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dimanche 10 mai 2026

Le photographe inconnu de l'Occupation - Philippe Broussard.

Apprenant la découverte sur une brocante d’un mystérieux album de trois cent soixante-dix-sept photos prises clandestinement à Paris et en banlieue entre 1940 et 1942, Philippe Broussard, journaliste au Monde, se lance dans une enquête vertigineuse pour tenter d’en identifier l’auteur.

Pendant quatre ans, il scrute le moindre indice, tire le fil de pistes plus ou moins fiables, approchant peu à peu la vérité de cette histoire tragique dont les spécialistes de l’Occupation et de la Résistance ignorent tout.

Le succès des articles qu’il fait paraître, à l’été 2024, relance ses investigations. Philippe Broussard veut aller plus loin : reconstituer la vie de ce héros anonyme, mort en déportation, et de ses proches est devenu pour lui une obsession.

Dans une prose palpitante, il fait ici le récit complet de sa quête en même temps qu’il dévoile une centaine de photos de cet album miraculeusement retrouvé, mémoire matérielle d’un courage bouleversant.


Imaginez une époque où prendre des photos était interdit, et pouvait vous valoir un aller simple dans un camp de travail. Cette époque n’est pas si lointaine. Nous sommes en France, pendant l’Occupation allemande. Une partie du pays (dont Paris) est occupée par les Allemands, tandis que la zone libre est dirigée par le régime de Vichy de Pétain. Les seules photographies autorisées, et qui constituent la majorité des sources visuelles que nous avons de cette époque, viennent de la propagande et montrent une image fausse d’une occupation qui se passe bien, avec des occupants qui respectent le pays et ses habitants, un Paris paisible, loin de toute image de pénurie ou de souffrance.

Prendre des photos, sans autorisation, pouvait coûter très cher.

Pourtant, un jour de brocante, deux passionnés de photographies anciennes tombent sur un album contenant pas moins de trois 177 photos prises clandestinement à Paris et en banlieue au début de l'Occupation, entre 1940 et 1942, la plupart datées et annotées. Un véritable trésor pour ces passionnés, d’autant que ces photographies sont nombreuses, datées et accompagnées de commentaires percutantes et pleines d’ironie, et surtout elles ne proviennent pas de la propagande et montrent ainsi une image beaucoup plus réaliste de cette période.

Qui est ce mystérieux et courageux photographe ? Qu’est-il devenu ? C’est ce à quoi a tenté de répondre Philippe Broussard qui a mené une véritable enquête de quatre ans, scrutant le moindre indice, se lançant sur des pistes incertaines, au gré de lueurs d’espoir et de désillusions.

C’est un véritable travail d’enquête qui se dessine. C’est un travail d’archive, de recherche et de logique long et minutieux. Rien n’est laissé de côté. On recherche des photographies similaires dans des musées ou des archives, au cas-où il y aurait d’autres photographies de ce mystérieux auteur. S’il y a bien des photos, qui était le donateur ? A quelle famille appartenait l’album photo trouvé en brocante ? On analyse les photos et l’écriture. Est-ce une écriture d’homme ou de femme ? Parisien, il l’est assurément, les photos démontrent une excellente connaissance de Paris et ses quartiers. Quel était son métier ? Il devait peut-être se déplacer à moto ou à bicyclette, pour être capable de passer d’un quartier à un autre en si peu de temps. S’il était en moto, il devait faire partie de ces rares privilégiés ayant accès à l’essence. Était-ce un seul photographe ou travaillaient-ils en groupe ?

Que de questions auxquelles Philippe Broussard a tenté de répondre, publiant d’abord l’évolution de son enquête dans une série d’articles dans Le Monde avant de nous présenter ce livre.

C’est une véritable enquête historique qui prend forme devant nos yeux, que j’ai suivi avec beaucoup de plaisir et d’intérêt. On suit les progressions de Broussard, on espère avec lui, on goûte à ses déceptions et ses désillusions comme si nous avions mené l’enquête avec lui. On espère, à chaque piste, trouver enfin l’identité du photographe. On espère jusqu’au bout découvrir qu’il a survécu à la guerre, pourquoi pas rencontrer ses descendants, car l’enquête ne se termine pas lorsque nous est enfin dévoilée l’identité du photographe. Broussard s’est en effet attelé à nous raconter la vie de cette personne, de ce héro méconnu, tirant de l’oubli ce citoyen comme les autres, entré à sa manière dans la Résistance, à travers des clichés interdits documentant la dure réalité de l’Occupation, celle que l’occupant a cherché par tous les moyens à cacher sous le vernis lisse du mensonge et d’une image idéalisée de Paris.

Ce livre est une véritable enquête historique passionnante, agrémentée des photographies et ses annotations ironiques, qui permet de nous faire sortir de l’oubli ce héro méconnu de la Résistance qui a définitivement laissé sa trace dans l’Histoire à travers ses clichés, témoins d’une époque pas si éloignée de la nôtre qu’il est important de garder en mémoire.


Pour l’immense majorité de la population, la priorité n’est pas de faire acte de présence, encore moins de s’insurger, mais de survivre, d’apprendre « à faire avec ». Les pénuries sont si sévères (lait, beurre, farine, sucre, viande…) que le rationnement est instauré dès le mois de septembre 1940. L’heure est au chômage, au système D, à l’activité économique au service des Allemands. Glaner de quoi manger devient l’urgence quotidienne. Sans parler de l’hiver à venir, annoncé glacial, sans bois ni charbon.

Cette réalité, le photographe ne nous la montre pas vraiment, du moins pas de manière frontale. Disons qu’il la suggère à sa façon. De l’aube au couvre-feu, il est notre œil dans la grisaille, un jour devant l’entrée des Galeries Lafayette, le lendemain aux Tuileries. Dans son objectif, les Allemands occupent l’espace : ils ont leurs restaurants, leurs cinémas, Paris est à eux.

samedi 31 mai 2025

Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates - Mary Ann Shaffer et Annie Barrows.



Janvier 1946. Tandis que Londres se relève douloureusement de la guerre, Juliet, jeune écrivain, cherche un sujet pour son prochain roman. Comment pourrait-elle imaginer que la lettre d'un inconnu, natif de l'île de Guernesey, va le lui fournir ? 

Au fil de ses échanges avec son nouveau correspondant, Juliet pénètre un monde insoupçonné, délicieusement excentrique ; celui d'un club de lecture au nom étrange inventé pour tromper l'occupant allemand : le « Cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates ». 

De lettre en lettre, Juliet découvre l'histoire d'une petite communauté débordante de charme, d'humour, d'humanité. Et puis vient le jour où, à son tour, elle se rend à Guernesey...



Ceci est la chronique inutile pour un roman qui a été relu et chroniqué des milliers de fois depuis sa sortie. Je n’aurais pas grand-chose à dire qui n’ait déjà été dit par de nombreux lecteurs, mais il était temps que je dépoussière ce roman qui dormait sur mes étagères depuis au moins 2010. Après tout, le ménage de printemps concerne aussi nos PAL !



