Affichage des articles dont le libellé est Auteur : Amélie Nothomb. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Auteur : Amélie Nothomb. Afficher tous les articles

jeudi 10 août 2017

Le crime du comte Neville - Amélie Nothomb.






« Ce qui est monstrueux n'est pas nécessairement indigne. »













Amélie Nothomb, c'est des romans aux quatrièmes de couvertures trop courtes ne résumant rien du roman, c'est des couvertures représentant l'auteure, c'est des romans avec des personnages complètement frappés aux prénoms originaux, ce sont des romans courts qui ne laissent pas indifférents, c'est la Belgique, c'est l'étrange, c'est la loufoquerie. Souvent bizarre, parfois dérangeant, soit on aime, soit on n'aime pas, mais ça ne laisse jamais indifférent. C'est tout le charme de l'auteure et ses romans, ce qui m'avait bien manqué !

 

Henri de Neville est un comte dont la richesse est en déclin. C'est avec déchirement qu'il songe à se séparer de son château familial. Si seulement c'était le cadet de ses soucis ! En allant rechercher sa fille, Sérieuse, qui a fugué et qui a été retrouvée par une voyante, cette dernière lui annonce qu'il assassinera l'un des invités à la dernière garden party qu'il va organiser. Refusant tout d'abord de croire à ces sornettes, l'idée commence bien vite à hanter le comte... S'il doit tuer quelqu'un, soit ! Mais qui et comment et pourquoi ? Préméditation ? Il serait renié par ses paires et sa famille sera méprisée. En revanche, le meurtre suite à un coup d'éclat... c'est bien plus attrayant et compréhensible, et lui permettra de marquer l'histoire !

 

J'ai pris un certain plaisir à suivre les déboires de ce pauvre comte de Neville qui, après avoir refusé de croire à la prédiction de la voyante, décide que quitte à devoir tuer un invité, autant choisir sa victime et le voir égrener sa liste en quête de la parfaite victime à assassiner, allant jusqu'à demander l'aide d'un de ses amis aristocrates pour en apprendre plus sur l'histoire des meurtres au sein de l'aristocratie pendant une réception. Peu à peu, on s'éloigne des projets rocambolesques d'assassinat alors qu'Henri se retrouve hanté par la vision de la voyante. Qui assassiner sans que cela ne nuise à ses principes et à sa famille ? Peut-il vraiment échapper à son destin ? Peu à peu, Henri déprime... l'histoire prend ensuite un tournant un peu plus étrange lorsque Sérieuse propose à son père [spoiler] de la tuer, elle, car elle souffre de sa dépression et de ne plus rien ressentir [/spoiler]

 

Si Henri est un personnage plutôt plaisant à suivre, j'ai été régulièrement déconcertée par Sérieuse, de par son étrange demande, sa persistance auprès de son père à accomplir ce qu'elle souhaite de lui, sans oublier le fait [spoiler] qu'elle prenne un certain plaisir à voir son père souffrir de l'ultimatum qu'elle lui pose, tout ceci amenant Henry à perdre la boule alors qu'il finit par craquer de rage et vouloir provoquer un infanticide, même lorsque Sérieuse change d'avis [/spoiler]. Toutefois, le suspense est bien maîtrisé et jusqu'au dernier moment, on attend de voir si la prédiction va se réaliser. Les dialogues sont toujours un délice, les répliques fussent. L'auteure joue sans cesse avec l'humour, les beaux mots et le drame.

 

Bien-sûr, qui dit Amélie Nothomb, dit réflexions parfois philosophiques, et cela ne loupe pas dans ce roman. Madame Nothomb nous parle des rêves de gloire et le paraître auxquels aspirent beaucoup de gens, mais nous dresse aussi le portrait d'une aristocratie soucieuse de (trop) plaire lorsqu'elle reçoit, à travers Henri avec le soin et le déploiement d'attentions qu'il met à recevoir. Recevoir, c'est une finesse, un art dans lequel Henri entend exceller. Il sait qu'il appartient à l'aristocratie et cela lui confère un rôle ainsi que des devoirs. Amélie Nothomb prend un malin plaisir à se moquer des us et coutumes d'une aristocratie belge décatie, à tourner en dérision les codes d'honneur d'une aristocratie qui est davantage dans le paraître et à qui cela ne dérange pas de voir un meurtre en son cercle, pourvu que cela soit bien fait. Elle évoque également les relations parents-enfants, les façons d'être manipulé, de se laisser convaincre ou pas, et du poids des traditions et des générations.



Sans que ce soit un coup de cœur, j'ai aimé retrouver l'univers fantasque et farfelu de notre dame au chapeau. Ses œuvres ont un certain charme, une loufoquerie que j'aime retrouver de temps en temps, surtout lorsque j'aspire à un moment de détente. Amélie Nothomb nous livre comme toujours un récit rapide et déroutant, qui s'avale d'une traite.



Mon cher Evrard, j’ai besoin de tes lumières. Y a-t-il un précédent en matière d’assassinat au cours d’une réception, dans notre milieu ?

Il y en a beaucoup. Je ne pourrais pas tous te les citer, mon cher Henri.

Détail qui a son importance : y a-t-il eu un cas où l’assassin était celui qui recevait ?

Bien-sûr. Le prince de Retors-Carosse a tué le duc de Moilanwez lors du cocktail qu’il offrait en l’honneur de la fête du roi, la baronne de Bernach a tué la vicomtesse de Lambertye pendant un bal de charité qu’elle donnait chez elle, etc. Là aussi, les cas abondent. Il est plus rare que l’invité tue l’hôte : c’est plus difficilement défendable. Alors que l’hôte qui tue l’invité, tout le monde peut le comprendre.

Tu veux dire qu’il n’y a pas eu de conséquences ?

Que vas-tu imaginer ? La justice a sévi, bien-sûr.

Je voulais parler de l’opinion. Comment notre monde a traité ces assassins ?

Notre monde a très bien compris et a continué de recevoir ces gens et leur famille.

Comment recevoir des personnes qui sont en prison ou sur l’échafaud ?

En leur envoyant des cartons d’invitation à leur nom.

(…) — Pourquoi ces questions, mon cher Henri ?

Comme tu le sais, je prépare la garden-party pour ce dimanche, et j’avais le projet de t’assassiner, mon cher Evrard.

Je te reconnais bien là. À dimanche, cher ami, je me réjouis de te revoir.

mercredi 7 septembre 2016

Les Combustibles - Amélie Nothomb.


La ville est assiégée. Dans l'appartement du Professeur, où se sont réfugiés son assistant et Marina, l'étudiante, un seul combustible permet de lutter contre le froid : les livres...

Tout le monde a répondu une fois dans sa vie à la question : quel livre emporteriez-vous sur une île déserte ? Dans ce huit clos cerné par les bombes et les tirs des snipers, l'étincelante romancière du Sabotage amoureux pose à ses personnages une question autrement perverse : quel livre, quelle phrase de quel livre vaut qu'on lui sacrifie un instant, un seul instant de chaleur physique ?


