dimanche 15 février 2026

La maison Ipatiev - John Boyne.


De Saint-Saint-Pétersbourg en 1917 à Londres de nos jours, la trajectoire tumultueuse de deux êtres unis par l'amour, les secrets, et la folie de l'Histoire.

Pour Gueorgui Yachmenev, petit paysan russe, tout débute comme un conte de fées : engagé afin de protéger le tsarévitch Alexeï Romanov, il se retrouve dans le fastueux palais impérial. Le rêve se poursuit lorsqu'il rencontre les quatre soeurs d'Alexeï, les princesses Romanov, parmi lesquelles la belle Anastasia. Mais la révolution va éclater, balayant tout sur son passage...

1981, Londres : Gueorgui veille Zoïa, sa femme, qui est mourante. Ensemble, grâce à un amour infaillible, ils ont supporté l'exil et le poids d'incroyables secrets.

Qu'est-il arrivé en Russie ? Pourquoi Zoïa vit-elle toujours dans la peur ? Quels fantômes du passé la poursuivent encore ?



Je ne me penche pas souvent sur le sujet, mais je suis fascinée par l’histoire de la Russie et des Romanov, en particulier Nicolas II et sa famille et la tragédie dont ils ont été victimes. J’avais déjà ce livre dans mes intentions de lecture depuis un moment, et ma question est : pourquoi ai-je attendu autant de temps pour découvrir ce roman ?


L’histoire nous est narrée par Gueorgui Yachmenev, jeune paysan russe qui, suite à un concours de circonstance, se retrouve amené à quitter sa campagne et sa famille pour servir la famille impériale à Saint-Pétersbourg, en tant que garde et jeune compagnon du tsarévitch, Alexei, et à accompagner la famille du tsar jusqu’à leur chute pendant la Première Guerre Mondiale. Au cours de sa mission, il va s’attacher à ce tsarévitch à la santé fragile, mais aussi vivre une passion interdite et secrète avec la plus jeune des filles du tsar, la grande duchesse Anastasia.


Aux côtés de Gueorgui, nous découvrons la paysannerie en Russie, puis la vie à la cour impériale, nous entrons dans l’intimité de la famille Romanov, un aspect que j’ai beaucoup aimé. J’ai aimé ce voyage dans le temps dans la Russie du début du XXe siècle, le contraste entre la vie du peuple et des paysans qui ne s’en sortent plus, et le faste de la cour, avec un souverain soucieux de son peuple mais dépassé par les événements, qui voit le pouvoir lui échapper peu à peu des mains alors que la colère du peuple prend des airs de révolution, assister à la mort de Raspoutine, la chute de la dynastie Romanov. J’ai aimé entrer dans l’intimité du tsar et de sa famille, voir l’amour qu’ils se portent et qui ne sera jamais ébranlé face aux épreuves.


C’est un récit qui se divise en plusieurs temporalités. D’un côté, nous avons un Gueorgui âgé, qui vit avec sa femme Zoïa, atteinte d’un cancer en phase terminale, leur vie en Angleterre, puis de l’autre nous retrouvons Gueorgui du temps où il travaillait au service de la famille Romanov. Il y a un aspect intéressant dans le sens où : à l’époque du jeune Gueorgui, le temps avance de façon linéaire, jusqu’à cette nuit tragique où les Romanov ont été assassinés. Mais à l’époque du Gueorgui âgé, nous remontons peu à peu en arrière et découvrons comment il en est venu à vivre en Angleterre, la tragédie qui a secoué sa famille, son travail à la bibliothèque nationale de Londres, puis le temps où lui et sa femme ont vécu en France, avant la Seconde Guerre Mondiale, son mariage avec Zoïa, jusqu’à ce retour à notre époque où Gueorgui et Zoïa passent leurs derniers moments ensemble.


La famille Romanov en 1913

J’ai autant aimé ces passages dans la Russie du début du siècle avec Gueorgui au service des Romanov, à faire connaissance de cette famille, le début de sa relation avec Anastasia, son attachement à la famille Romanov qu’il suivra jusqu’au bout, mais aussi Gueorgui et sa famille à notre époque. J’ai aimé voir comment Gueorgui et Zoïa, ce couple soudé, a affronté tant bien que mal bien des souffrances : la douleur de l’exil, tromperie, deuil, tentative de suicide, perte d’amis… C’est une vie bien rude, agrémentée de quelques rares joies, qui nous est contée dans un contexte historique riche puisqu’ils ont connu la Guerre froide, l’URSS, la chute de Lénine, la Seconde Guerre Mondiale, l’ostracisme des Russes, la montée de l'extrême-droite en Europe, etc. Au gré de toutes ces épreuves, le couple n’en demeure que plus soudé. On vit avec eux, on pleure avec eux, on craint pour eux.