Sous ce titre très original se cache une histoire qui parle de livres, d’amitié, de Seconde Guerre Mondiale, et d’une charmante île du nom de Guernesey.



Juliet Ashton est une écrivaine londonienne à la recherche d'un sujet pour son prochain livre. Par une heureuse coïncidence, elle reçoit une lettre d’un dénommé Dawsey Adams, habitant de l’île de Guernesey, qui a trouvé un livre ayant autrefois appartenu à Juliet. Il a tant aimé le livre qu’il souhaite en apprendre plus sur la vie et les autres œuvres de l’auteur, ce que Juliet fait avec joie. S’ensuit alors un échange de lettres entre Juliet et Dawsey, où Juliet apprend l’existence d’un cercle littéraire au nom bien original qui s’est crée de façon inattendue pendant la Seconde Guerre Mondiale. C’est en cherchant à en apprendre plus sur l’histoire de ce cercle et de ses membres que Juliet sera amenée à correspondre et à se lier avec chacun d’entre eux…



Il y a plusieurs aspects que j’ai aimé dans ce roman. Déjà le côté épistolaire qui, s’il peut faire fuir certains lecteurs, a ici son charme et nous permet de faire connaissance avec chaque personnage. Les lettres se suivent mais ne se ressemblent pas, les sujets se répondent et rebondissent les uns sur les autres, pour former peu à peu une construction cohérente. L’histoire va à son rythme tranquille, sans pour autant être long. Il prend le temps de se poser et de nous introduire chaque personnage avec fluidité.



Ensuite, on a le contexte historique (et vous connaissez mon goût pour l’Histoire), nous sommes sur une île anglo-normande au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, et le roman pose à la fois de contexte d’après-guerre avec la reconstruction aussi bien psychologique que matérielle, mais aussi le contexte de la guerre car nos personnages reviendront sans cesse sur leurs souvenirs de la guerre et notamment l’occupation allemande de leur île et ce que ça a engendré (les restrictions alimentaires, le couvre-feu, les relations amoureuses avec des soldats allemands, l’évacuation des enfants, la position du Royaume-Uni concernant Guernesey, etc).



J’ai été charmée par l’atmosphère conviviale et bucolique de Guernesey et la chaleur de ses habitants dont j’ai aimé faire la connaissance. Ils ne sont pas seulement des gens habitant un lieu, ils forment une véritable communauté, notamment nos chers membres du cercle littéraire qui sont plus que des voisins et des amis, c’est une famille unie. On ne peut qu’être sensible à la solidarité qui règne entre eux, ainsi qu’aux épreuves qu’ils ont vécues, les proches qu’ils ont perdus, les joies et les drames qu’ils ont partagés. Le caractère de chacun s'affine au fil des lettres et on s’attache petit à petit à eux au fur et à mesure qu’on apprend à les connaître au fil de leurs lettres, à l’image de notre protagoniste Juliet. J’ai également beaucoup aimé les liens qui se sont tissés entre Juliet et les différents membres du cercle littéraire, et comment elle a été accueillie, d’abord à travers ses lettres, puis lors de son arrivée à Guernesey. On a aussi une romance qui s’installe, certes prévisible mais plutôt mignonne.



Malgré certains sujets graves évoqués au fil de l’histoire (disparition de proches, les camps de concentration, bombardements, etc), il se dégage du récit de la solidarité et de l’optimisme face à l’adversité et l’espoir dans la reconstruction et vers l’avenir. C’est un roman qui traite avec sensibilité et bienveillance à de nombreux thèmes variés autour de l’Histoire, les relations humaines, l’entraide, la reconstruction (de soi comme du foyer) mais aussi sur les bienfaits de la lecture. J’ignore si l’expression « feel good historique existe » mais, comme l’a déjà dit une lectrice sur Babelio, je trouve que ça correspond bien à ce roman. En outre, ce fut une jolie découverte !



Je me demande comment cet ouvrage est arrivé à Guernesey. Peut-être les livres possèdent-ils un instinct de préservation secret qui les guide jusqu’à leur lecteur idéal. Comme il serait délicieux que ce soit le cas.

mardi 11 février 2025

La variante du dragon - Christophe Lambert.

Washington, 1943. Markus Eisenberg, dix-huit ans, est un juif originaire d’Allemagne émigré aux USA avec sa mère et sa tante suite à la « nuit de cristal » où son père a trouvé la mort. Marqué par ce drame, Markus rêve de se venger des nazis. Il s’est donc engagé volontairement dans l’armée et attend d’être envoyé en Europe.

Mais son supérieur a un autre projet pour lui…

Il lui apprend l’existence d’un camp de prisonniers très particulier, situé non loin de Washington : le camp 11-42, où sont retenus des soldats et scientifiques allemands. L’état-major a choisi d’employer la manière douce à l’égard de ces « invités de marque » dont on estime qu’ils ont des renseignements importants à donner.

Des jeunes gens maîtrisant parfaitement la langue de Goethe sont chargés de sympathiser avec eux et de leur tirer les vers du nez, une fois leur confiance gagnée.

Markus a donc été choisi pour rencontrer l’officier Hans Reinhardt, haut gradé des services secrets allemands capturé peu de temps auparavant à bord d’un sous-marin au large des Caraïbes. On a essayé de le faire parler sans succès : interrogatoires musclés, intimidation… rien ne fonctionne. Apparemment, il n’a qu’une seule passion dans la vie, en dehors de son Führer bien aimé : les échecs…

Cette même passion qui habite Markus depuis son enfance. À contrecœur, le garçon accepte la mission.


La variante du dragon est un roman qui me faisait envie dès sa sortie. Par certains aspects, il m’a rappelé Le jeu de la dame (ou Queen’s Gambit) mais en période de Seconde Guerre Mondiale, et je me délectais d’avance des nombreuses rencontres entre Markus et de Reinhardt, m’imaginant des rencontres semblables à celles de Clarice Starling et Hannibal Lecter dans Le Silence des Agneaux.

 

J’ai beaucoup apprécié cette lecture qui m’a permis de découvrir un peu plus les États-Unis pendant la Seconde Guerre Mondiale. Il faut savoir que les services secrets américains employaient réellement des réfugiés allemands comme « chaperons » pour des hauts dignitaires nazis, et notamment des Juifs, et dans l’espoir de leur soutirer des informations, ce qui rend d’autant plus réel les événements du roman.

 

J’ai beaucoup aimé les différentes rencontres entre Markus et Reinhardt et la tension qui se découle de celles-ci, surtout lorsqu’ils s’affrontent aux échecs. Aussi brillant soit-il, Markus sera mis en difficulté plus d’une fois et essuiera bien des revers face au monstre de stratégie qu’est le Nazi, surtout lorsque le jeune homme a bien du mal à ravaler sa colère et son animosité envers le Nazi. Markus souffrira de nombreux échecs, désillusions et découragement. Notre jeune ami perdra souvent patience face à Reinhardt qui sait très bien lire les émotions de ses adversaires et en tirer profit, et lâcher les phrases qu’il faut pour décourager, faire douter ou faire perdre patience à ses adversaires… Oui, notre Nazi est un adversaire bien redoutable qui donnera bien du fil à retordre à notre protagoniste.