De retour avec un Amélie Nothomb, à travers ce huis-clos sous forme de pièce de théâtre.


Comme la plupart des écrits de l'auteure, l'histoire consigne des longs dialogues, des affrontements oraux entre les personnages, des répliques cinglantes ou cyniques, des débats philosophiques avec des questions existentielles.


Malgré le sujet et mon amour pour les livres de l’auteure, je n'ai pas trop accroché et j'ai lu les dialogues sans m’appesantir sur les réponses philosophiques et questions existentielles. Ce qui est dommage car le cadre de l'histoire est prometteur : dans une ville assiégée, victime de la guerre, trois personnages sont reclus dans une pièce vide de tout meuble, sauf une chaise et des livres. Les acteurs de cette œuvre, un professeur, son assistant Daniel et sa petite-amie Marina (des prénoms en sommes normaux, ce qui m’a plutôt surprise, l'auteure est plus ou moins connue pour donner des prénoms originaux à ses personnages). La pièce est sombre et froide. Tous les meubles ont été utilisés pour se chauffer. Ne restent plus que les livres du professeur érudit. Pour survivre, il faut brûler des livres ! Oui, mais lesquels ? Est ainsi mis en place un long débat sur les livres à conserver et les livres à brûler. Quels livres méritent d'être sauvés et pourquoi ? Quels livres sacrifier ? Qu'est-ce qui fait qu'on accorde une importance à un livre ?



Bien qu'il s'agisse d'un débat intéressant, je n'ai pas réussi à m'y intéresser d'autant plus que l'auteure a évoqué de nombreux livres que je ne connais pas. Cependant, il me semble qu’Amélie Nothomb a écrit ce livre au début de sa carrière, ce qui peut expliquer ce manque que j'ai ressenti au cours de ma lecture. Le sujet du livre est toutefois bien trouvé ! Cela vaut quand même que l'on se pose ces questions soi-même (ça ferait même un bon sujet pour le bac philo d'ailleurs !), donc ce livre a au moins de mérite de soulever ces interrogations et que l'on se pose ces questions et se fasse notre propre réflexion !



Concernant les personnages, peu de choses à dire : Daniel est sans saveur (en tout cas, il ne m'a pas marqué plus que ça), en revanche les deux stars de l'histoire sont sans conteste Marina et le Professeur. Ce dernier est un homme odieux, cynique, un peu misogyne sur les bords, qu'on adore détester. Marina, tout aussi piquante, n'hésite pas à répliquer et montre bien qu'elle ne se laissera jamais faire face à lui, donc du coup ça donne lieux à des dialogues plutôt divertissants. Lui est l'universitaire qui ne vit que pour ses livres, Marina elle cherche à répondre à son instinct de survie en cherchant par tous les moyens à se réchauffer, et Daniel est le jeune homme marqué par la guerre, qui cherche à survivre tout en conservant ses idéaux jusqu'au bout.



Comme évoqué précédemment, le cadre de l’histoire est intéressant : un huis-clos dans une pièce sombre et froide tandis que la ville est assiégée et bombardée. Cependant, par choix, l'auteure reste vague sur le contexte : on ignore pourquoi il y a la guerre, qui sont ces envahisseurs nommés Barbares, dans quelle ville ou dans quel pays se situe l'histoire, qu'en est-il du reste de la population, depuis quand la guerre dure, etc. Ce qui est assez dommage d'ailleurs, on ne peut que supposer. J'ai toutefois apprécié la fin de l'histoire. Elle n'est certes pas joyeuse [spoiler] le Professeur brûle les derniers livres, Marina sort dans l'espoir d'être vue et tuée par les envahisseurs car il n'y a plus rien pour se chauffer, en apprenant cela Daniel va la rejoindre. A la fin du feu, le Professeur fera de même [/spoiler] mais elle sous-entend qu'après avoir détruit les livres (donc la littérature, ce qui fait la culture, la richesse de l'homme), l'homme s'autodétruit, tout simplement, car l'homme n'est rien sans la culture. Sans la littérature, l'homme est insignifiant. Cela clos donc bien l'histoire. 




LE PROFESSEUR. Je n'ai plus de combustible. regardez, toutes les tables y sont passées, et même le secrétaire en marqueterie. Brûler les chaises serait une erreur : nous aurions encore plus froid si nous étions assis par terre. Savez-vous pourquoi il fait plus chaud à l'Université ? Parce qu'elle est bombardée sans cesse. A chaque bombardement, vous avez des planchers détruits à brûler. Si les Barbares torpillaient davantage mon quartier, je pourrais vous offrir un gîte plus tempéré.

DANIEL. Ça, c'est ce que j'appelle de l'humour à froid.

LE PROFESSEUR. Mais bravo, Daniel ! Vous voyez bien que la guerre peut rendre spirituel.

DANIEL. Si seulement j'avais l'impression d'être en guerre ! La guerre, c'est se battre, et nous ne nous battons pas. Nous sommes assiégés.

LE PROFESSEUR. Je ne suis pas d'accord. Vous vous battez. Pour nous autres, professeurs, continuer à donner cours, c'est nous battre. Et pour nos étudiants, continuer, en dépit des bombes, à s'intéresser à la place de l'adverbe dans les subordonnées chez les poètes romantiques, c'est se battre.

DANIEL. Je me demande si ça les intéresse. Je les soupçonne de venir au cours parce que l'Université est encore chauffée.

LE PROFESSEUR. Chauffée mais bombardée : ils y risquent leur vie. Ne diminuez pas leur mérite.

lundi 13 juillet 2015

Péplum - Amélie Nothomb.




Cherchez à qui le crime profite. Quand un roman commence par cette phrase, on s'attend à ce qu'il soit un polar. On n'a pas tort, ce livre pourrait être un polar. Sauf qu'il n'y a pas de policier. Mais il y a un crime. Mobile : Pompéi. Arme du crime : Vésuve. Et le coupable ? Ce pourrait être le temps. À moins qu'il n'ait un alibi.







Est-il possible que l'éruption du Vésuve en 79 ap JC et l’ensevelissement de Pompéi ne furent pas un malheureux incident mais quelque chose de prémédité ? C'est sur cette idée que débute Péplum. Pourquoi cette idée saugrenue ? La réponse est la suivante : Pompéi ne semble-t-elle pas incroyablement bien conservée, malgré les siècles qui ont passé, et n'est-ce pas là le plus beau cadeau qui n'ait jamais été fait aux archéologues ? Selon la narratrice du roman, dont les initiales sont A. N (clin d’œil de l'auteure ?), l'éruption du Vésuve n'est pas un accident mais un coup monté par les archéologues du futur pour protéger Pompéi et pouvoir l'étudier. Ces déductions valent à la narratrice d'être kidnappée de sa chambre d'hôpital, alors qu'elle venait de subir une opération, et de se réveiller... en l'an 2580 où elle fera la connaissance d'un curieux personnage, le savant Celsius, chargé de la surveiller car elle a percé leur secret : Pompéi ne fut pas un accident...

