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lundi 24 août 2026

Les femmes du France - Zoe Brisby.


Sur ce paquebot, personne n'est ce qu'il prétend être.

Septembre 1974, le France effectue sa dernière traversée. Les marins, qui refusent son démantèlement, organisent une mutinerie, prenant en otages équipage et passagers.

À bord, trois femmes avancent dans la tourmente. Jane, passagère de Première classe. Charlie, coiffeuse sur le navire. Rose, femme de chambre. Elles ont embarqué en secret pour retrouver Alice, mystérieusement disparue à bord.

Dans cette poudrière qu'est devenu le France, la quête de vérité a un prix, et fait ressurgir les ombres du passé.

Sur fond d'histoire vraie, Zoe Brisby livre un roman haletant sur la mémoire, la justice et la reconstruction.



Je ne connaissais pas grand-chose du France, à part la célèbre chanson de Michel Sardou. Zoé Brisby m’aura fait découvrir et voyager à bord de ce célèbre paquebot et, même si je connaissais déjà l’issue de celui qui fut un monument national, je n’ai pas pu m’empêcher d’espérer une issue plus heureuse.


Ce roman aborde deux histoires à la fois : celle de la dernière traversée du France, jusqu’aux mutineries de l’équipage et aux grèves pour tenter de le sauver, puis celle de trois amies d’enfance. Elles se nomment Jane, Rose et Charlie. L’une est l’épouse malheureuse et battue d’un riche homme d’affaire américain, l’autre est coiffeuse au bord du paquebot, et l’autre est femme de chambre du France. Toutes les trois viennent du même orphelinat où elles se sont connues, et sont réunies à bord du France pour tenter de percer un mystère : qu’est-il arrivé à Alice, leur quatrième amie, elle-aussi employée à bord du France, qui a disparu sans laisser de trace ?


Nous vivons en compagnie de nos protagonistes les derniers jours du France, son dernier voyage, puis la mutinerie du personnel à l’annonce du démantèlement du navire par le gouvernement, car le France n’est pas qu’un paquebot. C’est un symbole, une fierté nationale qui fait rayonner à l’international le luxe et le savoir-faire français, dans lequel se coutoient Français et Américains. C’est aussi le gagne-pain de tout l’équipage mais aussi de la ville du Havre, port d’attache du paquebot. J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt et d’émotion l’histoire de ce géant des mers, et l’attachement des personnages envers ce navire. Le France est ici son propre personnage et le roman une lettre d’amour à ce paquebot disparu.



SS France moored in Le Havre, 1978 (Source : Wikipédia)


Concernant la seconde intrigue, je l’ai également suivie avec intérêt, désireuse de savoir, à l’instar de nos héroïnes, ce qu’il était advenu d’Alice. Si le fin mot de l’histoire ne m’a finalement pas surprise, un élément du roman ayant fini par me mettre la puce à l’oreille au milieu de l’intrigue, j’ai suivi l’enquête des amies avec intérêt, d’autant plus qu’une personne mystérieuse sait qu’elles enquêtent et n’hésitera pas à envoyer des lettres de menaces… jusqu’à exécution de ces dernières.


On apprend au fil de l’enquête davantage sur le passé de ces jeunes femmes à l’orphelinat, et le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est tout simplement révoltant [spoiler] avis aux âmes sensibles, il est question ici de pédophilie et viol sur mineures [/spoiler]. Les thématiques abordées sont parfois sombres et nous permettent d’apprécier davantage la force de ces femmes et d’être émue face au lien qui uni les trois amies, comme des sœurs, soudées à la vie, à la mort, et qui se re-familiarisent avec ce lien au fur et à mesure qu’elles se côtoient et se redécouvrent. Petite mention à Jane alias Jeanne alias Doudou qui fut ma préférée.


Le récit est fluide et nous happe vite, et nous offre donc une belle lecture pleine de rebondissements et de faits historiques, mis en valeur par une plume vive et directe. Une sympathique découverte !


– Pendant que vous êtes avec nous, qui pilote le bateau ?


Le commandant Deslice plaque sur son visage un sourire poli. Combien de fois a-t-il dû répondre à cette question stupide ? Dix, cent, mille peut-être ! À chaque traversée, c’est la même chose. (...) Cette fois-ci, son Sherlock Holmes du dimanche est une femme. Une dame au visage rond encadré de frisettes blondes. Elle lui fait penser à Nellie Oleson, ce personnage odieux dans la nouvelle série télévisée qui vient de diffuser ses premiers épisodes aux États-Unis : La Petite Maison dans la prairie.


Le commandant pourrait partir dans une explication didactique sur la composition de l’état-major pont. Lui rétorquer qu’heureusement, il n’est pas le seul à tenir la barre. Il pourrait énumérer le personnel de la passerelle : le commandant adjoint, le second capitaine, l’officier de navigation, les six lieutenants et les quatre élèves officiers… Mais il n’a pas envie de faire dans la dentelle. Il n’en a pas l’énergie, pas aujourd’hui. L’annonce du démantèlement prochain du paquebot lui donne mal au ventre. La nouvelle ne sera dévoilée officiellement que ce soir, mais la rumeur est déjà en train de contaminer le bateau.


(...)  – Personne. Nous fonçons droit sur un iceberg.


Le silence glace la table. Les convives sont tétanisés. Il faut dire qu’une référence au Titanic sur un paquebot qui emprunte le même tracé est pour le moins osée. Les passagers restent muets jusqu’à l’éclat de rire de la jeune femme à côté du commandant. Son rire, aussi transparent que du cristal, fait immédiatement baisser la pression et tous les dîneurs l’imitent.

dimanche 9 août 2026

Sur la route de San Diego - Lynda Rutledge.


Âgé de cent cinq ans, Woodrow Wilson Nickel sait qu’il sera le prochain à s’éteindre dans l’hôpital pour vétérans où il vit. Mais il est bouleversé quand il apprend que les dernières girafes risquent de disparaître avant lui.

Car près de quatre-vingt-dix ans plus tôt, en 1938, le jeune Woody s’est lié d’amitié avec deux girafes rescapées, comme lui, du grand ouragan de Nouvelle-Angleterre. Ingénieux et sans attaches, il s’est vu confier le rôle de chauffeur du convoi qui allait conduire ces surprenantes passagères du port de New York au zoo de San Diego, où elles étaient attendues. Une aventure de douze jours et un inoubliable voyage initiatique à travers l’Amérique de la Grande Dépression, qui a fait de lui l’homme qu’il est devenu.

Woody ne peut laisser son histoire se perdre avec lui. Avant de disparaître à son tour, il doit raconter...

Inspiré d’une histoire vraie, un roman d’apprentissage universel et plein d’humanité porté par les souvenirs empreints de nostalgie du vieux Woodrow Nickel et par la profonde et touchante amitié qu’il a nouée avec les girafes.