 

Le personnage de Reinhardt m’a bien intéressé. C’est un antagoniste redoutable, intelligent, perfide et sournois, qui se conduit comme un hôte parfait auprès de Markus qu’il appelle affectueusement son « jeune Juif ». Il agit parfois de manière paternelle avec lui, souhaitant même lui donner des conseils pour sa vie sentimentale, l’encourage à découvrir certains livres ou film. On pourrait se demander s’il n’éprouve pas de l’affection pour Markus, ou bien un amusement qu’on a face à un animal inoffensif qui nous montre ses griffes, mais on s’aperçoit bien vite que sa politesse et son amabilité n’est qu’une façade, notre Nazi cachant un tempérament colérique lorsque les choses ne tournent pas en sa faveur. Pour autant, j’ai apprécié la dynamique entre ces deux personnages, entre leurs parties d’échecs et leurs échanges verbaux sarcastiques, courtois et presque admiratifs.

 

Plus que tout, j’ai aimé que, même s’il s’agit d’un roman jeunesse, l’histoire reste douce-amère. Il y a des victoires, mais au prix de nombreux sacrifices, et Markus lui-même a fini par sacrifier bien des choses à son obsession de gagner contre Reinhardt.

 

Les autres personnages ne sont pas en reste et font leur travail efficacement, sans être mémorable. Le seul qui sort du lot, à part Markus et Reinhardt, est le vieux réfugié ukrainien, aussi brillant aux échecs, qui aidera Markus à se perfectionner et à mieux gérer ses émotions pour tenter d’arracher une victoire à l’Allemand. Il a un vécu qui nous le rend attachant, et j’ai aimé sa relation presque père-fils entre lui et Markus. C’est un personnage qui m’a beaucoup touché.


Pour les non familiers des échecs, de très nombreux diagrammes illustrent les parties (basées sur celles de divers grands maîtres) et permettent de visualiser l’évolution des forces en présence, entre le héros et son adversaire. Pour autant, je ne me suis pas trop attardée sur ces schémas, ayant eu un peu de mal à les comprendre.


Si le déroulé du roman peut sembler linéaire et sans surprise, il n’en est rien car l’auteur nous réserves quelques surprises et diverses révélations, surtout durant les derniers chapitres, ce qui fait que l’intrigue continue de nous tenir en haleine jusqu’au dénouement. En résumé, j’ai passé un très bon moment avec ce roman historique.

dimanche 21 février 2021

Le Fabricant de Poupées de Cracovie - R. M. Romero


Pologne, 1939. Un soir, une poupée du nom de Karolina prend vie dans l'atelier de Cyril, le fabricant de jouets. La joie et le courage de la petite poupée enchantent le quotidien de l'homme solitaire. Karolina lui apprend que le monde des poupées d'où elle vient est en guerre, tout comme celui des hommes. En ces temps sombres et tourmentés, la magie de Karolina et de Cyril suffira-t-elle à protéger ceux qu'ils aiment ?




La couverture de ce roman n’a pas été innocente dans mon choix de lecture, les dessins et couleurs sublimes attirent immédiatement le regard. Le fait que ce roman se déroule pendant la Seconde Guerre Mondiale s’est présenté comme un petit plus de mon côté !


Karolina est une poupée vivant au pays des poupées, où elle est couturière et coud des vœux dans les vêtements qu’elle confectionne, jusqu’au jour où son monde est envahi par une armée de rats avides et avares, dévorant et détruisant tout sur leur passage. Karolina n’a d’autre choix que de fuir… puis se réveille dans une boutique de jouets, tenue par Cyryl, ancien soldat de la Grande Guerre, reconverti en fabricant de jouets à Cracovie, et celui-ci est bien surpris de voir cette poupée vivante et lui parlant. Une amitié se noue entre les deux, alors que Karolina prend conscience que le monde dans lequel elle a atterri est lui-aussi en guerre.


Ce roman alterne entre deux mondes : la Pologne des années 1940 et le monde des poupées à travers des flash-back, nous permettant de découvrir ce que Karolina a vécu avant de prendre vie dans la boutique de Cyryl, de sa vie de couturière à prisonnière des rats lorsque ceux-ci ont envahi le monde des poupées. On remarque d’ailleurs quelques similitudes avec l’histoire de Casse-Noisette, avec un monde peuplé de jouets et des habitations en sucreries, et une armée de rats qui s’attaque à ce royaume, mais les similitudes s’arrêtent là.


On découvre également la Pologne pendant la guerre, l’invasion allemande, la vie des Juifs polonais qui sont persécutés et chassés dans un ghetto à l’extérieur de la ville de Cracovie, contraints aux travaux forcés, sinon déportés dans des camps. Ce roman aborde ainsi, sans surprise, des sujets difficiles comme la mort, la guerre, l’extermination en masse de vies humaine, la perte d’êtres chers. L’auteure nous met face à la violence humaine de l’époque, sans pour autant que ce soit un roman vraiment noir dans le sens où, si ces sujets sombres sont évoqués, l’auteure le fait avec des mots délicats et finement choisis, et, s’il y a des moments sombres, on a des moments plus doux, avec un peu de magie et de fantastique pour adoucir le récit. On peut d’ailleurs remarquer que la Seconde Guerre ici se présente comme un parallèle avec la guerre qu’a vécue Karolina, et les SS comme les rats sont présentés comme des monstres avides qui mettent en place un régime de terreur au sein du pays qu’ils occupent. Il y a également une certaine originalité de voir la Seconde Guerre Mondiale à travers les yeux de Karolina, qui est dans un monde qui ne lui est pas familier, et elle découvre et désigne les choses avec ses propres termes, comme par exemple les SS présentés comme de mauvais sorciers.


Cela dit, si je suis ressortie satisfaite de ma lecture, je ne l’ai pas été complètement. Si je reconnais la qualité de l’histoire, aussi lumineuse que terrible, j’ai relevé quelques points qui m’ont moins enthousiasmé. D’une part, je pensais que le monde des poupées aurait eu une plus grande importance, voire même que Karolina et le fabricant auraient eu un rôle à jouer dans la résolution du conflit au pays des poupées. Si Karolina lui parle bien de son monde et de ce qui se joue chez elle, ce qu’il s’y passe ne constitue qu’une infime partie du roman. Même si j’ai davantage été focalisée sur l’aspect historique et donc la partie du roman se déroulant en Pologne pendant la guerre, je n’aurais pas été contre passer davantage de temps au pays des poupées et que Karolina ait un certain rôle à jouer dans la résolution du conflit chez elle. Au final, cette partie a pris beaucoup moins de place que je l’aurais cru, ce qui m’a laissé sur ma faim.


