. Parfois, il s’agissait juste de s’envoyer des piques et des insultes, qui sont vite devenues un jeu entre les deux camps qui s’en amusent et rient. Il y avait bien-sûr également les trêves pour Noël, plutôt semblables à celles décrites dans la première partie, avec des échanges de vin, de journaux, de cigarettes, de pain, de tabac, des chants de Noël également. Ce sont des fraternisations qui n’ont pourtant pas été faciles car il y a une longue animosité qui existe entre ces deux peuples, au moins depuis la prise de l’Alsace-Lorraine, sans compter que l’armée allemande a envahi le territoire français pendant la guerre. Toutefois, ces sentiments anti-allemand sont parfois remplacés par la lassitude qui s’installe alors que les soldats s’enterrent dans les tranchées. La guerre des tranchées a entraîné beaucoup de lassitude parmi les soldats qui vivaient dans la boue, le froid, la misère. Peu à peu, l’ennemi n’est plus l’autre mais un camarade d’infortune. Ces “pauvres Boches” sont dans la même misère qu’eux, ils sont comme eux, ils sont las et fatigués. L’ennemi devient “camarade” et, malgré la barrière de la langue, ils parviennent à communiquer et partager des moments de paix et de camaraderie… même si de nombreux soldats soupirent “Ah, s’ils pouvaient parler le Boche !”



Illustration de The Illustrated London News représentant une scène de fraternisation
entre soldats anglais et allemands (Janvier 1915)



Brother Boche, la troisième partie, est un peu plus diversifiée. L’auteur parle de quelques cas de fraternisations entre soldats italiens et soldats autrichiens, entre soldats anglais et soldats allemands, quelques exemples de trêves franco-allemandes également. Il y a une scène amusante et intéressante à découvrir dans laquelle l’auteur parle de soldats allemands et français qui avaient convenu de faire tirer canons et autres armes à des heures précises, afin de pouvoir se réfugier dans leurs abris tranquillement, et sans que le camp attaquant ne cherche véritablement à toucher l’ennemi. Ces tirs étaient si bien réglés que les soldats pouvaient déterminer l’heure de cette manière. Lorsque des tirs retentissent en dehors des heures convenues, du côté français, les Allemands s’écrient alors “Ce ne sont pas nos Français !”. Cette partie aborde également davantage les répercussions et conséquences de ces fraternisations lorsqu’elles étaient découvertes, en passant au tribunal jusqu’à la propagande. Ainsi, nous avons le cas d’un soldat italien traduit en justice et condamné pour avoir tout simplement adressé la parole à un soldat allemand, sans l’avoir attaqué. Les troupes étaient parfois déplacées ailleurs ou dissoutes. À la fin de la guerre, ces trêves sont tues; il y a une volonté de la part de la presse et du gouvernement de représenter le soldat comme un martyr, une victime de la guerre. Le soldat est représenté comme un héros, un martyr qui s’est vaillamment combattu, sans relâche, avec courage, malgré la misère. On comprend que les fraternisations auraient tâché cette image du soldat martyr que la propagande cherche à montrer.


La dernière partie, la plus courte, Russie : fraternisations et révolution, se concentre sur les fraternisations auprès des Russes. Un sujet intéressant, d'autant plus qu'on parle très rarement des Russes lors des trêves de Noël, toutefois je n'ai pas réussi à m'y intéresser, compte-tenu du fait que l'auteur parle davantage des changements politiques qui ont eu lieu en Russie à cette époque, avec la chute du tsarisme, la révolution, le changement de régime. Même si l'auteur évoque des cas de fraternisations, j'ai davantage eu l'impression que ce sujet était passé en second plan.


"Si je savais parler le boche, je pourrais converser avec eux, car je les entends jacasser à côté de moi à chaque instant. Je n'ai d'ailleurs que cela pour distraction, car ici on est plongé dans le néant (...) On se cause mais on ne se comprend pas beaucoup, on dit souvent Camarades, cigarettes, tabac, cognac."

(...) Dans tous les cas, se serrer la main est un signe fort et les échanges de produits, qui se font sans monnaie, peuvent aussi s'effectuer sans beaucoup de paroles.


Frère de tranchées est un ouvrage riche en anecdotes sur le sujet méconnu des trêves de Noël. C'était une lecture très enrichissante, bien qu'assez laborieuse, compte-tenu du nombre d'anecdotes. Il s'agit d'ailleurs d'une seconde, voire troisième tentative de lecture pour réussir à achever l'ouvrage car la multitude d'exemples et de témoignages peut devenir lassant à la longue. Peut-être faut-il prendre le temps de le lire, le reposer puis le reprendreToutefois, je ne regrette pas d'être venu à bout de ma lecture car c'est un livre intéressant à découvrir et qu'il nous permet de découvrir un aspect méconnu de la Première Guerre Mondiale et les exemples et témoignages ne rendent ce document que plus vivant.


J'ai été fascinée de découvrir ces extraits de lettres et journaux de soldats racontant ces moments de rapprochement à Noël. Des fraternisations qui ne sont pas à l'initiative de l’armée ou de l’église mais bien des soldats. On a des moments qui vont de la simple conversation à une vraie camaraderie, malgré la barrière de la langue, malgré les risques encourus (l'ennemi est-il sincère dans sa demande de fraternisation ?) et quoi de mieux qu'à Noël, fête commune à tous (ou presque) et qui entraîne facilement l’harmonie et la paix, avec des chants de noël. Bien que laborieuse, ce fut une lecture enrichissante et une étude historique intéressante à découvrir !