Comme la plupart des romans d'Amélie Nothomb, ce livre consigne un long dialogue, un véritable affrontement entre la narratrice et un autre personnage. Un long dialogue consignant : longs débats, répliques tranchantes, parfois déconcertantes. Amélie Nothomb sait maîtriser l'art du dialogue et une fois de plus, dans ce roman, les mots sont des armes. Ils sont puissants, plein de passion, de conviction, parfois drôles, souvent déconcertants. Nos deux personnages sont têtus et intelligents : notre héroïne est d'autant plus énergétique et, c'est bien compréhensible, furieuse contre ses ravisseurs qu’elle essaye de pousser Celsius à bout... et se révèle très douée pour ça ! (je crois d'ailleurs que l'auteure s'en est donnée à cœur joie en usant de joutes verbales, sarcasme et figures de style)

Le savant Celsius est exaspéré d'avoir affaire à cette femme qu'il trouve complètement idiote, ridicule et insensée. Entre ces deux contraires, les joutes verbales fusent et aucun ne veut céder pour faire valoir ses arguments. La narratrice cherche à savoir pourquoi on l'a kidnappé et ce qu'il s'est passé entre son monde et ce futur, et pourquoi avoir déclenché l'éruption du Vésuve qui a enseveli PompéiCelsius veut se taire mais  au fur et à mesure que l'on avance dans le dialogue, on découvre de plus en plus cet étrange futur dans lequel la narratrice est gardée prisonnière. 

Et quel drôle de futur ! Dans ce monde, plus de pays mais deux orientations existantes : Le Levant et le Ponant. Notre cher savant est Ponantais. Les gens de cette société futuriste ne portent plus de vêtements mais des hologrammes qui projettent sur eux des vêtements. Un contrat de mariage est résiliable tous les trois ans pour limiter les divorces, les passages des livres jugés trop tristes sont supprimés, la société est hiérarchisée par niveau intellectuel. La société se compose d'une oligarchie qui a mis en place une véritable tyrannie. Pour entrer dans cette oligarchie, il faut passer un test d'intelligence (le niveau de culture), de caractère (d'honnêteté) et de santé (où l'on juge sur la... beauté !). Pourtant, dans cette société qui nous semble inconcevable et étrange, notre époque moderne est vue comme l'époque de l'irresponsabilité, et on peut voir à travers ce roman une critique de notre société actuelle et des conséquences que nos actes peuvent entraîner.


Au-delà d'un roman à l'idée étrange mais originale (et si la tragédie de Pompéi avait été orchestrée par les archéologues du futur ?), c'est aussi un appel à une profonde réflexion sur notre société. Certains dialogues ou mots de vocabulaires peuvent être difficiles et sans doute ce roman ne peut pas plaire à tout le monde, surtout si on cherche une lecture divertissante. Il n'empêche que Péplum est un roman court et intéressant, original par son sujet, et divertissant par les joutes verbales et figures de styles des dialogues des personnages. Leur relation est drôle dans un sens car tout les opposent, et tous deux ont le sens de la répartie et savent maîtriser l'art du dialogue. Ce fut un plaisir de les suivre, et de voir l'évolution du dialogue et le fin mot de l'histoire.



- Cherchez à qui le crime profite. L'ensevelissement de Pompéi sous les cendres du Vésuve, en 79 après Jésus-Christ, a été le plus beau cadeau qui ait été offert aux archéologues. À votre avis, qui a fait le coup ?
- Pas mal, comme sophisme.
- Et si ce n'en était pas un ?
- Que voulez-vous dire ?
- Cela ne vous a jamais paru bizarre ? Il y avait des milliers de villes à détruire. Comme par hasard, ce fut la plus raffinée, la plus somptueuse, qui y passa.
- C'est une fatalité courante. Quand une bibliothèque prend feu, ce n'est pas la bibliothèque municipale du quartier, c'est la bibliothèque d'Alexandrie. Quand un boudin et une beauté traversent la rue, devinez qui se fait écraser ?
- Vous n'avez pas compris. Si je vous parlais de destruction pure et simple, vous pourriez invoquer la fatalité. Mais ici, c'est de la chance qu'il s'agit !
- Oui. Il est clair que vous n'étiez pas un de ces malheureux qui ont péri dans l'éruption.
- Ce n'étaient pas des malheureux. C'étaient les riches de l'époque.
- C'est ça. Dans deux secondes, vous allez dire : « Bien fait pour eux ! »
- Vous vous trompez de débat. Ce que j'essaie de vous expliquer, c'est que si l'on avait demandé aux archéologues modernes quelles villes ils auraient voulu préserver des dégâts du temps, ils auraient choisi Pompéi.
- Et alors ? Vous croyez que le volcan a demandé leur avis aux archéologues modernes ?
- Le volcan, non.
- Qui d'autre ?
- Je n'en sais rien. Je dis seulement que c'est trop fort. Ce ne peut pas être un hasard.
- Que supposez-vous ? Que les archéologues modernes ont commandité l'éruption ? Je ne les savais pas en si bons termes avec Héphaïstos.
- En l'occurrence, c'est plutôt de Chronos que vous devriez parler.
- En effet !
- Les archéologues modernes n'ont pas eu les moyens de provoquer une éruption avec vingt siècles de retard, c'est certain.
- Vous daignez les innocenter, alors ?
- Eux, oui.
- « Eux, oui » : que cache cette réponse sibylline ?
- Une question.
- Quelle question ?
- Les archéologues du futur seront-ils capables de faire ce que les archéologues modernes aimeraient faire ?


Ce billet est une participation au :


mardi 8 juillet 2014

Journal d'Hirondelle - Amélie Nothomb.







C'est une histoire d'amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou.