D’autre part, j’ai été saisie par la fin du roman qui m’a, elle-aussi, laissé sur ma faim, m’a donné une sensation d’inachevé, je ne peux pas l’expliquer sans spoiler mais je m’attendais à une autre fin, quelque chose de plus abouti. Enfin, si j’avoue avoir ressenti une sensation de lenteur au début du récit, cela n’a pas duré car plus on avance dans le récit, plus les événements vont crescendo et j’ai été touchée par ce qui se passait, j’étais avide de connaître la suite, de savoir comment les choses allaient évoluer pour le fabricant, pour Karolina, pour leurs amis juifs.


J’ai aimé voir le lien fort qui se tissait entre le fabricant, Cyryl, et Karolina. C’est un homme solitaire, doux mais discret, handicapé d’une jambe de bois, ce qui le rapproche des poupées qu’il fabrique. Avec Karolina puis son amitié pour un violoniste juif et sa fille, Rena, il va apprendre à s’ouvrir au monde qui l’entoure. Lui et Karolina vont beaucoup s’apporter l’un l’autre, d’autant plus que Karolina est un personnage optimiste, qui ne baisse jamais les bras, pousse les gens à être bons, et qui cherche toujours une solution face à un problème rencontré. Ensemble, ils vont faire de leur mieux pour aider les Juifs du ghetto, y compris Rena et son père. Brandt, un militaire allemand haut gradé, ne sera pas là pour leur faciliter la tâche. J’avoue avoir été intéressée par cet antagoniste, notamment par son intérêt pour Cyryl et les similitudes qu’ils partagent, ou du moins le don qu’ils ont en commun. L’un est un peu le miroir de l’autre car ils partagent le même don, mais ils diffèrent par leur façon de l’utiliser, l’un pour aider, l’autre pour détruire. Ils auraient pu former une dynamique intéressante, mais la cruauté de Brandt fait qu’au final, on souhaite que l’Allemand souffre et disparaisse, bien que le parallèle entre les deux personnages ait pu être intéressant. À la place de Brandt, on lui préférera Janosik, sorte de Robin des Bois des temps modernes qui vole aux Nazis.


C’est aussi une histoire qui nous fait voyager à Cracovie, ses rues, ses monuments, ses légendes aussi que j’ai apprécié découvrir, notamment la légende de Juraj Janosik, sorte de Robin des Bois polonais, ou celle de Krakus, un souverain qui aurait vaincu un dragon puis construit un château au-dessus de l’antre du dit-dragon.


En résumé, c'est un joli conte jeunesse, plutôt original, que j'ai aimé découvrir. Les thèmes tels que l'amour, la solidarité, la haine y sont abordés sur fond de magie et guerre mondiale à la fois, agrémenté de jolies illustrations.


Ce qui inquiétait le plus Karolina chez Brandt, c'était combien son désir de rester à proximité du Fabricant et de sa magie lui donnait l'air vorace? Elle redoutait qu'avec le temps le sorcier ne se comporte comme les ogres de contes de fées et ne dévore le magicien. Et la quantité de sucre que Brandt mettait dans la tasse du Fabricant confortait Karolina dans la conviction que l'Allemand voulait l'engraisser à seule fin de le manger.

- Alors, vous allez m'aider ?

- Oui. Je peux vous arranger ça. Après tout, il ne s'agit que d'une maison de poupée. Cela ne m'ennuie pas de vous faire une faveur. Vous et moi... j'ai l'impression que nous allons être bons amis. C'est un peu grâce au destin que nous nous sommes rencontrés.

dimanche 8 novembre 2020

Comme un Allemand en France - Aurélie Luneau, Jeanne Guérout et Stefan Martens.

Ils sont 80 000 en 1941, près d'un million à la veille du débarquement en juin 1944. Issus de tous les milieux et de toutes les régions, certains quittent leur foyer pour la première fois. Cinq années durant, ces Allemands qui occupent la France écrivent à leurs familles, se confient à leurs journaux intimes, croquent leur quotidien dans des calepins, photographient les paysages.

Avec le temps, leurs sentiments évoluent. Les lettres des premiers mois se veulent rassurantes, et même fanfaronnes ; peu à peu, le doute s'installe. Certains ont une foi absolue en Hitler. D'autres [...] sont gagnés par l'empathie et tissent des liens avec les Français.

Il a fallu deux années de recherche en Allemagne pour trouver, sélectionner et rassembler ces écrits complètement inédits en France. Ils renouvellent de manière passionnante notre regard sur cette période. Entre les lignes se dessine un nouveau visage de l'Occupant, plus complexe, plus subtil.

Sous la plume des Allemands, une autre guerre nous est racontée.


Avec le nombre d'ouvrages sur le sujet publiés depuis l'époque même de ce conflit, la Seconde Guerre Mondiale est l'un des épisodes de notre Histoire les plus documentés qui existe. De nos jours, encore, des témoignages se font connaître et des lettres et journaux refont surface. Ici, trois auteurs ont choisi de se pencher sur un sujet méconnu et de nous plonger dans l’intimité des soldats allemands envoyés en France pendant l’Occupation de 1940 à 1944.


C’est un bel ouvrage composé de fac-similés et de photographies d’époque qui illustrent et mettent en valeur les lettres. Les soldats étaient souvent munis de petits appareils photo, leur permettant d’envoyer de nombreux clichés à leur famille pour les rassurer et décrire leur quotidien. Nous découvrons de nombreuses photos des soldats, des villes et des campagnes françaises, de Paris et ses monuments. Il y a parfois même des photos de propagande pour montrer aux Français la bienveillance de l’occupant. Ces photographies donnent l’impression que les soldats font un voyage touristique, d’autant plus qu’ils sont préoccupés par l’achat de nourriture et de vêtements pour leurs familles, comme des souvenirs à leur envoyer.


L’ouvrage est divisé en cinq parties, correspondant aux années de guerre. Nous commençons bien-sûr avec 1940, « Le temps des vainqueurs » où les soldats endoctrinés donnent l’image d’une France peuplée d’habitants oisifs, sales ou paresseux, dont le salut ne peut venir que de l’Allemagne. Pour d’autres, au contraire, cette campagne militaire prend des airs de voyage touristique, ils achètent des vêtements et autres biens pour leurs familles. Il y a peu d’animosité entre l’occupant et l’occupé, Allemands comme Français sont soulagés que la guerre soit terminée et les soldats sont priés d’être courtois afin de mieux se faire accepter des Français. La France est un pays alors désorganisé par la guerre et l’exode des Français qui fuient les zones de combat. Résister à l’occupant est alors loin d’être leur priorité.