De fait, un siècle après ou presque, l'épisode suscite plus que jamais l'intérêt, laissant même penser qu'avec le temps la trêve de Noël apparaîtra peut-être aussi importante à sa manière que certaines grandes batailles. Elle n'a pas mis un terme à la guerre, mais elle a du moins réaffirmé cette vérité trop souvent négligée selon laquelle l'humanité ne peut survivre au bout du compte, que dans la réconciliation et non dans le conflit. Nous devons trouver le moyen de vivre longtemps sur cette planète, si nous ne voulons pas la perdre. Au cœur des ténèbres, la trêve de Noël 1914 a allumé un cierge d'espoir.


samedi 21 novembre 2020

Au revoir là-haut - Pierre Lemaître.


Rescapés du chaos de la Grande Guerre, Albert et Edouard comprennent rapidement que le pays ne veut plus d'eux. Malheur aux vainqueurs ! La France glorifie ses morts et oublie les survivants. Albert, employé modeste et timoré, a tout perdu. Edouard, artiste flamboyant mais brisé, est écrasé par son histoire familiale. 

Désarmés et abandonnés après le carnage, tous deux sont condamnés à l'exclusion. Refusant de céder à l'amertume ou au découragement, ils vont, ensemble, imaginer une arnaque d'une audace inouïe qui mettra le pays tout entier en effervescence. 

Bien au-delà de la vengeance et de la revanche de deux hommes détruits par une guerre vaine et barbare, Au revoir là-haut est l'histoire caustique et tragique d’un défi à la société, à l'État, à la famille, à la morale patriotique responsables de leur enfer.


En novembre, j’ai souvent l’envie de lire sur la Première Guerre Mondiale, sans doute à cause des hommages du 11 novembre et autres événements liés à cette journée d’armistice. À cette occasion, je me suis penchée sur Au revoir là-haut, que j’ai connu grâce à son adaptation au cinéma en 2017.


Nous sommes en novembre 1918, à la veille de l’armistice. Les soldats de chaque camp ne combattent plus et attendent, depuis leurs tranchées, que soit annoncée la fin du combat… jusqu’à ce que deux éclaireurs français ne soient lâchement assassinés par les « Boches ». En réaction, les Français reprennent les armes contre l’ennemi. Cependant, un soldat nommé Albert Maillard s’aperçoit avec consternation que les deux éclaireurs ont été visés dans le dos ; pas de doute, c’est l’un des leurs qui les a tué et a accusé les Allemands pour reprendre le combat. Alors qu’il en est arrivé à cette conclusion, Albert est poussé dans un trou d’obus par son lieutenant, Henri d’Aulney-Pradelle, le véritable responsable, qui cherche à faire taire Albert, pris au piège dans ce trou qui se recouvre de terre. Alors qu’il sent la mort approcher, il est sauvé in-extremis par un autre soldat de son régiment, Édouard Péricourt. Malheureusement, à peine l’a-t-il sauvé qu’Édouard se retrouve défiguré après s’être pris un éclat d’obus. L’armistice est signé quelques temps après. Albert se jure de rester auprès d’Édouard, hospitalisé et refusant la chirurgie pour réparer son visage. Alors que le monde autour d’eux tente de se reconstruire après la guerre, Albert et Édouard peinent à survivre dans une société qui glorifie ses morts et délaisse les survivants, traumatisés et abandonnés…


Le roman se situe entre la fin de la Première Guerre Mondiale et au début de l’entre-deux-guerres, en 1919 et 1920. Nous suivons différents personnages, certains récurrents à savoir les personnages principaux. Nous avons Albert Maillard, ancien soldat, un homme discret, qui s’inquiète et doute facilement mais loyal, que la guerre a rendu craintif et paranoïaque, qui multiplie les boulots pour survivre, et qui vit « en colocation » avec son compagnon d’infortune. Édouard Péricourt, ancien artiste, fils de la haute-bourgeoisie, homosexuel, devenu une « gueule cassée » après la guerre, et accro aux drogues pour soulager la douleur que son ami Albert peine à lui procurer. Marcel Péricourt, le père d’Édouard, qui éprouve des difficultés dans le deuil de son fils, compte-tenu des rapports conflictuels qu’il a entretenus avec lui, ainsi que Madeleine, sa sœur. Pradelle, sorti de guerre avec des médailles et des honneurs qu’il ne mérite pas. Aristocrate déchu, il signe un contrat avec l’État pour déterrer tous les corps des soldats enterrés à la va-vite pendant la guerre et construire des cimetières militaires. Ce n’est pourtant pas par respect aux morts que Pradelle accepte, mais par cupidité. Avec plus d’un million de morts, c’est une aubaine pour lui de faire fortune et de retrouver sa place dans la société, et pour cela il est prêt à tout…

Affiche du film (2017)

  Alors que Pradelle cherche à faire fortune sur les tombes des   soldats morts au combat, Édouard va tenter de mettre en   place, avec Albert, l’escroquerie du siècle : puisque que   l’État français délaisse les survivants de la guerre, au profit   de leurs morts, il décide d’arnaquer l’État en dessinant et   vendant des monuments aux morts fictifs aux municipalités,   et de fuir avec Albert une fois l’argent empoché. Dans ce   cadre, Édouard répond à un concours pour la création d’une   grande œuvre commémorative dans l’arrondissement qui l’a   vu naître, sans savoir que le commanditaire de cette œuvre   n’est autre que son propre père, souhaitant honorer son fils…