Aussi connu sous le titre « L'étonnant voyage du garçon qui parlait aux girafes », Sur la route de San Diego est un roman d’aventure qui nous fait voyager à travers les longues routes des États-Unis en compagnie de compagnons de voyage bien singuliers, deux jeunes girafes !


Nous suivons Woody Nickel, orphelin suite à la Grande Dépression, un jeune homme ingénieux et débrouillard qui survit dans les rues de Nouvelle-Angleterre qui a été dévastée après un terrible ouragan. Il y fera une rencontre qui bouleversera sa vie à tout jamais : deux jeunes girafes rescapées du désastre que l’on doit conduire depuis New York jusqu’au zoo de San Diego où elles sont attendues en grande pompe. Rêvant de rejoindre la Californie, Woody saute sur l’occasion, quitte à mentir et prétendre être ce qu’il n’est pas, et se propose comme chauffeur pour conduire celles qui sont affectueusement nommées « les chéries » par Riley Jones, nommé « le Vieux », le gardien des girafes.


Nous suivons donc Woody, le Vieux et les deux girafes dans un road-trip de douze jours à travers les États-Unis. Ils y croiseront également Red, une journaliste et photographe souhaitant suivre le parcours des girafes, ainsi que des figures variées qui aideront nos personnages ou, au contraire, seront guidées par des intérêts et des intentions plus obscures concernant les girafes, notamment un cirque, des chasseurs, etc.


Le récit nous plonge dans un road-trip divertissant qui nous fait voyager à travers les États-Unis, tout en nous présentant le contexte historique d’époque, notamment les conséquences de la crise de 1929, la Grande Dépression, les prémices de la Seconde Guerre Mondiale, la ségrégation…


C’est aussi et surtout une belle histoire d’amitié qui se noue entre l’homme et l’animal, entre Woody et les girafes. Woody ayant grandi avec un père considérant les animaux comme du bétail ou des créatures sans âmes, Woody est pourtant subjugué par les girafes, des créatures élégantes mais aussi imprévisibles, attachantes et dangereuses à la fois. Ces animaux ont beau être herbivores, ils n’en demeurent pas moins des animaux sauvages qu’il faut traiter avec précaution, et protéger à tout prix. La présence des girafes marque un tournant dans la vie de Woody qui comprend que les girafes ne sont pas que des animaux mais des êtres à part entière, qui vont l’aider indirectement à prendre la bonne direction dans sa vie, qu’un autre chemin est possible pour lui, malgré les tragédies de sa vie. Avec les girafes, Woody découvre le monde autant qu’il se découvre lui-même, et qui fait également de ce roman un récit d’apprentissage.


J’ai aussi aimé la relation qui se tisse entre Woody et Riley Jones qui constituera un père de substitution pour notre héro. C’est un personnage d’expérience qui, après une méfiance bien compréhensive, finit par lui donner sa chance et faire partie de son parcours de vie et qui contribue à faire de Woody l’homme qu’il deviendra.



Ce roman est à la fois un roman d’aventure, un road-trip, un récit d’apprentissage et un vibrant hommage aux animaux qui font partie de notre vie et qu’il faut protéger. Un roman divertissant, qui ne laisse pas insensible, surtout lorsquil traite de la cause animale et de l’importance des animaux dans notre vie, et la beauté de la relation qui lie l’Homme et les animaux. Toutefois, je déplore certaines longueurs, j’ai eu un peu de mal à accrocher au roman jusqu’au moment où Woody fait vraiment partie du convoi. Je n’ai pas été plus attachée que ça aux personnages. C’était une découverte bien sympathique mais qui ne laissera pas un souvenir mémorable.


— Les gens nous considèrent bizarrement quand on parle de ce qu’on peut ressentir pour les animaux. On nous dit qu’ils n’ont pas d’âme, pas le sens du bien et du mal, qu’ils ne valent rien à côté des humains. Je n’en sais rien. Parfois je pense que les animaux devraient parler de nous ainsi.

Il a secoué la tête.

— Les animaux peuvent te briser le cœur. Ils peuvent te blesser. Ils peuvent te tuer par instinct et reprendre leur balade la minute suivante comme si rien ne s’était passé. Mais au moins, on connaît les règles de base avec les animaux. On sait ce que cela coûte quand on ne respecte pas ces règles. On ne sait jamais avec les gens. Même les personnes bonnes peuvent te faire très mal, et les mauvaises, eh bien, elles te font vraiment mal.

Il a laissé tomber son bras de la fenêtre pour frotter sa main noueuse.

— C’est pour ça que je choisirai toujours les animaux. Même si cela me tue un jour. C’est ce qui arrivera probablement.

mercredi 13 septembre 2023

Mémoire de maîtres, paroles d'élèves - Jean-Pierre Guéno.


Radio France a invité ses auditeurs à prendre la plume pour tracer le souvenir d'un élève ou d'un professeur qui a marqué leur vie. plus de deux mille personnes ont répondu à l'appel.


Ce recueil n'a pas la prétention de résumer l'univers de l'école, mais les lettres qui le composent, souvent drôles, parfois poignantes, brossent un étonnant portait de famille dans lequel chacune se reconnaîtra.




Un recueil qui nous évoque le bruit de la craie sur le tableau, l’odeur de la colle Cléopâtre ou des cahiers neufs, la sonnerie qui annonce le début ou la fin d’un cours, la plume qui gratte le papier.



Mémoires de maîtres, paroles d’élèves est un recueil qui regroupe des lettres que des anciens élèves adressent à leur ancien instituteur ou institutrice d’école. Un enseignant qui les a marqué, en bien comme en mal, qui a laissé une trace indélébile en eux. Les bons professeurs, ceux qui ont été là pour l’élève quand ça n’allait pas, ceux qui ont apporté une marque d’attention et de gentillesse, parfois quelque chose de simple, mais qui demeure à jamais gravé dans la mémoire, ceux qui ont tout donné pour apporter aide et éducation à un.e élève en difficulté, à l’aider à trouver sa voie. Mais il y a aussi les mauvais professeurs, ceux qui rabaissaient leurs élèves, ceux qui ont eu une seule remarque mais qui a stigmatisé l’élève pour des années (la preuve que les mots, même les plus simples, peuvent suffire à blesser et nous marquer toute une vie) et encore à présent, ceux qui ont dégoûté l’élève des études ou, au contraire, les élèves qui ont persévéré dans leurs études pour prouver à leur enseignant qu’il ou qu’elle avait tord et se prouver qu’ils valaient quelque chose. Il y a les enseignants qui n’étaient pas méchants pour autant, juste sévères mais qui ont su révéler, à un moment, une part d’humanité.