Ensuite, 1941, « Heureux comme un Allemand en France », une année charnière où les Français sont victimes de privations et d’interdits (couvre-feu à 23h, contrôle de l’ouverture/fermeture des lieux publics), et commencent à ressentir de l’hostilité envers les vainqueurs. Les Allemands s’installent, souvent chez l’habitant, il y a des rapports courtois mais on sent les premières agitations de la Résistance. Le climat change d’air, les Allemands se retournent contre leur allié russe et en payent le prix, le Japon attaque Pearl Harbor, ce qui déclenche l’entrée en guerre des États-Unis.


Nous passons à 1942, « La confiance ébranlée ». Les soldats allemands racontent être plus fréquemment victimes de l’hostilité de la population. Les persécutions contre les Juifs s’intensifient, de même que les actes de manifestations et les sabotages provoqués par la Résistance, mais les soldats en parlent peu, pour ne pas inquiéter leurs familles. L’Allemagne vit ses premières défaites mais les soldats s’accrochent à la foi d’une victoire de leur pays. Certains ont honte en voyant les discriminations contre Juifs. D’autres racontent leurs rencontres et relations avec les autres Français, donnant presque l’illusion que les auteurs des lettres ne sont pas des soldats mais des civils en vacances.


En 1943, ce sont « Les désenchantements ». Les bombardements s’intensifient sur le Reich pour démoraliser l’armée et détruire leur équipement, la France est également touchée par ces bombardements. Enfin, en 1944, « L’année des vaincus ». Dans cette partie, le débarquement allié occupe les esprits, de plus en plus de soldats sont envoyés en France, l’urgence est de réduire les actions de la Résistance. Les SS se livrent à des pillages et terrorisent les populations, et les soldats allemands refusent d’être associés à de tels actes. Après le débarquement, la libération de Paris, sonnant le glas d’un quotidien partagé entre Français et Allemands depuis 5 ans. Mais leur « aventure » ne s’arrête pas là, car les auteurs de l’ouvrage ont également publié la correspondance des soldats allemands qui se sont retrouvés prisonniers après la guerre.


L’ouvrage est également illustré de croquis des soldats, on y trouve également une chronologie et, avant chaque « chapitre », deux pages d’introduction pour nous permettre de remettre en contexte chaque année de guerre, de 1940 à 1944. Chaque lettre est également précédée d’une courte biographie de l’auteur et un portrait, et ce qu’il est advenu d’eux, nombreux sont ceux qui sont morts sur le front de l’Est. Nous avons très peu de lettres de soldats hauts gradés. Il s’agit essentiellement de découvrir le soldat allemand, non les SS. Ces soldats racontent leur quotidien, leurs pensées à leur famille. Les opérations militaires sont peu décrites (qu’il s’agisse des combats ou de leurs fonctions une fois installés chez l’habitant), censure oblige, et par volonté de ne pas inquiéter leur famille, ainsi on retrouve moins le côté militaire dans ces lettres et davantage le côté personnel car les soldats écrivent à leurs familles, il y a de la tendresse dans ces mots, pour leurs familles qui leur manquent tant.


J’ai trouvé intéressant de découvrir le quotidien et presque l’intimité, les pensées, de ces soldats allemands. Ce sont des hommes au positionnement variable, du francophile au soldat qui croit en l’idéologie nazie, des hommes qui croient à leur combat et d’autres qui deviennent pessimistes, désabusés. J’ai trouvé d’autant plus intéressant le changement de mentalité qui s’opère chez la plupart d’entre eux, le glissement qui s’opère peu à peu : du soldat victorieux en 1940, que reste-t-il en 1944 ? Face aux défaites que connaît le Reich à partir de 1941, aux discriminations contre les Juifs, certains ont honte de porter l’uniforme allemand, deviennent moins sûrs d’une victoire allemande, d’autres conservent leurs convictions jusqu’à la fin et foi en leur Führer. Les descriptions parfois bucoliques et poétiques de 1940 et 1941 font progressivement place à des réalités de plus en plus dures et terre à terre au travers desquelles la lassitude, voire le découragement, transpirent de plus en plus fréquemment, sans oublier leur hantise d’être transféré sur le front de l’Est, combattre les Russes…


J’ai trouvé d’autant plus intéressant le regard que portaient ces soldats à l’encontre des Français, un regard qui variait d’un soldat à un autre. Nous avons ici deux peuples différents qui se rencontrent et c’est une rencontre choc ! On découvre l’image que la plupart des Allemands se sont faits de la France, et qui décrivent une France oisive et décadente avec un peuple paresseux et crasseux, et les Françaises sont décrites comme des prostituées car elles se maquillent, à l’inverse de l’image de la femme allemande dans l’idéologie nazie qui veut que la femme ne travaille pas, ne se maquille pas et reste au foyer. Il y a aussi le choc de certains soldats en découvrant des personnes noires sur le sol français et au sein de son armée. Si certains méprisent les Français, d’autres admirent leur courage face à l’adversité. Des soldats prennent parfois en pitié des Français dans la misère, pendant l’exode de 1940, et leur donnent de la nourriture provenant de leurs rations. Pour la plupart des Allemands, c’est la joie de la découverte de la France, la « Grande Nation », mais surtout Paris, la beauté de ses cathédrales et de ses monuments, les plages françaises et la beauté de ses montagnes et de ses glaciers.


Si je m’attendais à rencontrer le mépris de certains Allemands sur les Français (compte-tenu des circonstances de la Grande Guerre, et leur défaite), j’ai tout de même été surprise par le ton méprisant et le ton péjoratif des soldats, surtout des plus jeunes, à l’égard des Français. Heureusement, et ce fut une agréable surprise, d’autres ont fait preuve d’une certaine sympathie, se sont liés avec les familles les hébergeant, et ont ressenti de la tristesse à l’idée de quitter un pays pour lequel ils se sont attachés. À noter que les soldats pouvaient disposer d’un magazine pour leur donner les bonnes adresses parisiennes, des conseils pratiques, un lexique pour comprendre les Français et que ces soldats ont pu, pour certains, discuter avec des Français et découvrir les préjugés qu’eux-mêmes avaient à l’égard des Allemands.


Comme un Allemand en France est un ouvrage historique riche et intéressant, dont j’ai beaucoup apprécié la lecture et qui m’a donné l’envie de me plonger dans d’autres ouvrages sur la Seconde Guerre Mondiale.


C'est vraiment étrange : le ciel, ici en France, est exactement comme celui de l'Allemagne, et l'herbe et les arbres ont les mêmes couleurs, et les oiseaux chantent comme ceux de chez nous en Allemagne. Il n'y a que les hommes qu'on ne peut pas comprendre. Si seulement tous les gens sur terre parlaient la même langue et pouvaient se parler ! Je me trouve en dehors de la ville, dans un bistrot à l'écart, et à part moi il y a encore quelques Français assis aux tables à côté, buvant leur apéritif. Il y en a un qui essaie de me parler - mais c'est impossible, même en agitant les mains ou en faisant des grimaces. Je voudrais lui poser tant de questions, et lui sans doute de même.

samedi 3 octobre 2020

Retour à Whitechapel - Michael Moatti.