  Au Revoir Là-Haut est un roman que j’ai eu du mal à lâcher,   tant les événements s’enchaînent et qu’on s’interroge sur   l’issue de tout cela. La plume de Pierre Lemaître est très   plaisante, se faisant tour à tour drôle, acerbe ou cynique,   parois il fait des apartés pour s’adresser aux lecteurs. Que la situation soit tragique ou amorale, l’auteur parvient toujours à nous tirer un sourire, il affirme « s’être beaucoup amusé » en écrivant ce livre et on le devine très bien, cela se ressent même. L’auteur combine habilement la fiction (l’arnaque d’Albert et Édouard) et l’histoire, à savoir, d’une part, le délaissement de l’État envers les soldats qui ont survécu à la guerre, et d’autre part les magouilles de Pradelle qui s’inspirent de faits réels. Pradelle a employé un personnel incompétent (des Chinois ne comprenant pas le français) pour s’occuper des sépultures françaises, on retrouve des Allemands dans des tombes françaises, des cercueils trop petits ou remplis de terre, le nom sur la tombe ne correspondant pas à celui du soldat enterré, etc. De quoi inspirer du dégoût face à ce manque de respect envers les défunts et leur famille.


Pierre Lemaître nous fait nous plonger dans la fin de la Grande Guerre, la désorganisation suivant l’armistice, et le début de l’entre-deux-guerre avec la misère que pouvaient vivre les soldats démobilisés, quand les pensions d'invalidité n'arrivent pas, pas de dédommagements, la maigre somme proposée à la démobilisation, des soldats qui meurent de faim parce que personne ne veut leur donner du travail ou parce qu'il sont trop handicapés pour travailler. Une France qui souffre, un État qui est désorganisé et ne peut subvenir à la réintégration de ses survivants. Il décrit et analyse bien les événements, les sentiments de ses personnages, mais aussi la société de l’époque. Il nous offre des personnages hauts en couleurs, les personnages secondaires sont aussi très travaillés, entre Marcel Péricourt, ce fonctionnaire de l’État nommé Merlin, Madeleine dont je ne dévoilerais rien de crainte de spoiler.


Parlons un peu de nos personnages principaux. J’ai beaucoup aimé le duo que forment Albert et Édouard, que le destin a réuni en compagnons d’infortunes lorsqu’Édouard a sauvé Albert et ce dernier qui décide de demeurer à ses côtés suite à ce sauvetage mais aussi et surtout parce qu’Édouard s’est retrouvé défiguré. J’ai aimé cette amitié et cette entraide entre eux, malgré les difficultés pour s’en sortir, pour Albert de s’occuper d’Édouard qui se présente malgré lui comme un poids, pour Édouard qui tombe en dépression. L’auteur nous fait le portrait d’un duo atypique, car ils sont comme le jour et la nuit. L'un brillantissime au point de mettre au point une escroquerie d'envergure nationale, l'autre craintif et inoffensif au point de s'excuser lorsqu'on lui marche sur les pieds. C’est pourtant une amitié touchante et hors du commun, car ils n’ont plus grand-chose dans la vie, à part la compagnie de l’autre, sans oublier la jeune Louise, une petite fille qui les accompagne parfois et qui s’est attachée à Édouard. Ce duo fonctionne très bien, au point où, même si leur escroquerie est amorale, on ne peut s’empêcher d’espérer qu’ils vont réussir… ou du moins s’en sortir et vivre une meilleure vie. À contrario, on brûle d’impatience de voir Pradelle, le responsable de leurs maux et pourri jusqu’à la moelle, être surpris dans ses magouilles et payer cher le prix de sa cupidité.


Le genre de chose qu'on aimerait bien faire à Pradelle...

Ce fut une lecture inoubliable. Jusqu’au bout, j'ai été tenue en haleine, justice sera-t-elle faite ? Édouard et Albert réussiront-ils l’arnaque du siècle ? On y croit, on espère, on est tenu en haleine. Il y a de nombreux rebondissements, les événements se succèdent, surprenants et vraisemblables. Le talent de l'auteur s'exprime à chaque page par le rythme donné à l'histoire qu'il raconte, il a un talent indéniable pour maintenir le suspens. C’est un roman si bien ficelé que j’ai eu du mal à le lâcher.


Au revoir là-haut aborde de nombreux thèmes mais celui qui revient constamment est celui du commerce que l’on peut faire de la guerre et même après la guerre car il y aura toujours des profiteurs qui trouveront le moyen de se faire de l’argent sur le malheur des autres, mais aussi sur l'injustice et de l'ingratitude du pays au retour des soldats de la Grande guerre. Des hommes qui ont gagné la guerre mais qui, revenus à la vie civile, ne reçoivent aucune reconnaissance et sont même rejetés. Cet après-guerre traduit un vrai paradoxe, où l’État est plus reconnaissant envers ses morts qu'envers ses survivants, une France ressortie vainqueur de la guerre mais qui est désorganisée, qui préfère glorifier ses héros morts au combat que les survivants, devenus encombrants, pour qui le pays peine à leur trouver de la place, les délaissant dans l’oubli et la misère.




Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. Aussi, en octobre, Albert reçut-il avec pas mal de scepticisme les rumeurs annonçant un armistice. Il ne leur prêta pas plus de crédit qu'à la propagande du début qui soutenait, par exemple, que les balles boches étaient tellement molles qu'elles s'écrasaient comme des poires blettes sur les uniformes, faisant hurler de rire les régiments français. En quatre ans, Albert en avait vu un paquet, de types morts de rire en recevant une balle allemande.

mardi 15 décembre 2015

L'archéologie de la Grande Guerre - Alain Jacques, Gilles Prilaux et Yves Desfossés.