Enseignants bienveillants, enseignants méchants. Aucun n’a laissé indifférent. Certains ont même crée, chez ces anciens élèves, une vocation, celle d’instruire à leur tour et de partager le savoir. Chaque professeur a joué un rôle fondamental dans la transmission et dans l’évolution des enfants qui leur étaient confiés, certains prenant même leur rôle très à cœur et n’hésitant pas à donner de leur personne et se sacrifier pour donner à leur élève un avenir. J’avoue avoir été néanmoins très surprise du nombre d’élèves à avoir eu le béguin pour leur enseignant. Sans doute parce que, n’ayant jamais été dans ce cas de figure, j’ai du mal à comprendre cette attraction pour un adulte quand on est enfant ou adolescent, qui plus est un enseignant, encore que c’est une situation qui n’est pas isolée ou inédite. Ce qui m’a davantage surprise et choqué étaient les enseignants chez qui l’attraction était réciproque, voire qui ont profité de leur élève. Il n’y a rien de bien explicite bien entendu mais ça m’a quand même frappé lors de ma lecture.



Toutefois, l’ensemble de l’ouvrage est une petite douceur à découvrir mais aussi une fenêtre sur le milieu de l’école au cours des précédentes décennies, depuis les années 1940 jusqu’aux années 1970 voire 1980. C’est le temps des écoles mixtes, des plumes que l’on trempe dans l’encrier, des anciens pupitres, des élèves qui vont à l’école et qui arrêtent après le certificat d’étude pour aller travailler le plus tôt possible pour aider les parents. Une époque que je suis heureuse de n’avoir jamais connue en tant qu’élève mais qui me fascine malgré tout. Les auteurs des différentes lettres ont parfois une plume magnifique et décrivent joliment l’école qu’ils ont connu, si bien que ce recueil semble être une ode à l’école. Le lieu en lui-même mais aussi son rôle en tant que transmission du savoir mais aussi lieu de sociabilisation.



En résumé, un joli recueil avec des témoignages vivants et émouvants, aucun ne laisse indifférent, et dans lesquels on peut se retrouver parfois. Bien que ces lettres nous parlent des écoles des temps d’avant, il y a un aspect intemporel que l’on retrouve dans ce milieu, et qui fait que ces témoignages nous parlent. En bref, des lettres touchantes, empreintes de nostalgie, d’innocence, de douceur, un peu d’amertume aussi, et qui me refait penser à mes anciens enseignants, depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Ceux qui m’ont marqué, ceux qui m’ont apporté beaucoup aussi, ceux qui m’ont traumatisé, tous ceux qui se sont fait une place dans ma mémoire, pour le meilleur ou pour le pire, pour ne plus jamais en sortir.


Aujourd'hui, je fais une modeste carrière de directeur d'hôpital. J'aime mon métier et j'en suis fière. L'aurais-je fait si je n'étais passée "par erreur" dans votre classe et si je n'avais eu, grâce à vous, cette révélation, si vous n'aviez pas pris la peine de réviser certains jugements ?

samedi 15 avril 2023

Ma vie de geisha - Mineko Iwasaki et Rande Brown.


« Mon nom est Mineko. Ce n’est pas le nom que mon père m’ a donné à ma naissance. C’est celui qu’ont choisi les femmes chargées de faire de moi une geisha, dans le respect de la tradition millénaire. Je veux raconter ici le monde des fleurs et des saules, celui du quartier de Gion. Chaque geisha est telle une fleur par sa beauté particulière et tel un saule, arbre gracieux, souple et résistant. On a dit de moi que j’étais la plus grande geisha de ma génération ; en tout cas j’ai frayé avec les puissants et les nobles. Et pourtant, ce destin était trop contraignant à mes yeux. Je veux vous raconter ce qu’est la vraie vie d’une geisha, soumise aux exigences les plus folles et récompensée par la gloire. Je veux briser un silence vieux de trois cents ans. »

Un témoignage exclusif, des révélations à couper le souffle, Mineko Iwasaki nous livre ici un témoignage surprenant sur un art de vivre aussi fascinant que cruel.



Figures iconiques de la culture nippone, les Geishas, figures incontestées de l’élégance, n’en demeurent pas moins un mystère. Aujourd’hui encore, leur existence et leur culture suscitent la curiosité et fascinent.



J’avais lu, il y a plusieurs années, Geisha d’Arthur Golden, que j’avais beaucoup apprécié ainsi que le film qui en fut tiré, mais qui n’en demeure pas moins une version romancée de la vie des Geisha. Avec ce titre, j’ai voulu m’immerger dans un témoignage plus réaliste et intimiste du monde des Geishas, qui est joliment appelé le monde des fleurs et des saules, à travers les mots de l’une des Geishas les plus célèbres de son temps, Mineko Iwasaki.



Il faut savoir que Mineko Iwasaki n’est pas le vrai nom de la narratrice. Mineko est son nom de Geisha et Iwasaki le nom de l’okiya qui est la maison où logent les maikos (les apprenties geisha) et les geikos (qui est l’autre nom des geishas). Autrefois, elle s’appelait Masako Tanaka et elle était la benjamine d’une grande famille qui vivait dans une banlieue de Kyoto. Elle vivait alors une vie tranquille et insouciante auprès de ses frères et sœurs, prenant l’habitude de se cacher dans les placards pour se retrouver seule. Un jour alors qu’elle n’était encore qu’une toute petite enfant, la propriétaire de l’okiya rend visite à la famille afin de s’enquérir du souhait de Tomiko, l’une des sœurs de Masako, de devenir geiko, étant à la recherche d’une fille adoptive pour sa succession. Elle est immédiatement séduite par la jeune Masako et n’aura eu de cesse de faire pression auprès de la famille pour adopter Masako. Cette dernière est alors déchirée entre son amour pour ses parents et sa fascination pour ce nouveau monde, et en particulier la danse pour laquelle elle se passionne. Son choix finit par se porter sur l’okiya et Masako est ainsi choisie pour devenir la future atotori, celle qui régit l’okiya.



Masako est ainsi rebaptisée Mineko Iwasaki. Si elle est choyée par l’okayi tout entière, elle n’en demeure pas moins sous leur autorité ainsi que sous celle d’une onesan (sorte de figure de grande sœur, de modèle et d’éducatrice pour la maiko). Mineko suit un long apprentissage en tant que maiko. Elle doit apprendre la danse, le chant, la calligraphie, la cérémonie du thé qui suit un protocole stricte, suivre des cours de koto et de shamisen tout en s’occupant de quelques tâches ménagères au sein de l’okiya.