Retour à Whitechapel - Poche - Michel Moatti - Achat Livre | fnac
Le 24 septembre 1941, pendant le Blitz qui écrase Londres sous des tonnes de bombes, Amelia Pritlowe, infirmière du London Hospital, apprend la mort de son père. Celui-ci lui a laissé une lettre posthume lui révélant que sa mère n'est pas morte d'une maladie pulmonaire, comme l'histoire familiale le prétend ; Mary Jane Kelly a été la dernière victime de Jack L'Éventreur. Amelia Pritlowe avait 2 ans.

À compter de ce jour, Mrs Pritlowe va se lancer dans une traque méticuleuse et acharnée, poussée par le besoin vital de découvrir la véritable identité de Jack L'Éventreur. Grâce aux archives d'une pittoresque société savante de riperristes , en confrontant témoins et survivants, elle va reconstruire dans ses carnets les dernières semaines de sa mère et la sanglante carrière de l'Éventreur.

En décryptant des documents d'époque, Michel Moatti recompose l'atmosphère nocturne et angoissante de l'East End du XIXe siècle. En redonnant vie aux victimes, en recomposant leurs personnalités sociales et affectives, il propose une solution à l'énigme posée en 1888 : qui était Jack the Ripper ?


L'an dernier, pour le challenge je découvrais Whitechapel, un roman dans lequel une jeune femme enquêtait sur Jack l'Eventreur. Cette année, pour le challenge, j'ai découvert Retour à Whitechapel, un roman dans lequel... une femme enquête sur Jack l'Eventreur ! Il ne s'agit pourtant que d'une coïncidence, je ne prévois pas de lire un troisième roman avec ces similitudes l'an prochain, quoique ce serait plutôt amusant à envisager !

Alors que Londres tremble sous les bombes allemandes, Amelia Pritlowe, infirmière, apprend, quelques temps après la mort de son père, dans une lettre que ce dernier lui a adressé, la vérité autour de sa mère. Il ne s'agissait pas d'une femme sans histoire, morte d'une pneumonie alors qu'Amelia avait 2 ans. Elle s'appelait Mary Jane Kelly, et elle était la dernière victime de Jack l'Eventreur. Bouleversée et déterminée à en apprendre davantage, Amelia rejoint une association de Ripperistes, des spécialistes amateurs, accède à leurs archives regroupant des documents d'époque, et achète un carnet dans lequel elle regroupe le résultat de ses recherches et ses réflexions alors qu'elle tente de reconstruire les meurtres de l'Eventreur et en particulier les dernières heures de la vie de sa mère...

Des cinq victimes canoniques de Jack l'Eventreur, Mary Jane Kelly est la plus jeune mais aussi celle dont on connaît le moins l'histoire, ce qui a donné lieu à des spéculations de la part d'historiens et qui se présente comme un bon point de départ pour un auteur de roman. On peut donc aisément lui inventer une fille et imaginer sa vie avant son meurtre, à partir des éléments que l'on connaît. Cela donne un aspect intéressant au roman : les romans retraçant les meurtres de Whitechapel sont nombreux, mais il est original de voir la fille fictive de l'une des victimes mener l'enquête, une enquête d'aspect personnel qui va se transformer en volonté farouche et de brin de vengeance lorsqu'elle découvre avec exactitude ce que l'assassin a fait avec le corps de sa mère (en effet, des cinq meurtres, celui de Mary Jane Kelly est le plus barbare, mais je vous épargnerai les détails). 

Monstre... Pourriture. J'irai gratter au fond de ta tombe avec mes ongles... Je vais te trouver, où que tu sois sous la terre... Je vais te trouver et te brûler les yeux. Je vais casser ce qui reste de tes os... Je descendrai dans ta fosse avec un maillet de bois et je frapperai jusqu'à faire éclater ton crâne...

Le roman alterne entre 1888 et 1941 et entre deux façons de présenter l'histoire. Les événements de l'histoire se déroulant en 1941 sont narrés par l'héroïne qui retranscrit son quotidien et ses recherches dans ses carnets ; pour la partie se déroulant en 1888, le format se présente comme des dialogues et des descriptions (les dialogues sont aussi présents dans les carnets de l'héroïne, mais de façon moins régulière). Nous sommes à la fois dans le Londres de 1941, ravagé par les bombes allemandes, dans lequel notre héroïne travaille à  la fois à l'hôpital pour soigner les blessés mais à la Filebox Society, composée de spécialistes amateurs sur les crimes de Whitechapel, dans laquelle elle épluche et étudie les documents d'époque : articles de presse, photos, cartes, etc, afin de mener une réflexion sur les dernières heures de sa mère. Nous sommes aussi dans le Londres de l'époque victorienne, dans les ruelles sombres de Whitechapel, quartier pauvre et honteux de Londres, nid de misère sociale, où la saleté, les maladies et la pauvreté se côtoient, où les femmes pauvres doivent faire commerce de leur corps pour s'en sortir ; c'est dans cette partie que l'auteur nous peigne les jury d'enquêtes relatifs à l'assassinat des cinq victimes, mais aussi les dernières heures, voire les derniers jours, des victimes puis leur meurtre.

On sent que l'auteur a fait un long travail de recherche pour reproduire le plus fidèlement possible Whitechapel et ses environs, la misère et la pauvreté sociales dont ont été victimes ses habitants. On découvre ou retrouve des personnages historiques qui ont été des acteurs, directs ou indirects, de l'affaire Jack l'Eventreur : les victimes bien-sûr, mais aussi les proches des victimes (notamment Mary Jane Kelly), l'inspecteur Abberline, le docteur Bagster Philipps (chirurgien et légiste de la police), les témoins, etc. Je salue le travail de recherche long et colossal qu'il a fait, mais également sa volonté de donner une voix aux victimes, de leur consacrer quelques pages ou chapitres (pour Mary Kelly) en dehors de leur meurtre.

Mary Jane Kelly, vue d'artiste
(The Penny Illustrated Paper,
24 novembre 1888)
Lorsque l'on lit un roman policier sur Jack l'Eventreur se pose la question de l'identité de l'assassin. L'identité du tueur de Whitechapel reste malheureusement un mystère non résolu. À partir de là, l'auteur.e peut soit faire le choix de terminer l'enquête sans révéler l'identité de l'assassin, soit l'imaginer. C'est ce qu'a choisi de faire Michael Moatti, sauf que, alors que je m'attendais à un personnage inventé ou un personnage historique pour lequel on jette le blâme juste pour les besoins du roman, l'auteur profite de son roman pour nous expliquer, en fin d'ouvrage, pourquoi, selon lui, tel personnage historique fut l'assassin. La révélation fut... surprenante, originale on peut dire. Jusqu'au bout, je me suis posée la question de la véritable identité de l'assassin et même si je n'adhère pas à la théorie de l'auteur (en même temps, je ne mène pas ma propre enquête et je n'ai pas les compétences d'un chercheur ou d'un enquêteur), je dois avouer que certains arguments de l'auteur sont plutôt intéressants, même s'ils ne me font pas dire que oui, c'est bien lui Jack l'Eventreur. J'ai d'autant plus trouvé dommage et frustrant que l'auteur ait davantage cherché à expliquer qui Jack était, et pas également "pourquoi". Pourquoi il tuait et surtout, surtout, pourquoi il s'est arrêté.