Yves Desfossés, Alain Jacques et Gilles Prilaux, responsables de fouilles dans le Nord et en Picardie, livrent les fruits de leurs observations et des recherches archéologiques récentes sur la ligne de front et les champs de bataille. Ils présentent ici des données inédites pour l'étude de la Grande Guerre, enrichies d'une remarquable iconographie. Car l'archéologie apporte une contribution décisive à la connaissance de cet épisode tragique de notre histoire récente. Si les tranchées et les tirs d'obus ont parfois mis à mal des sites archéologiques bien plus anciens, l'exploration scientifique des vestiges de la guerre de 1914-1918 complète les témoignages des soldats et contredit parfois les documents officiels. 

On découvre un étonnant artisanat à base de douilles d'obus, mais aussi des rites funéraires bouleversants pratiqués sur les champs de bataille, où le souci de donner une sépulture aux corps parfois fragmentaires des soldats fait contrepoint aux indices d'une boucherie sans nom. Longtemps ignorée, cette archéologie du monde contemporain contribue à renouveler les travaux des historiens et tisse un lien nouveau avec un passé récent qui s'estompe des mémoires. Elle s'impose désormais pour sauvegarder par l'étude les sites des champs de bataille du premier conflit mondial inexorablement détruits par l'aménagement du territoire.

Lorsqu'il est question d'archéologie, on pense tout naturellement aux fouilles en Egypte, à Pompéi, en Grèce, voire même à Indiana Jones, et c'est tout à fait compréhensible. Toutefois, l'archéologie est une discipline qui englobe toutes les périodes de notre histoire, y compris une période plus contemporaine.

L'archéologie de la Grande Guerre est une discipline assez récente, qui a commencé dans les années 1990 et qui ne cesse de se développer depuis. Ces fouilles se font majoritairement dans le Nord et l'Est de la France, qui ont été plus impactées par le conflit. Elles ont entraîné de multiples découvertes à travers de nombreux et divers vestiges, nous permettant d'apporter de nouvelles informations sur la guerre 14-18 et plus particulièrement sous un angle plus humain, à travers les soldats.

J'ai eu la chance d'assister à une présentation de cette discipline, à l'université, par l'un des auteurs de cet ouvrage, Monsieur Alain Jacques, historien et archéologue à Arras, connu pour avoir découvert les vestiges de la cité antique de Nemetacum (Arras) et qui a été confronté aux vestiges de la Grande Guerre en menant des fouilles sur le chantier de construction de la ligne TGV Nord, dans les années 1990. C'est donc ce qui m'a amené à la découverte et lecture de ce livre.

L'ouvrage traite tout d'abord par le commencement, à savoir le début de cette branche de l'archéologie et les premières confrontations avec les vestiges. Elles ont souvent été mal vécues par les archéologues qui n'étaient pas ou peu préparés à une rencontre avec ces traces d'un passé encore récent : ces vestiges ont été majoritairement découverts lors de travaux, et les archéologues n'avaient pas alors la formation pour travailler sur une période aussi récente, et l'on avait pas imaginé fouiller ce passé qui est encore vif dans nos mémoires, entre les sépultures des soldats et les nombreux obus encore enfouis dans nos sols. Les auteurs parlent ainsi de la complexité de cette branche car elle touche un passé récent et on s'en remet davantage aux historiens qu'aux archéologues pour raconter cette période, d'autant plus qu'il y a des millénaires d'occupation humaine sur notre territoire, ainsi il est compréhensible que les archéologues s'attachent à raconter un passé plus ancien que l'on connaît moins, mais des archéologues ont fini par être confrontés à des vestiges de la Grande Guerre découverts lors de travaux d'aménagement ou de sondages de diagnostic archéologique, comme ce fut le cas d'Yves Desfossés, l'un des auteurs, et c'est ainsi que l'histoire de cette discipline commence. 

Les auteurs traitent ensuite de l'intérêt de cette archéologie, ce qu'elle apporte à l'histoire, d'autant plus que la Première Guerre Mondiale dispose d'une riche documentation. Il existe cependant des zones d'ombre et c'est là que l'archéologie intervient : là où les documents racontent en détail les origines du conflit, les nombreuses batailles, son évolution, etc, on découvre à travers les vestiges des informations sur la vie quotidienne des soldats au front, un aspect peu évoqué dans les sources de l'époque, car jugé relativement secondaire alors. Or, les soldats, peu importe leur nationalité, ont laissé des traces et cela nous apporte une nouvelle façon de voir le conflit, sous un angle plus humain. Cela nous permet parfois d'en apprendre plus sur le soldat en lui-même, son quotidien dans les tranchées, et des choses basiques comme l'alimentation, l'hygiène ou la foi. Les catégories d'objets les plus fréquemment retrouvés lors de fouille, à l'exception du matériel militaire, sont liés à la nourriture, à l'écriture ou à l'hygiène (une bouteille en verre frappée aux armes d'une division de l'armée, un crucifix parfois fabriqué par le soldat lui-même, etc).

Les auteurs évoquent également les pratiques funéraires des soldats, à travers l'étude des sépultures car ce sont les découvertes les plus fréquentes. Ils soulignent l'importance de l'impact de ces découvertes : si l'on découvre encore aujourd'hui des sépultures datant des siècles précédents, cela n'a pas le même impact car la Première Guerre Mondiale reste assez proche de nous, chronologiquement parlant, cela entre dans le champ de notre mémoire collective, d'autant plus que ces soldats auraient pu être nos grands-pères ou arrière grands-père et que les corps retrouvés portent les stigmates d'une mort violente. Il est donc expliqué que ces corps font l'objet de soins particuliers, ne serait-ce que par devoir de mémoire. L'archéologie nous permet d'en apprendre plus sur les pratiques funéraires des soldats car il n'existe pas un seul type de sépulture : il peut y avoir la tombe d'un soldat englouti avec son paquetage dans le no man's land ou dans un trou d'obus, une tombe collective, en passant par la sépulture individuelle soigneusement creusée ou aménagée rapidement. L'exemple le plus frappant est celui des Grimsby Chums, accueillant des soldats anglais dont le bras droit de chaque homme repose sur le bras gauche de son voisin, de façon à ce qu'ils soient unis dans la mort comme ils l'ont été dans la vie. L'intérêt est aussi d'identifier le soldat à travers les pièces d'équipement qu'on peut retrouver sur lui, et découvrir sa nationalité, son rang dans l'armée, un nom, le moment de la mort, la cause de la mort, etc. Cela peut aussi permettre de donner une vraie sépulture au soldat et de retrouver sa famille.