La narratrice nous fait découvrir une société exclusivement féminine (les hommes, s’ils sont admis, doivent attendre une certaine heure pour entrer dans l’okiya, même s’il s’agit d’un parent ou d’un vendeur) à travers l’okayi Iwasaski dans les rues de Gion-Kobu à Kyoto, le monde des geisha.



C’est un univers très strict qui ne laisse pas ou peu de place aux erreurs et au mauvais comportement. Rigueur et discipline sont demandées dès l’enfance. Il est en effet mal vu pour une future geiko d’être dissipée et turbulente, car elle risque de se blesser et gâcher ainsi sa beauté et ses capacités d’être danseuse. Les kimonos pèsent environ 20 kg et il faut savoir se tenir sur des socques en bois de 15 cm de haut et se déplacer ainsi. Ajoutons à cela que maiko et geiko ne sont pas autorisées à manger lors d’un banquet car elles sont là pour divertir les clients. Elles ne sont pas uniquement là pour « faire joli », la maiko comme la geiko a ses propres devoirs, par exemple étudier les sujets à propos desquels le futur client serait susceptible de les entretenir (s’il s’agit d’un politicien, il est alors conseillé de lire des articles sur son secteur ; s’il s’agit d’un chanteur, écouter ses disques ; un romancier, lire ses romans, et ainsi de suite). Ainsi, Mineko Iwasaki nous fait mention des innombrables journées passées dans les bibliothèques, musées, etc, afin d’en apprendre le plus possible sur son futur client afin de mieux pouvoir discuter avec lui et montrer son intérêt et ses connaissances, la mission principale de la geiko étant de divertir son client, sinon l’hôte d’une fête et ses invités. Elle doit mettre à l’aise, engager la conversation, occasionnellement verser le saké, et surtout taire ses sentiments.


La geiko est engagée pour divertir l’hôte et ses invités. Elle est là pour mettre tout le monde à l’aise. Les naikai assurant le service, elle se contente de verser un peu de saké. Dès qu’elle entre dans l’ozashiki, elle doit aller droit à la personne qui préside et engager avec elle la conversation. Faisant taire ses sentiments, elle doit par son attitude lui dire : « Je n’avais qu’une hâte, c’était de venir bavarder avec vous. » Si jamais dans son visage quelque chose communique au client : « Je ne peux pas vous sentir », elle est indigne de porter le nom de geiko.

Le pire pour moi, c’était quand le client me dégoûtait physiquement. Il est infiniment pénible de dissimuler un sentiment de répulsion. Les clients ayant payé pour que je leur tienne compagnie, la moindre des politesses était de me montrer aimable avec eux. Mais la nécessité de cacher ses sympathies et antipathies sous un vernis de courtoisie m’a semblé une des épreuves les plus ingrates du métier.


A la lecture de cet ouvrage, il apparaît évident que la narratrice a aimé exercer son métier, qu'elle a pris plaisir à travailler sans relâche la danse mais aussi ses connaissances dans divers domaines, afin de remplir au mieux son rôle,. Cet investissement allait parfois bien loin car elle allait jusqu’à négliger plusieurs fois sa propre santé et à s’entêter à aller au-delà de ses propres limites. Néanmoins, on sent chez elle une véritable volonté de faire découvrir et de transmettre la culture japonaise traditionnelle. Certes, son propos manque souvent d'humilité, elle a été une célébrité et c’est évident dans ses propos, elle se conduisait parfois comme une enfant gâtée, mais il est manifeste qu'elle a fondé d'immenses espoirs dans sa profession et que celle-ci n’a pas toujours été facile, tant au niveau de l’apprentissage que du regard des autres à travers la jalousie des autres maikos.



Ma vie de Geisha est un récit autobiographique qui offre une lecture instructive, fluide et agréable. C’est une véritable plongée sur les us et coutumes dans « le monde des fleurs et des saules » et surtout autre un regard sur cette communauté traditionnelle ou encore mal comprise par les occidentaux, qui envoie balader de nombreuses idées reçues (notamment sur le fait que les Geishas sont assimilées aux courtisanes) et nous présente les Geishas davantage comme des gardiennes des traditions ancestrales et que, derrière le faste des kimonos de soie, se cache une réalité beaucoup plus complexe que celle que l’on imagine. Un voyage en Asie instructif que je vous invite à faire.


On sait à quel point le kimono, cette incarnation de la beauté, est essentiel à la geiko. Il est l’emblème de notre profession. Confectionné dans les plus somptueuses soieries, peint à la main, il est en soi une œuvre d’art.

Dans la vie quotidienne ordinaire, la qualité de ce costume est révélatrice de la personnalité de celle qui le porte. On y devine ses goûts, ses moyens financiers, ses origines sociales même. Ce vêtement n’épousant pas les formes du corps, sa coupe ne varie guère, mais on en trouve tissés dans des étoffes et des motifs d’une grande diversité.

Il faut beaucoup de savoir-faire pour choisir avec discernement son kimono selon les circonstances. D’abord, l’on doit tenir compte de la saison. Au Japon, la tradition veut que l’année se divise en vingt-huit saisons, chacune accompagnée de ses symboles : des rossignols pour la fin mars, des chrysanthèmes pour début novembre.

lundi 6 juillet 2020

La goûteuse d'Hitler - Rosella Postorino.


1943. Reclus dans son quartier général en Prusse orientale, terrorisé à l'idée que l'on attente à sa vie, Hitler a fait recruter des goûteuses. Parmi elles, Rosa.

Quand les S.S. lui ordonnent de porter une cuillerée à sa bouche, Rosa s'exécute, la peur au ventre : chaque bouchée est peut-être la dernière. Mais elle doit affronter une autre guerre entre les murs de ce réfectoire : considérée comme « l'étrangère », Rosa, qui vient de Berlin, est en butte à l'hostilité de ses compagnes, dont Elfriede, personnalité aussi charismatique qu'autoritaire.

Pourtant, la réalité est la même pour toutes : consentir à leur rôle, c'est à la fois vouloir survivre et accepter l'idée de mourir.



Chaque politicien, pour peu qu'il ait de l'influence, est sujet aux risques d'atteinte sur sa personne, en passant aux attentats jusqu'à l'empoisonnement de sa nourriture. C'est ainsi que bon nombre d'entre eux ont des goûteurs à leur service, des personnes chargées de goûter au préalable ses plats, afin de prévoir tout risque d'empoisonnement. Adolf Hitler ne fut pas différent, et employa plusieurs femmes à son service avec pour mission de goûter ses plats, ce sont les goûteuses. Le roman s'inspire du témoignage d'une ancienne goûteuse du Führer, Margot Woelk, et met en lumière un aspect méconnu de la vie du dictateur.