Dernier Amélie Nothomb lu en date. Je m'attendais à une lecture dont mon avis se résumerait à « bien mais sans plus » comme ce fut le cas concernant les derniers romans que j'avais lu d'elle, mais au final, ce fut une excellente découverte ! Il y avait longtemps que je ne m'étais plus éclatée à lire un Amélie Nothomb, ce roman fut une bonne surprise et j'ai regretté d'avoir vu la fin venir…



Comme tous les romans de l’auteure, ils sont courts mais permettent de passer une lecture agréable dans l'ensemble, quoique rapide car j'aurais aimé passé plus de temps avec le narrateur, bien que je comprenne le choix de l'auteure de ne pas trop s'attarder sur lui et son histoire et de terminer son histoire de cette façon. Il faut dire que le narrateur, Urbain, est un personnage particulier. Après avoir vécu un immense chagrin d'amour, il a décidé de devenir totalement insensible, et, du jour au lendemain ses sens refusent de fonctionner. Il ne ressent aucun goût lorsqu'il mange, la musique qu'il entend le laisse de marbre (sauf, étrangement, Radiohead, l'auteure y fait souvent référence dans son roman) son odorat ne réagit plus face à un parfum (d'ailleurs, il y a une scène plutôt cocasse et amusante dans laquelle il se rend dans une parfumerie de luxe et va essayer de sentir tous les parfums de chacun de leurs produits. Les vendeurs pensent avoir là un acheteur exigeant... et soupirent d'une immense frustration quand Urbain s'en va, après avoir essayé tous leurs produits, sans rien acheter, tandis qu'Urbain nous raconte que ce n'est tout de même pas de sa faute si leurs parfums sont aussi chers !)



Ainsi, dépourvu de sens, Urbain accepte sans hésiter le travail de tueur à gage qu'on lui propose, un travail pour lequel il se révèle particulièrement doué puisqu'il est dans l'incapacité d'éprouver de la pitié ou du remord et que peu lui importe quel genre de personne il assassine. Au contraire, l'instant même où il tue est l'unique moment où il ressent quelque chose... quelque chose apparenté à un plaisir malsain et addictif... c'est comme s'il ne retrouvait un peu de sensibilité qu'au moment où il tue. Puis, tout bascule le jour où on lui demande d'assassiner un ministre et sa famille. Son regard d'assassin va croiser celui de la fille du ministre…



N'allez pourtant pas croire qu'il s'agit là d'une histoire d'amour ! Enfin, d'une certaine façon, c'en est une car l'assassin ressent des choses qu'il n'avait jamais ressenties auparavant, concernant cette jeune fille sans nom qu'il a surnommé Hirondelle, mais il n'y a pas vraiment de romance au sens où on l'entend. Ici, point de couple où tout finit bien, ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants, ou d’un amour impossible où nos deux amants sont déchirés de ne pas vivre leur amour au grand jour. Rien de tout cela. Urbain ressent des choses, et Hirondelle a marqué d'une certaine façon le narrateur au point où il y aura quelques répercussions chez sa personne.



Ce que j'ai trouvé étonnant dans ce livre, c'est la sympathie qu'on peut se prendre chez le narrateur. Il m'a rappelé d'une certaine façon Toby O'Dare, le personnage principal des Chansons du Séraphin, et qui est, dans le premier tome, un tueur à gage au sang froid, cultivé, qui parle bien, qui est efficace, et attachant d'une certaine manière. En revanche, Urbain est quand même plus sordide que Toby, et c'est étrange cette façon de se prendre de sympathie avec Urbain lorsqu'il nous raconte, avec froideur, comment il élimine les gens, comment faire pour ne pas les défigurer, comment faire pour ne pas les louper, et le plaisir malsain qu'il en tire. Pourtant, on s'attache au personnage, on a peur pour lui quand sa tâche se révèle risquée, on a envie qu'il s'en sorte quand il est poursuivit... non, non, cela ne veut pas dire que je suis timbrée, ça veut dire que j'aime l'originalité.


Car, comme la plupart des romans de l'auteur, celui-ci est original, décalé de la réalité, il peut cependant paraître étrange et choquant chez d'autres. Cependant, j'ai beaucoup aimé ce roman, et la chute m'a surprise, la fin était comme prématurée, j'aurais aimé connaître plus du personnage, mais ce fut une bonne lecture.



- Where I End and You Begin, de Radiohead, une des chansons 
que le narrateur écoute souvent dans le roman -



Youri gagnait plus que moi. Il exécutait pourtant moins de clients.

- C'est normal, j'ai plus de responsabilités que toi. Je connais le visage du chef et j'ai les coordonnées de chaque exécutant.
- Moralité : si on t'attrape, nous sommes tous cuits.
- Non, j'ai une capsule de cyanure dans une molaire.
- Qui nous garantit que tu t'en serviras ?
- Si je ne m'en sers pas, c'est le chef en personne qui me liquidera. Ses méthodes ne m'attirent pas.
- Si c'est un tel tueur, pourquoi délègue-t-il à ce point ?
- Parce que c'est un artiste. Deux balles dans la tête, c'est en dessous de sa dignité. Il faut toujours qu'il se fasse remarquer, qu'il raffine, qu'il invente. À terme, ce manque de discrétion serait dangereux.
Cette impression d'appartenir à une société secrète me fascinait.
- Ta capsule, tu n'as pas peur de la mordre par erreur ?
- Les caramels me sont interdits, répondit-il avec une sobriété qui me subjugua.

Je pensais qu'il méritait son salaire.


Ce billet est une participation au :


mardi 17 décembre 2013

Le fait du prince - Amélie Nothomb.





Il y a un instant, entre la quinzième et seizième gorgée de champagne, où tout homme est un aristocrate.













Comme toujours avec les romans d’Amélie Nothomb, la quatrième de couverture est énigmatique et ne révèle presque rien de l'intrigue du roman, c’est la couverture qui m’a attiré.


Ce roman commence avec une conversation des plus insolites, ensuite nous suivons le narrateur le lendemain. On sonne à sa porte, un homme se présente et demande à passer un coup de téléphone, son portable ne fonctionnant plus et sa voiture étant en panne. Bon samaritain, le narrateur - nommé Baptiste Bordave - le laisse passer son coup de fil. Jusqu'ici, tout va bien, mais voilà qu'en faisant l'appel, l'individu en question fait une attaque et meurt sur le coup ! Alarmé, Baptiste se demande que faire et se souvient de la conversation insolite qu'il a eue avec un inconnu chez des amis communs hier : mieux vaut ne pas appeler la police ou un médecin sous peine de devenir suspect. Que faire de cet homme qui a eu l'indélicatesse de venir mourir chez lui ? Baptiste choisit une solution osée : prendre la place et l'identité du défunt et se faire passer pour lui...

Amélie Nothomb nous offre une fois de plus un roman court, qui possède un aspect rocambolesque plutôt plaisant. Le début nous mène dans une conversation plutôt originale mais intéressante qui nous fait tout de suite plonger dans le roman, survient ensuite une péripétie où le narrateur vit une situation peu commune où un parfait inconnu vient mourir chez lui. Au lieu de prévenir les autorités, il panique et prend le risque fou de prendre la place du défunt. Commençant donc de façon plutôt glauque, le roman devient vite assez loufoque et nous mène dans l'improbable, comme souvent chez les romans de l'auteur. Si ce roman ne fait certainement pas partie de mes préférés, il a le mérite d'être intéressant et l'auteure garde toujours son style décalé que j’aime tant.