La sépulture collective des Grimsby Chums, littéralement les  potes de Grimsby , surnom que s'étaient donné ces hommes du 10e bataillon du Lincolnshire Regiment, a été découverte lors de la fouille d'un site gaulois et gallo-romain. Les corps de 20 soldats, probablement tombés sur le front au printemps 1917, ont été pour la plupart déposés coude à coude, Saint-Laurent-de-Blangy(Pas-de-Calais), 2002.
La tombe collective des Grimsby Chums, nom que s'est donné le 10e bataillon du Lincolnshire Regiment,
probablement tombés en 1917, et reposant coude à coude (Saint Laurent Blangy).

Comme évoqué précédemment, les objets et vestiges les plus fréquemment retrouvés appartiennent au domaine du militaire : armes, insignes, obus, ... jusqu'aux véhicules comme des tanks ! L'un des plus connus étant le tank de Flesquières, exhumé vers la fin des années 1990, et se présente comme un témoin important de la bataille de Cambrai. Comme on peut découvrir des cités antiques, les archéologues de la Grande Guerre découvrent aussi des sites, tels que des souterrains où l'on retrouve objets de la vie quotidienne du soldat, de nombreux graffitis et dessins, ou encore des ateliers comme la ZAC Actiparc où l'on a retrouvé de nombreux rebuts de tôle de laiton, que les soldats utilisaient pour fabriquer étuis de protection, coupe-papier, outils, voire quelques oeuvres d'art (les douilles d'obus décorées avec des inscriptions et dessins, par exemple) pour combler l'ennui, c'est ce qu'on appelle l'artisanat de tranchée.


Il s'agit d'un ouvrage très documenté sur cette branche méconnue de l'archéologie, accompagné de nombreuses photographies pour mieux découvrir les vestiges et des exemples concrets et détaillés pour illustrer le propos. J'ai trouvé vraiment intéressant la découverte de cette branche de l'archéologie et j'ai été sensible aux réflexions concernant le pourquoi et comment traiter cette archéologie d'un drame encore vifs dans nos mémoires et dont les derniers témoins n'ont disparus que récemment. C'est plus que de l'histoire ou de l'archéologie, car il y a un aspect mémoriel et personnel, ce que j'ai trouvé vraiment intéressant, d'autant plus que pour les habitants du Nord (comme moi) ou de l'Est de la France, c'est une autre façon de découvrir notre région. C'est un ouvrage très bien documenté et illustré que je recommande à ceux qui s'intéressent au sujet, ou qui sont intéressés par l'histoire.



artisanat de tranchee 14 18 - Artisanat et commerce equitable
Artisanat de tranchée : exemples d'objets fabriqués à partir du laiton des obus.

samedi 7 septembre 2013

La grande illusion.


La Grande Illusion,

Réalisé par Jean Renoir.
108min/114min.
Sorti en 1937.



Avec : Jean Gabin, Marcel Dalio, Pierre Fresnay, Erich von Stroheim, Dita Parlo, Ia Peters, Sylvain Itkine, Werner Florian, Julien Carette...


Emprunt bibliothèque fac.





Synopsis :

En 1917, dans un camp en Allemagne, un groupe de prisonniers français, dont l'aristocrate Boëldieu, le contremaître Maréchal et le banquier juif Rosenthal, préparent une évasion. Au dernier moment, ils sont transférés dans une forteresse commandée par Von Rauffenstein, qui sympathise avec Boëldieu...

Mon avis :

Toujours pas guérie de ma dernière fixette sur le film Joyeux Noël, je fouille le net depuis des jours, dans l'espoir de trouver d'autres films, voire même livres ou sites traitant de la première guerre mondiale (ça, il y en a à foison), et plus exactement des fraternités qu'il y a eu entre les soldats à cette époque (ça, c'est moins commun), et c'est durant ces moments de recherches que j'ai entendu parler de La grande illusion, un vieux film en noir et blanc des années 1930. Fort heureusement pour moi, il n'a pas été compliqué de trouver ce film, je devrais peut-être prêter mieux attention à la DVDthèque de la bibliothèque de la fac, je pourrais peut-être tomber sur quelque chose d'aussi émouvant et intéressant que La grande illusion.