Toutefois, je peux accorder à l'auteur qu'il nous offre une théorie qui s'éloigne des fameuses théories du complot (l'assassin qui aurait fait partie de l'entourage de la reine par exemple), et que Jack revêt une personnalité moins fantasmé, mais pas inintéressante car cela change des hypothèses romanesques sur son identité. Jack est tout simplement à vomir, car l'auteur lui donne aussi la parole, on s'insurge, on se révolte et on espère que, même des années plus tard, justice sera faite.

L'enquête fut un plaisir à suivre, entre réalité et fiction, menée avec une redoutable efficacité ! Cela aide que cette partie de l'histoire m'intéresse beaucoup, et que je voulais en savoir plus et redécouvrir cette époque. Il ne s'agit pas d'une enquête classique, à savoir : interrogation des témoins, investigation des lieux, recherche des empruntes. Cinquante trois ans séparent, après tout, l'héroïne des meurtres, elle ne peut travailler qu'à travers l'étude des documents d'époque, mener sa propre réflexion et ses hypothèses, puis ensuite [spoiler] faire des séances d'hypnose pour se souvenir de la nuit du meurtre, alors qu'elle avait deux ans, et se trouvait la chambre au-dessus de celle de sa mère [/spoiler], ce qui n'empêche pas de suivre avec beaucoup d'intérêt l'enquête, d'autant plus que l'auteur a choisi d'alterner son récit en nous plongeant en 1888, nous permettant de connaître un peu mieux les victimes, puis des jury d'enquêtes qui font intervenir les témoins. Je salue également les dernières pages qui, après la fin de l'histoire, retracent le portrait des protagonistes de l'époque et nous apportent quelques éclaircissements !

J'aurais toutefois apprécié qu'Amelia interagisse davantage avec les membres de la société de ripperistes pour partager ensemble leur travail et leurs hypothèses, au lieu de ne le faire qu'avec une personne, néanmoins j'ai bien aimé cette forme d'amitié naître entre Amelia et Buir, ancien pharmacien et ripperiste, à qui elle choisi de dévoiler la vérité sur ses raisons d'enquêter, et l'aide et le soutien que Buir lui apporte. Si j'ai davantage apprécié les parties se déroulant en 1888, c'est bien en 1941 que le dénouement apparaît, que le fin mot de l'histoire sera donné et ce qu'Amelia va faire en réaction de cette découverte, et j'ai beaucoup apprécié cette partie !

Toutefois, je n'ai pas pu m'empêcher de trouver, au début de ma lecture, que le style était un peu froid pour un roman.  Aussi intéressant ce roman fut, je le trouve plus réussi au niveau documentaire qu'en tant que roman, mais Retour à Whitechapel est vraiment un ouvrage à découvrir pour toute personne qui s'intéresse au mystère de Jack l'Eventreur ! Je serais d'ailleurs tentée, dans un futur plus ou moins proche, de découvrir le tome deux (non relatif aux meurtres de Whitechapel), Blackout Baby. Malgré mes critiques, je trouve que Retour à Whitechapel pourrait faire un thriller bien intéressant sur nos écrans !

Un greffier se précipita pour apporter des photographies rangées dans des enveloppes de papier cristal. Le coroner McDonald s'en saisit et les regarda négligemment. 
- Vous remarquez, docteur McDonald, poursuivit Bagster Philipps, que la chambre possède deux fenêtres qui donnent sur le court. Deux carreaux de la petite fenêtre étaient brisés. La porte était fermée, et j'ai dû regarder par la fenêtre pour évaluer la situation. 
- N'avez-vous pas songé à intervenir, disons... rapidement et de manière médicale, docteur Philipps ? 
- Monsieur, j'ai compris que le corps férocement mutilé, que je voyais distinctement allongé sur le lit, n'avait pas besoin... de mes soins immédiats, si j'ose dire... J'ai souvent vu... 
- Restons-en aux faits, s'il-vous-plaît, docteur Philipps, se renfrogna le coroner, visiblement vexé de la répartie du chirurgien.

lundi 6 juillet 2020

La goûteuse d'Hitler - Rosella Postorino.


1943. Reclus dans son quartier général en Prusse orientale, terrorisé à l'idée que l'on attente à sa vie, Hitler a fait recruter des goûteuses. Parmi elles, Rosa.

Quand les S.S. lui ordonnent de porter une cuillerée à sa bouche, Rosa s'exécute, la peur au ventre : chaque bouchée est peut-être la dernière. Mais elle doit affronter une autre guerre entre les murs de ce réfectoire : considérée comme « l'étrangère », Rosa, qui vient de Berlin, est en butte à l'hostilité de ses compagnes, dont Elfriede, personnalité aussi charismatique qu'autoritaire.

Pourtant, la réalité est la même pour toutes : consentir à leur rôle, c'est à la fois vouloir survivre et accepter l'idée de mourir.



Chaque politicien, pour peu qu'il ait de l'influence, est sujet aux risques d'atteinte sur sa personne, en passant aux attentats jusqu'à l'empoisonnement de sa nourriture. C'est ainsi que bon nombre d'entre eux ont des goûteurs à leur service, des personnes chargées de goûter au préalable ses plats, afin de prévoir tout risque d'empoisonnement. Adolf Hitler ne fut pas différent, et employa plusieurs femmes à son service avec pour mission de goûter ses plats, ce sont les goûteuses. Le roman s'inspire du témoignage d'une ancienne goûteuse du Führer, Margot Woelk, et met en lumière un aspect méconnu de la vie du dictateur.

Rosa Saeur est une jeune Berlinoise, dont le mari est parti combattre au front, qui a décidé de quitter la capitale, alors sous les bombes, pour vivre auprès de ses beaux-parents, à la campagne en Prusse Orientale. Son quotidien bascule lorsqu'elle est choisie pour être goûteuse d'Hitler. Tous les jours, elle doit suivre les SS venus la chercher pour l'emmener au quartier général d'Hitler pour s'acquitter de sa mission. C'est avec la faim lui creusant l'estomac mais la peur au ventre que Rosa mange, chaque bouchée pouvant être la dernière. Après ce repas, toujours 100 % végétarien car Hitler ne mangeait jamais de viande, Rosa et d'autres femmes sont surveillées par des SS, chargés d'attendre une heure pour voir si les plats ont été empoisonnés. Le même schéma se répète jour après jour.