Bien-sûr, l’identité de Zoïa n’est un mystère pour personne, surtout quand on considère que l’un des titres du roman est « Ne m’appelle plus Anastasia », cela ne m’a pas dérangé car, pour moi, le mystère ne résidait pas dans la véritable identité de Zoïa, mais bien quel chemin Gueorgui et Zoïa ont parcouru depuis leur départ de Russie et comment Gueorgui a accompagné les Romanov jusqu’au bout, et comment Anastasia a survécu. Le seul bémol est que je trouve que la romance entre eux a été un peu mal amenée, je m’attendais vraiment à voir le début de leur relation, les voir faire connaissance et les voir tomber amoureux mais nous n’en sommes pas spectateur. Pendant un chapitre, ils font indirectement connaissance, puis quelques chapitres plus tard, le narrateur nous apprend qu’ils se voient en secret. Dommage, j’aurais bien voulu assister au début de leur relation. J’ai aussi trouvé que la partie sur [spoiler] leur fuite hors de Russie ne soit pas survolée mais que l’auteur ait passé un peu plus de temps dessus [/spoiler]


La maison Ipatiev en 1928 (détruite en 1977)

Cela dit, c’est vraiment le seul bémol que je peux trouver à ce roman, car ce fut vraiment pour moi un véritable coup de cœur ! La maison Ipatiev fut une lecture riche et passionnante. J’ai aimé le schéma narratif avec cette double ligne temporelle où l’avancement et le recul se croisent. J'ai été émue par l’histoire de Gueorgui et Anastasia depuis leur rencontre jusqu’à la fin de leur vie, leur parcours de vie après le grand drame qui a touché les Romanov, et d’assister à cette grande fresque historique depuis le début du XXe siècle jusqu’à notre époque, avec les grands événements qui ont marqué l’Histoire de ce siècle.


Ma fille m’avait offert une boule à neige, la base n’en était pas plus grande que ma paume, un socle en plastique blanc surmonté d’un hémisphère de verre. Au centre se dressait une maquette maladroite du palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, sa façade bleu foncé alors qu’elle aurait dû être vert pâle, les statues du toit invisibles, la colonne d’Alexandre manquant sur la place ; malgré tous ses défauts, le bâtiment était reconnaissable au premier coup d’œil. Il aurait été reconnaissable pour quiconque avait vécu ou travaillé sous ses lambris dorés. Je le contemplai en retenant ma respiration, comme si je craignais que mon souffle ne le fasse s’écrouler, et j’étrécis les yeux pour examiner les petites fentes blanches qui représentaient les fenêtres des trois étages.

Et les souvenirs revinrent en foule.

Je voyais le tsarévitch, Alexeï, s’élancer à travers la cour, courir d’une colonnade à l’autre, pourchassé par un membre de la Leib-Garde, terrifié à l’idée que l’enfant pourrait tomber et se blesser.

Je me représentais son père dans son bureau du premier étage, en grande discussion avec ses généraux et son Premier ministre, sa barbe parsemée de poils gris, ses yeux injectés de sang qui trahissaient leur angoisse face aux nouvelles décourageantes du front.

Au-dessus d’eux, j’imaginais la tsarine agenouillée sur son prie-Dieu, le starets debout derrière elle, marmonnant tout bas d’obscures incantations tandis qu’elle restait prostrée devant lui, non comme une impératrice, mais comme la femme d’un simple moujik.

Puis, à la porte d’une des cours intérieures, un jeune homme, un paysan de Kachine, allumait une cigarette dans l’air froid, refusait la compagnie d’un autre garde car il voulait être seul avec ses pensées, afin de se demander comment étouffer l’amour immense qu’il éprouvait pour une femme tellement hors de sa portée, une liaison condamnée à l’échec.

Je secouai le globe et les flocons qui reposaient sur la base montèrent dans l’eau, flottèrent doucement vers le toit du palais avant de descendre lentement, et les personnages peuplant ma mémoire surgirent de leurs cachettes pour regarder le ciel, les mains tendues, se souriant les uns aux autres, à nouveau réunis en un moment qu’ils auraient voulu ne jamais voir finir.

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