Durant la première guerre mondiale, l'avion du lieutenant Maréchal et du capitaine de Boëldieu est abattu par le commandant von Rauffenstein et le hasard veut qu'il connaisse la famille du capitaine de Boëldieu. Les deux officiers français sont envoyés dans un camp de prisonniers officiers en Allemagne où ils font la connaissance avec d'autres prisonniers français, issus de grades et de milieux sociaux différents, dont le lieutenant juif Rosenthal dont la famille est riche et gère dans les finances, le lieutenant Demolder, un amoureux des lettres, Cartier, un sergent populaire. Dans ce camp, les prisonniers vivent au rythme des avancées et reculées françaises qui perd ou gagne des positions sur le front, organisent des activités, partagent les biens et nourritures qui leur sont envoyées par les familles. Ayant bien l'intention de ne pas rester dans le camp à attendre la fin de la guerre, Boëldieu, Maréchal, Rosenthal et leurs compagnons de chambrée décident de s'échapper en creusant un tunnel, créant des diversions pour ne pas être suspectés de vouloir s'enfuir. Mais, la veille de leur évasion, on leur annonce qu'ils vont être transférés dans un autre camp. C'est ainsi qu'après de nombreuses tentatives avortées d'évasion, Boëldieu et Maréchal se retrouvent dans un camp fortifié dans une forteresse en montagne, où ils ont la surprise de découvrir qu'il est dirigé par von Rauffenstein, et de retrouver leur vieil ami Rosenthal...



De gauche à droite : Rosenthal, Maréchal et Boëldieu.
Concernant l'histoire en elle-même, ce fut une excellente surprise. Peut-être devais-je avoir le préjugé, comme quoi un vieux film en noir et blanc ne peut pas être plaisant et intéressant, que nenni ! Déjà, le fait qu'il soit en noir et blanc ne m'a nullement gêné, je dirai même que ça lui donne un certain charme, comme si je découvrais un classique (et La grande illusion l'est sans doute dans le domaine du cinéma français), bien que comme il s'agit d'un vieux film, j'ai parfois eu quelques petites difficultés à comprendre certaines répliques, devant souvent baisser ou augmenter le son, et ce, malgré la remasterisation et restauration du film, comme je ne veux pas insulter le film ainsi que tous ceux qui y ont pris part, mettons ça sur le compte de mon ouïe pas toujours très fiable (si c'est pas malheureux, à mon âge...) ou alors sur le compte de mon poste télévisé xD ! Mais sinon, l'histoire en elle-même fut une bonne surprise, j'ai pris plaisir à voir ce film et à suivre l'histoire. En même temps, avec un film dit "historique" et qui plus est se situant en pleine guerre mondiale, je suis rarement insatisfaite et j'ai bien aimé suivre ces différents personnages.

La surprise dans ce film est qu'il se veut pacifiste et non-antisémite, ce qui n'est pas rien lorsqu'on lit que le film est sorti en 1937, soit deux ans avant la seconde guerre mondiale, je dirai même que c'est assez paradoxal de visionner un film pareil puis de voir ce qu'il s'est passé deux ans après sa sortie. D'ailleurs, si je crois bien comprendre mon ami Internet, la censure a été très importante au niveau de ce film, même s'il paraît qu'Hitler et Mussolini, bien qu'ayant aimé ce film, ont préféré le censuré pour des raisons bien compréhensibles, et qu'il aura plutôt connu le succès en France et aux Etats-Unis. Il est donc intéressant de voir que ce film ne s'arrête pas à la simple histoire où des prisonniers de guerre français décident de s'évader par tous les moyens et où tous les moyens sont bons pour divertir les allemands pour ne pas être surpris en flagrant délit ou être soupçonné de vouloir filer à l'anglaise (des moyens comme le cross-dressing et un spectacle avec chant, danse et claquettes ne sont donc pas à exclure, ce qui était d'ailleurs étrange à voir, dans un camp de prisonnier !), ce qui me revient un peu à dire où contrairement aux films se déroulant pendant la seconde guerre mondiale, personne n'est torturé, il n'y a pas de méchants soldats allemands. Les soldats ne font ici que leur travail et restent assez courtois avec les prisonniers. Il suffit aussi de voir l'attitude de von Rauffenstein avec le capitaine de Boëldieu !

Ces deux personnages, bien qu'opposés au niveau de leur propre camp durant la guerre, s'entendent relativement bien, malgré une certaine réluctance tout d'abord chez Boëldieu, et sont courtois, il y a une bonne entente entre eux et même une certaine fraternisation, alternant l'anglais et le français durant leurs conversations. L'amitié entre ces deux personnages est vraiment l'un des aspects qui m'a le plus plu dans ce film, de voir ces personnages opposés mais se rapprochant à cause de quelques similitudes qu'ils partagent (leur appartenance à la classe aristocratique par exemple), la courtoisie et camaraderie entre les deux, malgré la guerre, les petites répliques de Boëldieu... puis surtout, le grand moment d'émotion qui m'aura bien fait chialer et donné 'a lot of feels !!!!' [spoiler] le moment où Boëldieu, après s'être sacrifié pour permettre à Rosenthal et Maréchal de s'enfuir, parle une dernière fois avec von Rauffenstein sur son lit de mort, et que von Rauffenstein coupe sa fleur de géranium, ce qui est d'autant plus marquant quand on se rappelle de sa conversation avec Boëldieu où il disait qu'il tenait à cette fleur, que c'était la seule qui tenait dans cette grande forteresse où rien ne poussait ou ne tenait. La musique n'a rien arrangé, avec ces mélodies douces et tristes, j'ai craqué, j'ai bien pleuré et j'ai du me passer de l'eau froide sur la figure pour calmer ça ! [/spoiler] Il semblerait que ce film soit aussi bon que Joyeux Noël pour me faire ressentir autant d'émotion en une seule scène !


De gauche à droite, le personnage du capitaine de Boëldieu, incarné par Pierre Fresnay, et le commandant von Rauffenstein, joué par Erich von Stroheim.