Ce roman évoque un pan de l'Allemagne de la Seconde Guerre mondiale sous un autre aspect. Il n'y a pas que des Nazis, il y a aussi la population qui subissait également cette guerre et la violence du régime, où tout refus de collaborer est réprimé par une violence extrême. Il n'y a aucune sympathie pour les goûteuses de la part des soldats, elles sont là pour faire leur travail, peu importe leur bien-être. L'important est de savoir si le plat est empoisonné, pour préserver ainsi leur Führer. En cas d'empoisonnement, sauver la vie de la goûteuse n'est pas la priorité, mais plutôt de savoir la cause du poison et la provenance des produits.


Nous ne mangions pas toutes la même chose, nous n'étions pas vouées à un destin identique. Quel que soit le plat empoisonné, certaines d'entre nous mourraient, d'autres non. 
"Ils vont peut-être nous envoyer un médecin, dit Leni pas du tout convaincue d'être hors de danger, on peut nous sauver." 
Je me demandais si un médecin en aurait les moyens. 
"Ça leur est égal de nous sauver." 
Elfriede s'était levée. Son visage de pierre semblait s'effondrer pendant qu'elle ajoutait : "Ils s'en moquent, ils veulent juste savoir ce qui nous a empoisonnées. Il leur suffira d'en autopsier une demain et ils le découvriront."


Rosa n'est pas nazie, elle n'est pas sympathisante du régime mais ne déteste pas vraiment Hitler. C'est un personnage qui n'y connaît rien en politique et qui se plie à son rôle de goûteuse davantage parce qu'elle n'a pas d'autre choix. Si la peur d'être empoisonné est constante, Rosa finit par s'habituer à son rôle et à son quotidien entre le réfectoire, avec les autres goûteuses et le domicile de ses beaux-parents à la campagne. Les goûteuses mangent ainsi tous les jours à leur faim, mais la boule au ventre. L'auteure retranscrit très bien cette angoisse permanente, en ajoutant à cela le confinement dans le quartier général d'Hitler où elles doivent vivre avec des compagnes d'infortune qu'elles n'ont pas choisies et sous la surveillance de soldats peu empathiques, voire parfois brutaux. Quelle étrange situation, alors que tant de monde meurt de faim, que d'avoir peur de mourir parce que l'on a mangé, et d'avoir l'eau à la bouche en voyant tous ces plats délicieux, l'estomac criant famine, avec toutefois la boule au ventre face à la possibilité d'avoir un plat empoisonné.

Nous faisons aussi connaissance des autres goûteuses, des femmes que la même peur lie, et qui vont vivre ensemble de 1943 à 1944 dans le même réfectoire. Des affinités se créent, mais parfois quelques tensions et jalousies, des révélations improbables, mais des épreuves qui vont les rapprocher [spoiler] lorsqu'une des goûteuses doit avorter, ou que la plus jeune, Léni, est agressée sexuellement [/spoiler]. J'ai beaucoup aimé suivre chacune de ces femmes et leur évolution, voir des amitiés naître, découvrir les tensions et épreuves, voir ces femmes s'amuser et sortir, offrant un contraste avec la peur lorsque vient le moment de manger, et s'entraider, notamment Rosa qui prend sous son aile la plus jeune d'entre elles, Léni, ou sa fascination pour Elfriede parfois si inaccessible et sans doute l'un des personnages les plus intéressants du roman, dont la révélation sur sa personne m'a surprise. Je déplore toutefois que Rosa ne semble plus penser à elles lorsqu'elle s'enfuit du réfectoire, avec la complicité d'un officier, et ne semble pas s'inquiéter de leur sort, et qu'on entende plus parler d'elles dans la troisième partie du roman.

J'ai d'ailleurs trouvé cette troisième et dernière partie plutôt brouillon, précipitée. J'ai moins apprécié ma lecture durant cette partie que pendant les deux premières où l'on passe du réfectoire à la campagne des beaux-parents de Rosa. Je suis restée sur ma faim, cette troisième partie était bien trop courte et la fin ne m'a pas satisfaite, elle laisse un goût d'inachevé. Beaucoup de blanc restent dans l'histoire de Rosa, et j'aurais voulu également savoir ce que sont devenues les autres goûteuses et Ziegler. Parlons justement de ce cher lieutenant Ziegler avec qui [spoiler] Rosa va vivre une histoire cachée. Cette relation ajoute un certain grain de sel pour assaisonner l'histoire, il ne s'agit pourtant pas d'une romance pure et dure. Ce sont deux personnages loin de ceux qu'ils aiment et qui trouvent réconfort dans les bras de l'autre. Ziegler est parfois violent et indéchiffrable, comme il peut se montrer agréable et touchant. Il tient à Rosa, à sa propre façon, et j'avoue avoir été intéressée par leur relation [/spoiler] et bien que Ziegler se soit montré franchement antipathique, notamment au début, c'est un personnage mystérieux que j'aurais aimé suivre davantage et découvrir ce qu'il était advenu de lui.

J'ai eu un peu de mal à entrer dans l'histoire, et je pense que la principale raison a été l'écriture de l'auteure : le va et vient dans le temps, sans transition, il a fallu que je m'habitue au style de l'auteur et d'être complément entrée dans l'histoire pour passer outre et savourer le roman. J'avoue cependant que je m'attendais à ce qu'il y ait une scène avec Hitler ou, du moins, que l'auteur aborde ses psychoses, notamment suite aux attentats auxquels il a échappé et qui ont développé sa paranoïa, mais il n'en est rien ou alors c'est rapidement évoqué. Un peu plus de précisions sur le personnage ainsi qu'un peu plus d'apports historiques ne m'auraient pas déplu car il a manqué, à mon sens, beaucoup d'éléments historiques, soit non évoqués soit tout juste effleurés, comme l'Allemagne qui commence à perdre la guerre à partir de la campagne en Russie, les Allemands qui collaborent contre le Führer, le débarquement en Normandie, les attentats sur Hitler, etc.

Toutefois, malgré les points négatifs que j'ai pu relever, j'ai apprécié ma lecture, et plus particulièrement les deux premières parties. J'ai davantage apprécié ce roman pour cet aspect méconnu de la guerre (l'existence et le rôle des goûteuses), certains personnages et les liens entre les goûteuses que pour son écriture ou l'aspect historique (où je suis restée sur ma faim). C'est un roman intéressant, qui sort un peu du lot compte-tenu du sujet méconnu qu'il traite, d'autant plus basé sur une histoire vraie, qui sait se rendre divertissant et accrocher son lectorat, malgré les points faibles qu'il contient. Une lecture sympathique, dans l'ensemble.


Quand le temps opaque et démesuré de notre digestion a marqué la fin de l'alerte, les soldats ont réveillé Leni et nous ont dirigé en file indienne vers l'autocar qui nous ramènerait à la maison. Mon estomac ne bouillonnait plus : il s'était laissé coloniser. Mon corps avait absorbé la nourriture du Führer, la nourriture du Führer circulait dans mon sang. Hitler était sain et sauf. Et moi, de nouveau affamée.