Rosa Saeur est une jeune Berlinoise, dont le mari est parti combattre au front, qui a décidé de quitter la capitale, alors sous les bombes, pour vivre auprès de ses beaux-parents, à la campagne en Prusse Orientale. Son quotidien bascule lorsqu'elle est choisie pour être goûteuse d'Hitler. Tous les jours, elle doit suivre les SS venus la chercher pour l'emmener au quartier général d'Hitler pour s'acquitter de sa mission. C'est avec la faim lui creusant l'estomac mais la peur au ventre que Rosa mange, chaque bouchée pouvant être la dernière. Après ce repas, toujours 100 % végétarien car Hitler ne mangeait jamais de viande, Rosa et d'autres femmes sont surveillées par des SS, chargés d'attendre une heure pour voir si les plats ont été empoisonnés. Le même schéma se répète jour après jour.

Ce roman évoque un pan de l'Allemagne de la Seconde Guerre mondiale sous un autre aspect. Il n'y a pas que des Nazis, il y a aussi la population qui subissait également cette guerre et la violence du régime, où tout refus de collaborer est réprimé par une violence extrême. Il n'y a aucune sympathie pour les goûteuses de la part des soldats, elles sont là pour faire leur travail, peu importe leur bien-être. L'important est de savoir si le plat est empoisonné, pour préserver ainsi leur Führer. En cas d'empoisonnement, sauver la vie de la goûteuse n'est pas la priorité, mais plutôt de savoir la cause du poison et la provenance des produits.


Nous ne mangions pas toutes la même chose, nous n'étions pas vouées à un destin identique. Quel que soit le plat empoisonné, certaines d'entre nous mourraient, d'autres non. 
"Ils vont peut-être nous envoyer un médecin, dit Leni pas du tout convaincue d'être hors de danger, on peut nous sauver." 
Je me demandais si un médecin en aurait les moyens. 
"Ça leur est égal de nous sauver." 
Elfriede s'était levée. Son visage de pierre semblait s'effondrer pendant qu'elle ajoutait : "Ils s'en moquent, ils veulent juste savoir ce qui nous a empoisonnées. Il leur suffira d'en autopsier une demain et ils le découvriront."


Rosa n'est pas nazie, elle n'est pas sympathisante du régime mais ne déteste pas vraiment Hitler. C'est un personnage qui n'y connaît rien en politique et qui se plie à son rôle de goûteuse davantage parce qu'elle n'a pas d'autre choix. Si la peur d'être empoisonné est constante, Rosa finit par s'habituer à son rôle et à son quotidien entre le réfectoire, avec les autres goûteuses et le domicile de ses beaux-parents à la campagne. Les goûteuses mangent ainsi tous les jours à leur faim, mais la boule au ventre. L'auteure retranscrit très bien cette angoisse permanente, en ajoutant à cela le confinement dans le quartier général d'Hitler où elles doivent vivre avec des compagnes d'infortune qu'elles n'ont pas choisies et sous la surveillance de soldats peu empathiques, voire parfois brutaux. Quelle étrange situation, alors que tant de monde meurt de faim, que d'avoir peur de mourir parce que l'on a mangé, et d'avoir l'eau à la bouche en voyant tous ces plats délicieux, l'estomac criant famine, avec toutefois la boule au ventre face à la possibilité d'avoir un plat empoisonné.

Nous faisons aussi connaissance des autres goûteuses, des femmes que la même peur lie, et qui vont vivre ensemble de 1943 à 1944 dans le même réfectoire. Des affinités se créent, mais parfois quelques tensions et jalousies, des révélations improbables, mais des épreuves qui vont les rapprocher [spoiler] lorsqu'une des goûteuses doit avorter, ou que la plus jeune, Léni, est agressée sexuellement [/spoiler]. J'ai beaucoup aimé suivre chacune de ces femmes et leur évolution, voir des amitiés naître, découvrir les tensions et épreuves, voir ces femmes s'amuser et sortir, offrant un contraste avec la peur lorsque vient le moment de manger, et s'entraider, notamment Rosa qui prend sous son aile la plus jeune d'entre elles, Léni, ou sa fascination pour Elfriede parfois si inaccessible et sans doute l'un des personnages les plus intéressants du roman, dont la révélation sur sa personne m'a surprise. Je déplore toutefois que Rosa ne semble plus penser à elles lorsqu'elle s'enfuit du réfectoire, avec la complicité d'un officier, et ne semble pas s'inquiéter de leur sort, et qu'on entende plus parler d'elles dans la troisième partie du roman.

J'ai d'ailleurs trouvé cette troisième et dernière partie plutôt brouillon, précipitée. J'ai moins apprécié ma lecture durant cette partie que pendant les deux premières où l'on passe du réfectoire à la campagne des beaux-parents de Rosa. Je suis restée sur ma faim, cette troisième partie était bien trop courte et la fin ne m'a pas satisfaite, elle laisse un goût d'inachevé. Beaucoup de blanc restent dans l'histoire de Rosa, et j'aurais voulu également savoir ce que sont devenues les autres goûteuses et ZieglerParlons justement de ce cher lieutenant Ziegler avec qui [spoiler] Rosa va vivre une histoire cachée. Cette relation ajoute un certain grain de sel pour assaisonner l'histoire, il ne s'agit pourtant pas d'une romance pure et dure. Ce sont deux personnages loin de ceux qu'ils aiment et qui trouvent réconfort dans les bras de l'autre. Ziegler est parfois violent et indéchiffrable, comme il peut se montrer agréable et touchant. Il tient à Rosa, à sa propre façon, et j'avoue avoir été intéressée par leur relation [/spoiler] et bien que Ziegler se soit montré franchement antipathique, notamment au début, c'est un personnage mystérieux que j'aurais aimé suivre davantage et découvrir ce qu'il était advenu de lui.

J'ai eu un peu de mal à entrer dans l'histoire, et je pense que la principale raison a été l'écriture de l'auteure : le va et vient dans le temps, sans transition, il a fallu que je m'habitue au style de l'auteur et d'être complément entrée dans l'histoire pour passer outre et savourer le roman. J'avoue cependant que je m'attendais à ce qu'il y ait une scène avec Hitler ou, du moins, que l'auteur aborde ses psychoses, notamment suite aux attentats auxquels il a échappé et qui ont développé sa paranoïa, mais il n'en est rien ou alors c'est rapidement évoqué. Un peu plus de précisions sur le personnage ainsi qu'un peu plus d'apports historiques ne m'auraient pas déplu car il a manqué, à mon sens, beaucoup d'éléments historiques, soit non évoqués soit tout juste effleurés, comme l'Allemagne qui commence à perdre la guerre à partir de la campagne en Russie, les Allemands qui collaborent contre le Führer, le débarquement en Normandie, les attentats sur Hitler, etc.