Un film pacifiste donc, illustré par la relation Boëldieu/Rauffenstein et celle de Maréchal avec la jeune veuve allemande qui va le recueillir, lui et Rosenthal, après leur évasion, (et sa petite fille, Lotte, est juste craquante quoi !), et où Maréchal essaye de parler un peu allemande et la femme, Elsa, le français. Film aussi non antisémite puisque l'un des principaux personnages est Rosenthal, un lieutenant juif, qui n'est pas du tout maltraité et reste un personnage bien sympathique ! C'est également un film qui décrit un peu les grandes différences entre diverses classes sociales avec une aristocratie qui s'attache à ses anciennes traditions et qui vit toujours dans un monde archaïque, les conversations entre Boëldieu et von Rauffenstein illustrent bien ce monde archaïque mais auquel ils tiennent, malgré son déclin plus qu'évident et à travers les propos de Maréchal sur Boëldieu qui aura cette réplique disant que s'il appréciait beaucoup Boëldieu, ce n'était pas toujours facile avec lui car les deux viennent de mondes différents, Maréchal étant un "titi parisien" si je me souviens du terme. C'est quelqu'un de dégourdi, de franc, de naturel, qui vient des classes populaires tandis que Boëldieu est droit, ferme, parfois d'allure sévère, on sent bien son appartenance à l'aristocratie.

Sans être un film époustouflant chez moi, ce film reste néanmoins un beau film, avec de l'humour, de l'humanité, qui évoque très bien la solidarité, la loyauté, l'espoir (de s'évader), la persévérance (les personnages qui continuent toujours d'essayer de s'évader et de tenir, malgré tout), de la bravoure aussi (le sacrifice de Boëldieu pour Maréchal et Rosenthal, les prisonniers français qui se mettent à chantonner la Marseillaise à l'annonce d'une victoire française... et ce, face à des spectateurs allemands !), qui m'aura permis de découvrir de bons acteurs tels que Jean Gabin ou Pierre Fresnay (je ne dirais pas non à découvrir un film de ces acteurs !) ... Bref, une belle découverte !



La Grande Illusion - Affiche.

samedi 31 août 2013

Joyeux Noël.


Joyeux Noël,

Réalisé par Christian Carion.
1h55min.
Sorti en 2005.



Avec : Diane Kruger, Guillaume Canet, Benno Fürmann, Gary Lewis, Daniel Brühl, Dany Boon, Bernard Le Coq, Robin Laing, Lucas Belvaux, Alex Ferns...






Synopsis :

Lorsque la guerre surgit au creux de l'été 1914, elle surprend et emporte dans son tourbillon des millions d'hommes. Nikolaus Sprink, prodigieux ténor à l'opéra de Berlin, va devoir renoncer à sa belle carrière et surtout à celle qu'il aime : Anna Sörensen, soprane et partenaire de chant. Le prêtre anglican Palmer s'est porté volontaire pour suivre Jonathan, son jeune aide à l'église. Ils quittent leur Ecosse, l'un comme soldat, l'autre comme brancardier...

Mon avis :

Ces derniers jours, j'ai eu envie de revoir le film Joyeux Noël.
Je savais bien que ça allait m'émotionner à l'extrême, en me faisant passer du rire aux larmes, me faire pleurer un bon coup devant I'm dreaming of home et devant les jeux d'acteurs, mais je voulais vraiment revoir ce film et le revoir m'a fait reprendre conscience à quel point j'adore ce film ! J'étais encore au collège lorsque j'ai vu ce film pour la première fois, c'était en 2005 et avec ma classe et ma professeur de français de l'époque, nous avions été le voir au cinéma du coin, j'en étais ressortie toute chamboulée et ça a signé le début d'une histoire d'amour entre moi et ce film. 

L'été 1914 marque le début de la première guerre mondiale, obligeant ainsi des millions d'hommes à quitter leur foyer pour rejoindre le front, on espère une guerre rapide. Parmi ces hommes forcés de rejoindre le front, il y a un ténor allemand, Nikolaus Sprink, qui doit mettre un terme à sa carrière à Berlin et sa compagne à la vie comme à la scène ; il y a le prêtre écossais Palmer qui choisit de se faire brancardier pour mieux veiller sur Jonathan, son jeune protégé engagé en tant que soldat avec son frère aîné ; il y a le lieutenant Audebert, rongé par l'inquiétude depuis qu'il a dû quitter sa femme enceinte de cinq mois pour partir au front et dont il n'a aucune nouvelle depuis des mois, et qui doit cacher sa peur et ses inquiétudes à ses soldats qui attendent tout de lui. Il y a aussi Anna Sorensen qui cherche à revoir son compagnon, le ténor, le temps d'une nuit à noël, il y a le jeune Jonathan, rongé par le chagrin, qui cache une terrible vérité à sa mère dans ses lettres, il y a l'aide de camp français, le ch'ti Ponchel, qui rêve de prendre le café avec sa mère comme avant... Puis la guerre, censée être courte, s'installe dans les tranchées du nord de la France, en même temps que la boue, les poux, la neige, les morts, le froid. Et, à noël, l'impensable survient : les hommes décident d'abandonner, le temps des festivités, les armes pour s'accorder une trêve et pour fraterniser avec ceux d'en face, ceux qu'on a pourtant décrit comme étant des monstres sanguinaires à abattre à tout prix, à qui on vient serrer la main, échanger du chocolat ou une cigarette, et pour lui souhaiter un Joyeux noël, tout simplement...


Image tirée du film avec, de gauche à droite, le lieutenant Audebert, joué par Guillaume Canet, la cantatrice Anna Sorensen jouée par Diane Kruger, et le lieutenant Horstmayer joué par Daniel Brühl.