Surprenant, déroutant et absurde seraient les mots pour décrire ce roman, j'ai juste moins accroché et adhéré selon certaines parties [spoiler] le personnage qui prend goût à sa nouvelle vie de luxe, la compagne du défunt qui accepte facilement la présence d'un inconnu chez elle même en croyant que le narrateur est un collègue de son compagnon, le narrateur qui croit pouvoir facilement séduire la compagne… [/spoiler] et la fin qui m'a paru précipitée et pas très palpitante, j'ai été assez déçue), mais je dois avouer que ce roman sur le changement d'identité est un sujet intéressant à exploiter et le narrateur s’aperçoit que ce n'est pas si facile que d'endosser et même de dérober l'identité de quelqu'un d'autre... surtout de quelqu'un de riche et d'influent, cela ne se fait pas sans séquelles ! Elle nous fait se questionner sur l'identité : qui sommes-nous réellement ? Peut-on décider du jour au lendemain de devenir un autre ? Adopter l'identité d'un inconnu, c'est connaître le large, c'est connaître des horizons nouveaux, mais il y a des événements et des sentiments qui nous font parfois prendre conscience qu'on est allé trop loin, mais quelque loin, au lieu de s'arrêter avant que tout dégénère, l'ivresse de la situation nous fait continuer. Impossible de freiner.

Loin d'être mon préféré, ce roman est pourtant assez pétillant, et Amélie Nothomb est la reine des citations, elle écrit toujours des formules chocs qui plaisent au lecteur et donnent un peu de dynamique à l'histoire. L'auteur se révèle ici déjantée, inventive et dérangeante ; bref, la Nothomb qui me plaît le mieux. Elle a vraiment le don d'écrire des scénarios improbables mais pourtant convaincants dans un sens et c'est toujours difficile de parler de ses romans sans trop en dire, de tout gâcher.  



- Si un invité meurt inopinément chez vous, ne prévenez surtout pas la police. Appelez un taxi et dites-lui de vous conduire à l'hôpital avec cet ami qui a un malaise. Le décès sera constaté en arrivant aux urgences et vous pourrez assurer, témoin à l'appui, que l'individu a trépassé en chemin. Moyennement quoi, on vous fichera la paix.
- Pour ma part, je n'aurais pas songé à appeler la police, mais un  médecin.
- Cela revient au même. Ces gens-là sont de mèche. Si quelqu'un à qui vous ne tenez pas a une crise cardiaque à votre domicile, vous êtes le premier suspect.
- Suspect de quoi, si c'est une crise cardiaque ?
- Aussi longtemps qu'on n'a pas prouvé que c'est une crise cardiaque, votre appartement est considéré comme une scène de crime. Vous ne pouvez plus toucher à rien. les autorités envahissent votre domicile, c'est à peine si elles n'inscrivent pas l'emplacement des corps avec de la craie. Vous n'êtes plus chez vous. On vous pose mille questions, mille fois les mêmes.
- Où est le problème si l'on est innocent ?
- Vous n'êtes pas innocent. Quelqu'un est mort chez vous.



Ce billet est une participation au :


jeudi 15 août 2013

Robert des noms propres - Amélie Nothomb.





Pour un écrivain, il n'est pas de plus grande tentation que d'écrire la biographie de son assassin. Robert des noms propres : un titre de dictionnaire pour évoquer tous les noms qu'aura dits ma meurtrière avant de prononcer ma sentence. C'est la vie de celle qui me donne la mort.









Je continue petit à petit mon avancée dans la bibliographie d'Amélie Nothomb. Cette fois-ci, j'attaque avec Robert des noms propres (je dois avouer que l'auteur a le don de nous sortir des titres originaux), un livre qui m'a tenté par son résumé, pensant vaguement que ça ressemblerait un peu à Cosmétique de l'ennemi où une personne rencontre son assassin qui lui livre un long récit avant de l'assassiner. Pourtant, l’auteure est parvenue à me surprendre et me faire prendre un autre chemin…


Plectrude, le personnage principal, est une fille hors du commun. Déjà, de par son prénom ; par les circonstances de sa venue au monde et par ses grands yeux d'un regard pénétrant, beau et inquiétant. "Elle a le regard d'une danseuse" s'extasie-t-on. Eh bien, danseuse Plectrude sera. Sa vie n’a pourtant rien de tendre avec une mère qui l’idolâtre et un père qui ne sait pas dire non aux caprices de sa femme. Détestée à l'école où elle est considérée comme un cancre mais vénérée dans ses cours de danse où on lui prédit une magnifique carrière de danseuse, Plectrude vit pour cet art qui est devenu sa seule et unique passion. Peu lui importe l'école, les amies et même la nourriture, elle vivra pour la danse et sa vie sera semblable à un ballet dont elle est l'héroïne tragique, car la vie est comme un théâtre...


Tout le long du roman, je n'ai pas pu m'empêcher de penser au film Black Swan. Le livre et le film sont bien différents mais possèdent quelques similitudes comme le thème de la danse ou l'autodestruction de l'héroïne, une danseuse née qui ne vit que pour la danse, ou encore la rigueur imposée et la perfection recherchée à tout prix dans ce domaine vu comme féerique, idéal, majestueux mais qui est dur et impitoyable, la mère qui vit par procuration à travers les rêves de sa fille qui furent les siens avant...


Je ne peux m'empêcher de penser si, dans les grandes écoles ou les opéras, cet univers est aussi dur, froid et impitoyable que l'apprentissage de danse des Rats de l'Opéra est décrit dans le roman ; ou est-ce que c'est exagéré, pour rendre le roman encore plus fou, psychiatrique et dérangeant ?



Je trouve, comme dans d'autres romans de l'auteur, de l'étrangeté, du dérangeant, quelques références culturelles ainsi que l'ironie dans certains passages, de l'ironie et de l'humour noir.
Plectrude est un personnage atypique, dérangeant mais fascinant, dont la vie est faite de petits et grands drames, qui a vécu pour la danse et la beauté avant d'être brisée par ces dernières, sans oublier sa mère qui a une grande part de responsabilité dans la déchéance de sa fille, allant jusqu’à s’extasier devant tout ce que fait sa fille, rayonnant même quand celle-ci devient quasiment anorexique pour continuer à danser.  Tout cela donne l'occasion à l'auteure de pointer du doigt certains thèmes comme l'anorexie, la dépression, l'éducation... sur le ton de la dérision. C'est décalé, dérangeant mais toujours satirique.



Sans avoir été transportée, j'ai trouvé cette lecture sympathique, bien que déroutante, comme souvent chez un roman d'
Amélie Nothomb. Ne serait-ce qu'avec Plectrude, à peine gamine, qui a des pensées si adultes, si étranges pour un enfant, la scène dans la neige est un exemple mais c'est aussi ce côté étrange qui attire, qui rend unique ce que fait l'auteure. Bien que j'ai trouvé la fin de ce roman plutôt précipitée, je ressors conquise de ce roman, ce qui m’encourage à découvrir plus de romans de l’auteure !