Toutefois, malgré les points négatifs que j'ai pu relever, j'ai apprécié ma lecture, et plus particulièrement les deux premières parties. J'ai davantage apprécié ce roman pour cet aspect méconnu de la guerre (l'existence et le rôle des goûteuses), certains personnages et les liens entre les goûteuses que pour son écriture ou l'aspect historique (où je suis restée sur ma faim). C'est un roman intéressant, qui sort un peu du lot compte-tenu du sujet méconnu qu'il traite, d'autant plus basé sur une histoire vraie, qui sait se rendre divertissant et accrocher son lectorat, malgré les points faibles qu'il contient. Une lecture sympathique, dans l'ensemble.


Quand le temps opaque et démesuré de notre digestion a marqué la fin de l'alerte, les soldats ont réveillé Leni et nous ont dirigé en file indienne vers l'autocar qui nous ramènerait à la maison. Mon estomac ne bouillonnait plus : il s'était laissé coloniser. Mon corps avait absorbé la nourriture du Führer, la nourriture du Führer circulait dans mon sang. Hitler était sain et sauf. Et moi, de nouveau affamée. 

jeudi 18 juin 2020

Sissi et ses enfants : Drames et conflits - Hanne Egghardt.

Se souvient-on que la célèbre impératrice d'Autriche mit au monde quatre enfants ? Et que le destin semble s'être acharné à la meurtrir à travers eux ? 

Parce qu'on la jugea inapte à pouvoir s'en occuper, on lui retira sa première petite fille, qui fut confiée aux soins de sa terrible belle-mère, l'archiduchesse Sophie. La malheureuse enfant mourut à deux ans. Aucune intimité ne lia l'impératrice à sa seconde fille, l'archiduchesse Gisèle, qui lui fut également arrachée pour être élevée par sa grand-mère : elle fut mariée dès l'âge de seize ans à un prince de Bavière ! Plus tard, son fils unique, le prince héritier Rodolphe, doté d'un caractère fragile et exalté, se suicida à Mayerling dans les bras de sa maîtresse après qu'on l'eut marié à une princesse de Belgique qu'il n'aimait pas. 

Ce fut seulement avec sa dernière fille Marie-Valérie, née dix ans après ses autres enfants, que Sissi put enfin nouer une relation maternelle : elle imposa son désir de l'éduquer elle-même et la poussa à faire un mariage d'amour en résistant à toutes les pressions d'Etat. Mais, pour cette dernière, la tutelle d'une mère aussi excentrique ne fut pas de tout repos... 

Hanne Egghardt nous plonge dans l'intimité de la famille impériale et nous révèle un visage méconnu d'Elisabeth, impératrice d'Autriche.

L'impératrice Elisabeth d'Autriche, plus connue sous son célèbre surnom de Sissi, est renommée pour sa beauté, son destin tragique mais aussi son histoire d'amour avec François-Joseph, dit Franz (bien que tout ne fut pas rose, enfin passons). On lui connaît peut-être un peu moins ses enfants, elle en a eu pourtant quatre : Sophie, Gisèle, Rodolphe et Marie-Valérie.

Cet ouvrage nous plonge ainsi dans l'intimité de la famille impériale des Habsbourg à travers le couple que forma Elisabeth et François-Joseph ainsi que leurs enfants. L'auteur débute tout d'abord par le commencement, à savoir la recherche d'une épouse pour l'empereur François-Joseph, puis la rencontre, les fiançailles et le mariage de François-Joseph avec Elisabeth qui n'était pas la candidate idéale pour être impératrice : choisie à la place de sa sœur, Elisabeth était bien jeune et non préparée à la vie à la cour et son rôle d'impératrice. Enfant de la liberté, ayant vécu une enfance sans contrainte et avec tendresse, elle se heurte à la rigidité de l'étiquette de la cour de Vienne où elle est sans cesse surveillée et réprimandée par sa belle-mère, l'archiduchesse Sophie. Elisabeth a l'impression d'être un oiseau dans une cage dorée, et n'a jamais pu s'habituer à l'étiquette de la cour, occasionnant chez elle de nombreux épisodes de dépression et de maladie, ainsi qu'une volonté farouche de voyager partout, pour se remettre de ses maladies et, surtout, fuir Vienne. La jeune impératrice doit pourtant se plier à son rôle essentiel, qui est celui de donner des héritiers à la couronne des Habsbourg.

Le couple impérial avec Sophie et Gisèle,
Kriehuber (1857).
C'est ainsi que naît d'abord Sophie, première fille du couple, en 1855 alors que Sissi est âgée de 17 ans. Etant jugée comme trop jeune et immature, la garde de sa fille lui est enlevée pour être éduquée par sa grand-mère, l'archiduchesse. Jugeant que sa mère veut bien faire, l'empereur laisse faire tandis que son épouse ne peut voir sa fille sans qu'il y ait sa belle-mère dans le périmètre. Quelques rares fois pourtant, Sissi parvient à avoir sa fille pour elle. Le drame vient frapper la famille alors que la petite Sophie succombe à une maladie à l'âge de deux ans, alors qu'elle était en voyage avec ses parents, ce qui troubla profondément Sissi qui se sentira toujours coupable de cette mort. Le couple accueille ensuite une seconde fille en 1856, Gisèle, également arrachée à sa mère pour être éduquée par sa grand-mère. Petite fille pleine de vie, ayant le caractère terre-à-terre de son père, elle voue un profond attachement à son frère cadet pour qui elle est une amie fidèle et sa confidente dévouée. Elle souffre, autant que lui, de l'absence de leur mère. Elle s'investit par la suite dans de nombreuses sociétés de charité afin d'aider les plus démunis, les sourds et aveugles, et transforme son palais en hôpital pendant la Grande Guerre, ce qui lui vaudra le surnom d'ange de Vienne.