En ce qui concerne l'histoire, Christian Carion a repris un événement historique réel, son film se base sur des faits réels, et a su parfaitement développer ces faits réels pour en faire une histoire tout simplement magnifique, émouvante et humaine. Il ne s'agit pas d'un bon vieux film de guerre, ce film montre les horreurs de la guerre, certes, et fait comprendre que les soldats ne sont vus que comme des pions, mais ce film offre une autre vision de la guerre. Les trêves de noël ne sont pas une révolte contre l'absurdité de la guerre ou contre la hiérarchie  les dirigeants qui se sont déclarés la guerre, c'est simplement une histoire dans laquelle les soldats sont des hommes qui ont souhaité s'accorder une trêve le soir de noël, qui se sont rapprochés avec les autres troupes. Ces soldats trouvent alors difficile de reprendre les armes après la trêve car l'ennemi est devenu un ami, un camarade avec qui jouer au foot, avec qui boire, manger, chanter des chants de Noël, rire, bavarder, échanger des photos de leur famille ou des cigarettes, du chocolat, des bouteilles d'alcool. Ils voient les autres soldats ennemis d'un œil différent. Même si, du coup, Christian Carion nous montre tout de même toutes les atrocités de la guerre et sur ses conséquences dramatiques. Il n'y a pas de bons ou de méchants ici, simplement des hommes, que l'on a envoyé pour être des machines à tuer, face à un conflit qui les dépassent.



L'affiche anglophone du film.

Certains se remettent en cause, remettent en cause la guerre ou leurs supérieurs qui les pressent à combattre et qui ne comprennent pas pourquoi ils ont osé fraterniser avec l'ennemi. Guillaume Canet, dans son rôle du lieutenant Audebert, a alors cette très belle parole : "On ne vit pas la même guerre", précédé d'un "Je me suis senti bien plus proche des Allemands que ceux qui crient 'mort aux Boches !' chez eux, bien au chaud devant leur dinde aux marrons" et que si personne n'ira raconter qu'il a fraternisé avec l'ennemi, ce n'est pas par honte ou par crainte d'être fusillé ou accusé de trahison, c'est parce que personne ne comprendra. Dans cette histoire, au moment de noël, l'homme laisse le soldat derrière lui.






Et pourtant, cela n'a pas été si simple au départ. Le premier contact a été initié par le ténor, les autres soldats l'ont suivi, puis ont été encouragés par les soldats écossais, ça a été un peu compliqué avec les Français chez qui la fraternité n'a pas été aussi spontanée que chez les Écossais  ils étaient sans doute un peu plus haineux et rancuniers à l'époque quand on se rappelle de leur dernière guerre avec les Allemands en 1870 qui avaient pris l'Alsace-Lorraine. Pourtant, Ponchel, l'aide de camp ch'ti joué par Dany Boon, donnera le "signal" à ses compatriotes qui vont réagir avec les mêmes sentiments humains. J'ai vraiment beaucoup aimé la complicité qui s'établit entre les soldats et leur lieutenant, qui va au-delà de noël, mais plus que tout, l'amitié naissante entre les lieutenants français et allemand, Audebert et Horstmayer qui est l'un des aspects du film que je préfère, pas seulement parce que c'est ironique dans un sens qu'un français et qu'un allemand s'entendent en pleine guerre mondiale, mais je trouve ces personnages, et surtout leur amitié, touchante, surtout lorsqu'ils se disent à la fin qu'en d'autres circonstances, ils auraient pu être amis et qu'ils se promettent de se revoir après la guerre, boire un verre, rue Vavin.

Nous avons vraiment des personnages fort en émotions et très bien dépeints : le prêtre, presque un mentor, aux idées très chrétiennes qui aura l'occasion de célébrer une messe le jour de noël, Jonathan le soldat rongé par la haine et le chagrin, Ponchel à la fois comique et sérieux, naïf mais attendrissant et simple, tout l'amour et la complicité entre les deux amants Sprink et Anna qu'il est difficile de voir l'un sans l'autre, Gordon le commandant écossais, impressionné par ce débordement humain, et ses "normal, c'est comme ça !".



Nikolaus Sprink, le ténor allemand, joué par Benno Fürmann.

On a aussi des musiques magnifiques comme I'm dreaming of home qui est LA chanson du film (je craque à chaque fois que je l'entends... plus particulièrement à la fin du film où chaque division de soldat est séparée et chante la chanson pour se souvenir et se redonner du courage), Ce n'est qu'un au-revoir joué à la cornemuse par les Écossais, l'Ave Maria chanté par Anna Sorensen, Still Nacht chanté par Sprink, Bist du bei mir chanté par les deux amants. Beaucoup de débordements d'émotions avec la musique, les jeux d'acteurs aussi, rien que les expressions d'horreur avant et pendant le champ de bataille, les expressions de surprise et d'émerveillement le soir de noël quand tous se mettent à chanter et à se rejoindre... n'allez pourtant pas croire que c'est déprimant à souhait ! Quelques notes humoristiques viennent détendre l'atmosphère, pas seulement avec Dany Boon, comme la scène où Palmer, avec la complicité d'un soldat, tourne en dérision un officier ma foi très sévère ; ou la scène où Ponchel et un soldat allemand se disputent sur le vrai nom du chat qui passe parfois dans les tranchées, et ce pauvre chat qui ne sait répondre à quel prénom, entre "Nestor" et "Félix"...

Je crois que je vais m'arrêter là car je me sens encore capable de m'épancher encore sur le sujet, et comme j'aurais dit en anglais, this movie give me a lot of feelings !!, toujours est-il que c'est un film magnifique, très émouvant qui saura toucher par sa simplicité, son humanité et son histoire qui prouve que même en temps de guerre, l'amitié et la solidarité ne sont pas des valeurs perdues. C'est vraiment un film que je recommande vivement !!



Les lieutenants Gordon, Audebert et Horstmayer.