Pendant ce temps, les autres enfants jouaient ensemble : la plupart se connaissaient déjà depuis l'école maternelle. Ils se racontaient des choses. Plectrude se demanda ce qu'ils pouvaient bien se dire.

Elle se rapprocha pour écouter. C'était un bruissement ininterrompu, produit par un grand nombre de voix, qu'elle ne parvenait pas à attribuer à leurs propriétaires : il y était question de la maîtresse, des vacances, d'une certaine Magali, d'élastiques, et donne-moi un Malabar, et Magali c'est ma copine, mais tais-toi t'es trop bête, maaaaiheuuuu, t'as pas des Carambar, pourquoi je ne suis pas dans la classe de Magali, arrête, on jouera plus avec toi, je le dirai à la maîtresse, ouh la rapporteuse, d'abord t'avais qu'à pas me pousser, Magali elle m'aime plus que toi, et puis tes chaussures elles sont moches, arrêteuh, les filles c'est bêtes, je suis content de ne pas être dans ta classe, et Magali...

Plectrude s'en fut, épouvantée.

jeudi 18 avril 2013

Barbe bleue - Amélie Nothomb.






"La colocataire est la femme idéale." - Amélie Nothomb.

















Une réécriture de Barbe Bleue à la sauce Nothomb, voilà qui s’annonce prometteur !



Nous suivons
Saturnine, jeune femme belge, la petite vingtaine, à la recherche d'un logement, voire même d'une colocation. Elle tombe rapidement sur une annonce bien alléchante : dans une magnifique demeure à Paris, une chambre de 40 m² avec salle de bain, accès à une cuisine équipée, disponible pour une colocation et le tout pour 500 euros de loyer avec chauffeur et domestique à son service ! C'est l'offre inespérée pour Saturnine qui a déjà visité beaucoup de logements chers et misérables. Il n'y a rien d'étonnant à découvrir qu'elle n'est pas la seule candidate. Contre toute attente, elle est retenue et obtient sa chambre le jour même. Cependant, certaines candidates mettent au courant Saturnine de la triste réputation du propriétaire des lieux, un espagnol aisé et reclus du monde du nom d'Elemirio Nibal y Milcar, qui aurait déjà eu huit colocataires, toutes des femmes, et qui ont toutes disparu. Pour tout le monde, il est clair qu'Elemirio les a tuées et que Saturnine sera sa prochaine victime si elle ne fait pas attention. Mais Saturnine se moque de la réputation du propriétaire et, refusant de croire à ces rumeurs, elle refuse de laisser passer une pareille aubaine !


L'auteure nous montre une nouvelle fois qu'elle sait maîtriser l'art du dialogue et je me suis délectée de certaines répliques ou certaines conversations, surtout lorsqu'elles étaient sur les thèmes de l'art ("le rôle de l'art est de compléter la nature et le rôle de la nature est d'imiter l'art", p. 129), du beau, de la foi, des relations humaines, ce qui peut permettre au lecteur de réfléchir sur les relations humaines, sur la perception de l'art et même la mort (même si j'avoue, comme d'autres lecteurs, j’ai moins accroché aux conversations sur l'or ou le champagne qui donnaient au texte un aspect presque aristocratique auquel on ne peut pas s'identifier) ! L'auteure nous parle aussi de la nature de l'homme à avoir des secrets, le besoin d'en avoir et de les préserver, les conserver, parce que trahir, découvrir ce secret si précieux est un acte impardonnable.



Entre Saturnine et Elemirio, une étrange relation se noue, basée sur des échanges verbaux, des repas, des combats d'idées et des oppositions. Malgré ses oppositions au personnage, Saturnine se laisse entraîner par l'enchaînement de pensées et de paroles de l'Espagnol alors qu'elle tente de comprendre pourquoi et comment il en est arrivé là, ses motivations, le devenir des anciennes colocataires... bref, elle tente de décortiquer sa psychologie, ce que j'ai trouvé intéressant et comme les révélations n'arrivent que tardivement dans le texte, on a nous-aussi tout le loisir de peaufiner quelques théories, quelques hypothèses… L
eur relation évolue dans un sens qu'on ne parvient toujours pas à bien saisir et au final, on se demande jusqu'à quel point elle va évoluer, à quelle base, comment va se finir leur relation en même temps que le roman ? 


J'ai été étonnée mais amusée de trouver quelques belgicismes (petit clin d’œil de l'auteur ?), cependant, tous ces beaux discours ne peuvent pas forcément plaire et peuvent représenter un bémol car certaines discussions théologiques sont interminables et, selon le thème de la discussion, ça ne peut toujours plaire. J'imagine également que le snobisme des personnages peut agacer : ils boivent du champagne, dégustent homard, caviar, portent des vêtements en velours et avec des couleurs attrayantes, Saturnine découvre tout cela... et y prend goût !


Saturnine est une jeune femme téméraire, loin d'être facilement effrayée et paranoïaque et ce, peu importe ce qu'on peut lui dire sur la funeste réputation de "son" Espagnol et peu importe ce que peut dire Don Elemirio. Il est difficile de l'impressionner. Plus que tout, j'ai aimé les réparties de Saturnine et de Don Elemirio, le fait que leurs raisonnements reposent parfois sur une logique juste mais dont la morale est absente. Don Elemirio n'est pas en reste, homme riche et reclus du monde, qui a vu passer en huit ans huit colocataires, toutes des femmes dont il a été l'amant et qui ont disparu après avoir violé l'interdit. Un aristocrate espagnol qui, malgré tout, attire, manifeste de l'intérêt auprès des femmes, un intérêt morbide ou avide peut-être... toujours est-il que ce personnage mystérieux attise la curiosité du lecteur qui a envie d'en savoir plus sur cet étrange personnage.


Le roman est également centré sur le mystère de la chambre noire. Qu'est-ce donc ? Eh bien, notre Espagnol est un photographe à ses heures perdues, et il a notamment pris en photo ses anciennes colocataires. Ces photos sont entreposées dans la chambre noire et il est interdit à Saturnine d'y pénétrer. "Si vous y pénétriez, je le saurais, et il vous en cuirait" avait dit don Elemirio, qui finira par ajouter que les anciennes colocataires ont bravé cet interdit, et qu'elles ont disparu juste après. Ainsi, tout au long du roman, on a évidemment ces fameuses interrogations auxquelles on échappe pas : qu'y-a-t-il exactement dans la chambre noire et Saturnine va-t-elle y pénétrer ? Pour ma part, je trouve que le mystère a bien été entretenu et que je n'ai pas été déçue de ce que j'ai découvert dans ma lecture, même si je ne suis pas tombée sur ce que je m'imaginais.