Vient ensuite l'héritier mâle tant espéré, Rodolphe, né en 1858, qui a subi le même sort que ses sœurs. Enfant sensible, précoce et intelligent, il est pourtant d'aspect fragile et peu robuste. Son père, souhaitant faire de lui un soldat, lui fait commencer des exercices militaires à un jeune âge. Séparé de sa sœur à l'âge de 6 ans, il est confié à un précepteur dont les méthodes dures, voire cruelles, traumatisent Rodolphe qui en a gardé des séquelles toute sa vie. Effarée, Elisabeth lance un ultimatum à son mari et récupère, de ce fait, la garde de ses enfants et a le champ libre concernant leur éducation. C'est ainsi qu'elle confie l'éducation de son fils à un précepteur plus pédagogue qui donne à l'enfant une éducation libérale qui influença Rodolphe toute sa vie. En effet, le prince héritier se démarque de la politique de son père, beaucoup plus conservatrice. Proche des milieux progressistes et libéraux, il n'a de cesse de critiquer le gouvernement conservationniste, l'aristocratie tournée vers les plaisirs et l'influence du clergé, et de se méfier de l'Allemagne à la puissance grandissante, ce qui lui a valu d'être régulièrement en désaccord avec son père. L'auteur nous peint également le portrait d'un prince brillant qui s'intéresse aux sciences naturelles et notamment l'ornithologie et voue, à l'instar de sa mère, un profond attachement pour la Hongrie. Cependant, Rodolphe est un jeune homme fragile, aux humeurs changeantes, souvent mélancolique, souffrant des absences répétées de sa mère, qu'il idolâtre, dont la tendresse est passagère ainsi que des conflits avec son père, toujours occupé aux affaires de l'Etat. C'est peut-être ce manque d'amour maternel qui le pousse à chercher l'affection de la gente féminine, avec ce désir irrépressible de plaire. Son mariage avec une princesse de Belgique, heureux au départ, tourne vite au naufrage, son épouse étant terne, snob et protocolaire alors que Rodolphe est impulsif et libéral. L'auteur nous parle également de sa liaison avec Mary Vetsera, ainsi que l'état psychologique inquiétant du jeune prince, sujet à de nombreux épisodes d'anxiété et de dépression, jusqu'à sa mort et celle de sa maîtresse à Mayerling, qui bouleversa profondément ses parents, et dont l'énigme reste non résolue.


Marie Valérie Habsbourg-Lorraine | Facebook
Gisèle et Rodolphe.

Elisabeth aura un dernier enfant en 1868, une autre fille, nommée Marie-Valérie, la seule enfant que l'impératrice a pu élever et choyer, faisant de Marie-Valérie la préférée de Sissi, causant quelques jalousies de la part de Gisèle et Rodolphe. Nous avons alors le portrait d'une mère surprotectrice, dont l'amour maternel virait parfois à la passion irraisonnable, étouffant Marie-Valérie. Seule enfant du couple née en Hongrie, un "caprice" scandaleux pour Vienne, elle est élevée dans cet univers hongrois qu'aime tant sa mère, presque jusqu'à l'excès, jusqu'à en avoir horreur. Elle souffrit avec patience de l'amour possessif de sa mère, et aima beaucoup la compagnie de son père qu'elle recherchait, et dont la mort de Sissi les rapprocha davantage. À l'instar de sa sœur, elle fit preuve de charité et fonda de nombreux hôpitaux   et, de son mariage, naquirent une nombreuse descendance.

L'auteur nous propose ainsi le portrait des enfants d'Elisabeth et François-Joseph : leur jeunesse, leurs accomplissements, leur mariage et les enfants (à l'exception de Sophie, morte trop jeune) et les relations avec leurs parents, essentiellement Sissi. L'impératrice ne se présente pas comme un modèle de mère. La faute en revient en partie aux circonstances : sur ses quatre enfants, elle n'a pu en élever qu'un, ayant été jugée trop jeune et irresponsable pour s'occuper des enfants royaux, et placés dans les mains expertes de l'archiduchesse Sophie, terrible belle-mère mais grand-mère affectueuse ; mais également du fait que Sissi n'aimait pas la cour de Vienne et son étiquette, dans laquelle elle se sentait étouffer, fragilisant sa santé à la fois physique et mentale, et l'obligeant à partir en cure loin de Vienne. Cela déclencha chez elle le démon de la bougeotte et une passion folle pour les voyages. Elle ne restait jamais bien longtemps à Vienne et était toujours prête à partir, parfois à l'improviste, parcourant l'Europe, ce qui faisait d'elle une mère souvent absente, notamment pour Gisèle et Rodolphe

Ce manque d'amour maternel a laissé des séquelles chez eux et surtout pour Rodolphe, déjà fragile psychologiquement et qui idolâtrait cette mère courant d'air. Elisabeth aimait ses enfants, c'est certain. Ses nombreuses lettres le témoignent, ainsi que ses accès de tendresse lorsqu'elle était à Vienne, lorsqu'elle revenait de ses voyages avec de nombreux jouets, et le fait qu'elle soit intervenue pour obtenir la charge de l'éducation de ses enfants, après la maltraitance de son fils par son précepteur. Toutefois, Sissi n'était pas vraiment un modèle de mère. En plus de ses absences, elle n'était pas attachée aux bébés et a souvent mal vécu ses grossesses. Elle détestait d'autant plus voir ses enfants grandir, car c'était une preuve qu'elle vieillissait, elle qui s'est toujours efforcée de rester jeune et belle, et de ce fait ne s'attachait guère à ses petits-enfants. N'oublions pas non plus sa préférence pour sa dernière fille qui a eu droit à l'amour et à la présence de sa mère auxquels Gisèle et Rodolphe n'ont pas souvent eu droit. Ce n'était pourtant pas forcément bénéfique pour Marie-Valérie, souvent étouffée par l'amour de cette mère possessive et excentrique.


Marie-Valérie à l'âge de deux ans, peinte
par Franz Schrotzberg (1870)
De ce fait, j'ai été agréablement surprise de voir décrits des aspects plus détaillés de la personnalité de l'impératrice, ainsi que la dégradation progressive de son état mental, alors qu'elle devenait de plus en plus mélancolique avec des idées sombres les dernières années de sa vie, ne s'habillant plus qu'en noir depuis la mort de son fils. Sissi est une personnalité hors du commun, on comprend aisément qu'elle fascine encore aujourd'hui, elle n'est toutefois pas aussi parfaite que certaines œuvres de fiction montrent (sans pointer certains titres en particulier, ceci dit), ainsi j'ai apprécié redécouvrir la véritable personnalité d'Elisabeth.

J'ai aussi apprécié l'originalité de consacrer un livre sur ses quatre enfants, d'autant plus qu'on ne dispose de peu d'ouvrages sur eux, à l'exception de Rodolphe (ce qui est compréhensible, compte-tenu de son destin tragique), et notamment en savoir un peu plus sur Gisèle et Marie-Valérie, leur vie, leurs œuvres et leurs enfants. C'était intéressant d'en apprendre plus sur eux, leurs différences et leurs similitudes, leur destin, leurs accomplissements. J'ai toutefois cette impression que le texte était parfois survolé, dans le sens où je trouve que certains points auraient pu bénéficier de plus d'approfondissements et que d'autres éléments de la vie de ces personnages ont été simplement évoqués ou passé sous silence. Je comprends qu'on ne puisse pas tout dire, sans se perdre dans les détails et de parfois se répéter, car ces personnages ont parfois vécu les mêmes événements. Je ressortirai toutefois de ce livre avec l'impression d'avoir lu un ouvrage intéressant et instructif, mais parfois peu approfondi, notamment l'impact qu'a eu la mort de Rodolphe sur Sissi, ou le fait que l'auteur présente la mort de Rodolphe comme étant un suicide alors que les historiens n'arrivent toujours pas à se mettre d'accord sur la cause de sa mort, à savoir un assassinat ou un suicide, et que c'est une énigme sur laquelle on n'arrive pas à se décider. Toutefois, j'ai apprécié ma lecture et j'ai pu apprendre beaucoup de choses intéressantes !