Bref, loufoque, absurde, morbide, pervers, décalé, original, intéressant. Les mots ne manquent pas pour qualifier le dernier Nothomb, j'ai pris plaisir à le découvrir, à suivre Saturnine, ses discussions avec l'Espagnol, baigner dans ce climat d'étrangeté. J'ai aimé ce Barbe Bleue revisité dans nos temps modernes et dont la morale (ou même les événements) de l'histoire n'est pas forcément celle qu'on attend. L'auteur parvient à nous surprendre avec ses idées et la chute de l'histoire, bien qu'inattendue, était bien trouvée.


Tomber amoureux est le phénomène le plus mystérieux de l'univers. Ceux qui aiment au premier regard vivent la version la moins inexplicable du miracle : s'ils n'aimaient pas auparavant, c'était parce qu'ils ignoraient la présence de l'autre.

Le coup de foudre à retardement est le plus gigantesque défi à la raison. Don Elemirio s'éprit de Saturnine quand il la découvrit sensible à l'alliage du jaune et de l'or. On peut comprendre l'irritation de la jeune femme : l'aimer pour cela ? Pour le coup, l'Espagnol n'y était pour rien. Les causalités amoureuses sont byzantines.

jeudi 8 novembre 2012

Les Catilinaires - Amélie Nothomb.



La solitude à deux, tel était le rêve d'Emile et de Juliette.

Une maison au fond des bois pour y finir leurs jours, l'un près de l'autre. 

Etrangement, cette parfaite thébaïde comportait un voisin. Un nommé Palamède Bernardin, qui d'abord est venu se présenter, puis a pris l'habitude de s'incruster chez eux chaque après-midi, de quatre à six heures. Sans dire un mot, ou presque. 

Et cette présence absurde va peu à peu devenir plus dérangeante pour le couple que toutes les foules du monde...






J'ai rarement lu un livre aussi bizarre, et pourtant, ce n'est pas le premier Amélie Nothomb que je lis. C’est même justement son style particulier qui m’attire. Toutefois, j'avoue que ce titre-là m'a paru plus bizarre que les autres, je n'ai même pas tout compris et j'ai encore des questions sans réponses !


Émile et Juliette sont un vieux couple de retraités qui se connaissent depuis l'enfance. Ils ont tout fait ensemble, tout partagé et aujourd'hui, Émile goûte à la retraite et décide de s'isoler du monde : lui et sa femme iront s'installer dans le calme, en pleine campagne. Et justement, ils ont trouvé la Maison, celle qui sera leur dernière demeure finale, une maison si parfaite qu’Émile en aurait rêvé durant ses années de professeur. C'est un vrai petit nid douillet, sans radio, sans télévision, avec juste ce qu'il faut comme confort pour que le vieux couple finisse ses jours heureux, dans le calme et la solitude de la campagne. Mais ce n'est pas tout à fait le Paradis sur Terre lorsque leur seul et unique voisin, un certain Monsieur Palamède Bernadin, décide de s'incruster chez eux tous les jours, pendant deux heures. Il aurait juste pu être un emmerdeur de première, un sans gêne venu faire la conversation tous les jours pendant deux longues heures mais voilà, le hic est que Monsieur Bernadin ne parle pas, hormis deux ou trois mots et se contente tout simplement de rester ainsi à ne rien faire, juste à attendre puis boire son café. Un comportement qui ne tarde pas à mettre les nerfs d’Émile à vif...


On a tous, je pense, déjà eu des voisins insupportables, qui aimaient s'incruster ou bien faire du bruit à des heures inimaginables. Mais ce Palamède Bernadin ne fait pas parti de ce genre de voisin. On ne sait pas vraiment à quoi il pense, toujours est-il qu'il vient, et ce dès le premier jour, s'incruster chez ses voisins, sans piper mot, à s'installer et rester assis sans rien faire, rien dire, juste à boire une tasse de café. Le premier jour, Émile et Juliette pensent qu'il s'agit d'un voisin qui vient se présenter aux nouveaux voisins et leur souhaiter la bienvenue. Que nenni ! Bernadin n'est pas un grand bavard et face à ce silence assourdissant, Émile tente de faire la conversation, lui pose quelques questions sur sa vie, lui parle de la pluie et du beau temps, pensant que Bernadin fait son timide... mais Palamède n'est pas timide, juste peu bavard. Émile parvient juste à lui tirer quelques brèves réponses lorsqu'il lui pose des questions sur sa vie. Ainsi on apprend qu'il est marié, qu'il est médecin mais que peu de personnes tombent malades, si bien qu'il donne l'impression de ne pas travailler. Et le pire est qu'il semble montrer un certain agacement face aux questions de Émile.


Émile se tait donc, mais ça ne fait qu'aggraver les choses car Palamède considère comme un crime le fait que ses voisins ne lui offrent ni son café, ni leur conversation. Ce voisin qui parle peu et ne fait rien se sent insulté si ses voisins ne lui parlent pas. Mais Émile a l'impression de parler dans le vide et très vite, il devient obsédé par son voisin, redoutant à la fois ses visites et se questionnant sur ses motivations et sa vie, et ce qu'il va découvrir risque de fort le surprendre ! J'ai trouvé les personnages bien caractérisés, plus particulièrement Émile et le voisin car le roman est majoritairement focalisé sur leur relations, les visites de Palamède et les analyses et déductions qu'en tire Émile.


Ce roman était moins rythmé que les autres de l'auteur que j'ai lu, moins haletant aussi. Il fait sombrer le lecteur dans le quotidien d'un vieux couple de retraité qui vit l'enfer à cause des visites de leur voisin, on suit les monologues et analyses d’Émile sur le dit-voisin et sur ses solutions vaines de faire fuir ce parasite quotidien. Peu à peu, l'angoisse et la colère d’Émile s'élèvent alors qu'il tente de se révolter contre le voisin puis d'essayer de comprendre les raisons de ses visites et pourquoi de 16h à 18h plus particulièrement. Fuit-il quelque chose chez lui ? Ou aime-t-il juste irriter les gens ? Pourquoi cet homme semble s'intéresser à rien, aimer rien, cet homme semble subir sa vie plus qu'il n'est en train de la vivre. Il n'a aucun goût de la vie, comme il n'a aucun goût à venir envahir ses voisins.


Le dégoût s'installe lorsque nous faisons la connaissance de l'épouse du voisin, épouse que le voisin lui-même semble subir, qu'il ne semble pas aimer, qui est plus une charge que sa tendre femme car... j'ai mal compris mais il me semble que c'est une handicapée mentale et assez déformée physiquement. Le dégoût et le malaise s'installent peu à peu, c'est comme un huis clos dans le cadre idyllique de la petite campagne dans lequel on finit par ressentir une atmosphère lourde et oppressante. J'ai apprécié cette montée progressive de l'angoisse, du suspense, avec cette alternance avec quelques passages humoristiques, même si c'était parfois de l'humour noir ou cruel.


J'ai trouvé le voisin absolument insupportable, désagréable, apathique, sans gêne, et comme le narrateur, j'ai eu du mal à le comprendre pendant une bonne partie du roman même si l'on est amené à se poser des questions : qui est réellement cet homme, quelles sont ses véritables motivations, pourquoi s'acharne-t-il à venir chez ses voisins tous les jours s'il ne fait rien ? Depuis la rencontre de Bernadette Bernadin, la visite de leur maison et [spoiler] la tentative de suicide de Palamède [/spoiler] on peut comprendre un peu mieux ses raisons, ses motivations même s'il demeurait un personnage fort peu sympathique, mais Amélie Nothomb a su répondre assez bien à ces questions. En revanche, j'ai bien aimé le couple de retraité et leurs moyens déployés pour fuir le voisin envahissant, les divers stratagèmes pour qu'il se lasse de ses visites ou leurs efforts pour rendre les deux heures où sa présence leur est imposée plus supportables ; j'ai aimé ce couple uni dès l'enfance (même si c'était bizarre de lire qu’Émile considère sa femme comme sa fille, sa sœur et son épouse en même temps) mais leur relation est touchante, complice, Juliette a su garder son âme d'enfant, une certaine candeur.


Bref, ce n'était pas le meilleur Amélie Nothomb que j'ai pu lire jusqu'à présent, mais ce n'était pas une déception, loin de là, au final c'était un bon et court roman bien divertissant, avec de l'humour et une atmosphère lourde et angoissante dans une espèce de huis clos en pleine campagne.


En vérité, monsieur Bernardin n'était sur terre que pour emmerder. La preuve, c'est qu'il n'avait pas un atome de plaisir à vivre. Je l'avais observé : tout lui était désagréable. Il n'aimait ni boire, ni manger, ni se promener dans la nature, ni écouter, ni lire, ni regarder de belles choses, rien. Le plus grave, c'est qu'il n'avait même pas de plaisir à m'emmerder : il le faisait à fond, parce que c'était sa mission, mais il n'en retirait aucune joie. Il avait l'air de trouver très emmerdant de m'emmerder.

Si au moins il avait été comme ces vieilles chipies qui éprouvent une jouissance perverse à enquiquiner les autres ! L'idée de son bonheur m'eût consolé.


vendredi 13 janvier 2012

Antéchrista - Amélie Nothomb.




J'avais seize ans. Je ne possédais rien, ni biens matériels, ni confort spirituel. Je n'avais pas d'ami, pas d'amour, je n'avais rien vécu. Je n'avais pas d'idée, je n'étais pas sûre d'avoir une âme. Mon corps, c'était tout ce que j'avais.









Blanche est une jeune fille solitaire et discrète que personne ne remarque à la fac. Et voilà qu'un beau jour, Christa, belle, séduisante, audacieuse, brillante, qui plaît à tous, vient la voir et lui parler. Blanche n'en revient pas, c'est comme un miracle ! Quelqu'un l'a remarqué et veut bien lui parler et rester avec elle un moment, et pas n'importe qui ! La coqueluche de la fac, une jeune fille qui a tout pour plaire. Pour la garder auprès d'elle et tâcher d'être une amie serviable et aimable, elle n'hésite pas à tout lui donner, allant jusqu'à lui proposer de s'installer chez elle la semaine au lieu de prendre le train plusieurs heures pour retourner chez elle. Ses parents, ravis de savoir que leur fille a enfin une amie, acceptent très rapidement Christa qui se fait passer pour une fille parfaite. En revanche, Blanche se rend compte bien vite dans quelle situation elle s'est embarquée en laissant entrer Christa dans sa vie et sa maison. Car Christa n'est qu'une manipulatrice, mythomane et tentatrice dissimulée sous les traits d'une jeune fille parfaite...

Narrée par Blanche, cette histoire est une véritable description des tourments de l'adolescence. C'est une jeune fille solitaire, discrète, timide, sans amis qui essaye de comprendre si elle a un but dans sa vie, que faire de sa vie, comment grandir. Assez mal dans sa peau, elle a du mal à croire qu'on puisse s'intéresser à elle jusqu'à ce que Christa ne débarque. Mais celle-ci impose une version cruelle et perverse de l'amitié, une relation dominé-dominant se noue vite entre elle.

Christa est un personnage ambigu. Elle est cruelle oui, mais pourquoi a-t-elle fait tout ça ? Qui est-elle vraiment ? Elle se protège presque par son prénom, alors qu'en réalité, comme le dit Blanche, elle n'est pas Christa mais Antéchrista. C'est le surnom que lui donne Blanche. L'Antéchrist est, après tout, une figure d'imposteur maléfique qui se fait passer pour le Messie, peu avant l'Apocalypse. C'est deux faces différentes d'une personne. Elle est vraiment l'exact opposé de Blanche : cruelle, audacieuse, séductrice, sûre d'elle, magnifique, extravertie... Blanche, elle, est sensible, intravertie, discrète, fragile et manque cruellement de confiance en elle.

Ce roman montre bien comment une personne peut manipuler son entourage, dominer quelqu'un à l'extrême, envahir la vie et le foyer d'une autre, la manipuler, la martyriser psychologiquement... Je me suis retrouvée pas mal de points communs avec Blanche, j'étais - sous certains aspects - comme elle durant mon adolescence et je suis restée assez discrète et timide. Heureusement que je n'ai connu et ne connais pas de Christa ! Ce roman m'a fait réfléchir : aurais-je fais comme elle ? est-ce que je serais aussi tombée dans le piège Christa ? Aurais-je décidé d'agir ou de laisser passer ? Christa, elle, a ce désir d'exercer son pouvoir sur certaines personnes, elle veut se sentir supérieure et elle parvient très bien à se faire passer pour une gentille fille, elle se fait immédiatement adopter par la famille de Blanche qui avouent clairement leur préférence à Christa par rapport à Blanche. Selon eux, c'est une fille admirable, irréprochable, courageuse et bien. Comme quoi, Christa fait une excellente actrice, elle ment à tout le monde, même sur sa propre vie.

C'est une histoire à proprement dit banale, c'est un problème que des personnes rencontrent et pourtant, l'auteur sait la rendre intéressante, ce livre court se lit très rapidement, on a envie de lire la suite, sans s'arrêter. On est presque subjugué par cette horreur décrite, cette manipulation cruelle. On voit si Blanche va réussir à régler ce problème épineux, à se débarrasser de son bourreau... bref, encore un bon Nothomb !



Jusqu’à ma rencontre avec Christa, l’un des bonheurs de ma vie d’adolescente avait consisté à lire: je me couchais sur mon lit avec un livre et je devenais le texte. Si le roman était de qualité, il me transformait en lui. S’il était médiocre, je n’en passais pas moins des heures merveilleuses à me délecter de ce qui ne me plaisait pas en lui, à sourire des occasions manquées.