Gisèle et Rodolphe grandissaient ensemble. Ils s'aimaient profondément et partageaient joies et peines. Il est fort possible que l'absence fréquente de leur mère renforçât encore leurs liens affectifs et les unit davantage. Jusqu'au sixième anniversaire de Rodolphe, ils eurent la même gouvernante et les mêmes bonnes. Leur plus grand plaisir était de rouler tous les deux sans but dans leur petite calèche d'enfant, tirée par des poneys ou des ânes, ou encore de jouer ensemble. C'était leur grand-mère Sophie qui choisissait leurs jouets et elle le faisait en fonction des tâches qui leur incomberaient dans leur vie future : Gisèle, qui était destinée à devenir une excellente femme au foyer et une mère, recevait des poupées et des ustensiles de ménage, tandis que Rodolphe, promis à une carrière de soldat, avait des jouets guerriers, des armes et des uniformes.

mercredi 20 novembre 2019

Today we live - Emmanuelle Pirotte.



Décembre 1944. C'est la contre-offensive allemande dans les Ardennes belges. Pris de panique, un curé confie Renée, une petite fille juive de 7 ans, à deux soldats américains. 

Ce sont en fait des SS infiltrés, chargés de désorganiser les troupes alliées. Les deux nazis décident d'exécuter la fillette. Au moment de tirer, Mathias, troublé par le regard de l'enfant, tue l'autre soldat.

Commence dès lors une cavale, où ils verront le pire, et parfois le meilleur, d'une humanité soumise à l'instinct de survie.

La Seconde Guerre Mondiale continue d’inspirer auteurs et scénaristes, pour mon plus grand plaisir ! Dans ce roman, l’auteur nous emmène en 1945 dans les Ardennes belges. La France a été libérée et la défaite de l’Allemagne est proche, pourtant des soldats allemands demeurent en France et en Belgique, et ils sont poursuivis par les soldats alliés. En désespoir de cause, un curé confie une petite fille juive à deux soldats américains, en apprenant la venue d’Allemands. Ce qu’il ignore, c’est que ce sont deux soldats allemands déguisés. Ils décident de se débarrasser de la fillette, mais alors que cette dernière croise le regard de l’un d’entre eux, l’impensable se produit... 

J’aime beaucoup le concept dans lequel deux êtres que tout sépare se trouvent, d’une relation familiale inattendue qui se forme, d’un personnage qui défie tout ce en quoi il doit croire pour un geste de bonté, et c’est ce qui m’a amené à lire ce roman au départ. Le fait que ça se déroule pendant la Seconde Guerre Mondiale entre un soldat allemand et une fille juive est un plus, car j’aime beaucoup cette période et le potentiel de cette idée de base ! Notre soldat allemand, Mathias, croise les yeux de Renée, une fillette juive et orpheline de sept ans et, contre toute attente, décide d’abattre son camarade pour sauver l’enfant. A partir de là commence à se former petit à petit une relation entre ces deux êtres... 

Renée est une petite fille bien particulière. C’est une fillette calme et mature pour son âge, qui ignore ce que veut réellement dire, être juive. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle a beaucoup fui; et qu’elle en a assez de changer d’endroit à chaque fois. Elle a trouvé son Allemand, son soldat, comme elle l’appelle, et refuse de le quitter. C’est une fille très franche et directe dans ses paroles, on a parfois l’impression de voir une adulte dans un corps d’enfant, peut-être est-ce la guerre qui l’a fait grandir trop vite… Ce décalage peut déconcerter et j’ai parfois eu du mal à la cerner.  Quant à Mathias, j’ai eu un peu de mal à le cerner également. Ancien trappeur, il a rejoint les SS pendant la guerre mais s’y sent étranger. Il critique les SS comme il critique les Américains et sait prendre du recul. Il est constamment surpris par Renée et ne sait pas toujours comment réagir avec elle.

Toutefois, je trouve la relation entre Renée et Mathias touchante. La cohabitation n’est pas facile au départ, Mathias ne sait pas quoi faire de Renée et essaye de survivre dans les Ardennes hivernales où les Allemands sont poursuivis. Renée, quant à elle, refuse de quitter son sauveur des yeux et ne veut pas se retrouver seule. Même en compagnie d’autres personnes, c’est celle de Mathias qu’elle recherche, c’est avec lui qu’elle se sent le mieux.

Au départ, je m’attendais à voir nos deux personnages en cavale, changer de lieu régulièrement, d’abri en abri, parcourant les paysages des Ardennes enneigées, mais ce ne fut pas le cas. Nos deux personnages trouvent refuge dans une ferme et cohabitent avec leurs habitants, avant d’être rejoints par des soldats américains qui nourrissent des doutes à l’égard de Mathias. Une tension se met alors en place, avec Mathias qui tente de préserver sa couverture mais celle-ci est comme un château de cartes : tout peut s’effondrer à un moment ou à un autre et la vérité risque d’éclater au grand jour, ainsi on est sans cesse en train de se demander si et quand Mathias sera dévoilé et ce qu'il adviendra de lui, de Renée et de la famille habitant à la ferme.

L’aspect historique est un peu relégué au second plan, mais c’est intéressant de découvrir les Ardennes en 1945. La France est libérée, mais des Allemands rôdent en Europe encore et les Alliés sont à leurs recherches, les Juifs ne sont toujours pas en sécurité et dans le cadre d’une opération militaire, des soldats allemands se font passer pour des Alliés.

Si j’avais un autre grief à partager, ce serait mon regret de n’avoir retrouvé aucune traduction lorsqu’il y avait des phrases en allemand et en patois dans le texte. Si ces phrases n’étaient pas nombreuses, j’aurais apprécié y trouver leur traduction et non “m’amuser” à aller la chercher sur internet. Quant au style d’écriture, celui-ci est assez spécial. L’auteur est scénariste et ça se ressent dans son écriture, c’est très visuel et on sent que cette histoire était un scénario au départ, qui a été remanié en roman.

Je donne cette impression de n'avoir pas aimé ce roman. Si je lui ai trouvé des défauts, j'ai aimé lire cette histoire, le concept de base me plaît beaucoup et la relation qui se tisse entre nos deux personnages principaux m'a beaucoup plu, ainsi que de découvrir le parcours de Renée. Je pense que cette histoire pourrait faire un beau film !





Deux couvertures dans des éditions étrangères que je trouve très jolies