« Est arrivé un jour où la fiction n'a pas suffi. »
Aussi curieux que cela puisse paraître, il me semble qu'une des forces de l'œuvre de Mélanie Fazi est que précisément la fiction n'a jamais suffi. Qu'elle a toujours su trouver d'autres biais pour exprimer cette tension personnelle, intime, dont elle nous fait part dans ce livre, et qui est matière de toute sa création.
Je ne sais pas trop de quelle
manière commencer cet article… c’est assez délicat de « juger
» un livre aussi intime, cependant je tiens à en parler car c’est
une lecture qui m’a marqué, dans laquelle j’ai su me reconnaître
sans pour autant partager l’expérience de l’auteure car chaque
individu est unique et qu’il y a autant d’expérience que de gens
sur terre. Toutefois, les mots de l’auteure m’ont parlé, elle a
su me toucher, et je me suis sentie… moins seule, dans ce que je
ressens, ce que je vis.
Ce
livre est un témoignage, dans lequel l’auteure
parle d'elle-même, des autres, de
ses questionnements, ses souffrances, sa solitude, son mal être, son
mode de vie, sa sexualité, sa perception du monde et le décalage
qui en résulte et qu’elle détecte très tôt vis-à-vis de son
entourage, son
expérience modelée par une différence présente en elle depuis
longtemps, mais qui fut longue à identifier. Une différence parfois
source de souffrance, de doutes, car elle se manifeste sur un «
sujet » qui semble, à la majorité d’entre nous, si évident, si
naturel. Il s’agit de l’envie d’être en couple, une envie que
l’auteure ne comprend pas et ne « possède » pas. Mélanie Fazi
considère en effet le fait de vouloir être en couple comme un
concept étrange, car
elle ne comprend pas l’attrait et le besoin de se mettre dans cette
cas. Elle n’en a
jamais ressenti le besoin, sa vie lui convient comme elle est, et
elle ne trouve pas qu’il y a un manque dans sa vie.
Cependant,
comme Mélanie Fazi nous le raconte, c’est une différence qui est
difficile à vivre et à expliquer dans
une société où vivre en couple est une normalité, quelque chose
de banal et universel et que c’est
davantage le fait de ne
pas vouloir vivre en couple qui
est considéré comme
étrange. La majorité
des individus aurait en effet tendance à
croire que de ne pas se mettre en couple est un choix prit par dépit,
parce qu’on se lasse de chercher la bonne personne, parce qu’on a
vécu des déceptions amoureuses, parce qu’on a vécu quelque chose
de traumatisant dans notre passé qui nous fait refuser cette
intimité. Le fait est que... ce n’est pas forcément le cas. C’est
quelque chose que
l’auteure, ainsi que d’autres personnes,
ne souhaitent
pas, simplement parce que c’est pour une notion étrangère, voire
absurde. C’est quelque
chose qui ne les attire pas, et ce n’est pas forcément parce que
quelque chose est arrivé. Ce n’est pas un manque non plus, puisque
l’auteure n’a jamais ressenti de manque, comme elle n’a pas ce
désir de se mettre en couple. Il
ne s’agit pas non plus d’un blocage, car le blocage est une envie
contrariée, ne pas pouvoir faire ce qu’on voudrait faire, ce qui
n’est clairement pas le cas chez elle.
J’aurais
aimé pouvoir dire : moi aussi, j’ai connu tout ça. J’aurais
aimé me savoir « normale » et ne pas avoir à me cacher. La
société n’est pas tendre avec ceux qui sortent du
rang ; on n’a pas envie de subir les regards moqueurs ou navrés,
d’être qualifiée de coincée, de frigide, de vieille fille.
L’amour
romantique est un sujet universel, bien difficile à esquiver en
société ! L’auteure
nous évoque les remarques blessantes du quotidien sans mauvaise
intention car les personnes autour de nous ne savent pas de quelle
manière ces mots résonnent en elle, en nous. Par exemple, ses amies
parlant de leur couple et s’attendant à ce qu’elle fasse de
même, le
médecin ou gynécologue
qui demande la date du
dernier rapport sexuel,
des questions de contraception, et devoir expliquer pourquoi on en
utilise pas. Il y a
aussi ces personnes qui
disent que c’est simplement parce qu’on a pas assez cherché,
qu’on a pas encore trouvé le bon alors qu’on attend simplement
qu’on nous dise : « Ce n’est pas un problème », qu’il était
réellement possible de ne pas souhaiter ce genre de relation et que
l’image populaire de la célibataire qui vit seule avec ses chats
le fait par choix, parce que c’est ce qu’elle désire et que
c’est ainsi qu’elle peut vivre en paix avec elle-même et non par
dépit, non pas parce
qu’elle a mal tourné ou parce qu’elle fait fuir le reste du
monde.
Cela
ne veut pas dire que les
personnes comme l’auteure sont asociaux
pour autant, comme Mélanie
Fazi l’explique :
elle a besoin de la présence des autres, de relation d’amitié, de
moments partagés avec ses proches, tout comme elle a un besoin tout
aussi important de solitude. La solitude n’est pas une chose
nécessairement triste comme le veut l’image populaire, mais comme
un besoin vital. C’est
quelque chose de naturel pour elle.
Elle
nous parle de son
incompréhension, depuis l’enfance, de ne trouver que des récits
qui se terminent en histoires d’amour, pourquoi les filles
regardent les garçons (ou d’autres filles), comment la plupart des
chansons aborde l’amour romantique car c’est universel, comment
chaque histoire comprend une histoire d’amour pour être complète
et que, si la romance n’est pas le cœur
du sujet, les personnages seront déjà en couple ou désolés de ne
pas l’être, que la plus belle chose qui puisse arriver au héro
est de trouver son âme sœur,
comment les personnages de fiction seuls le sont parce qu’ils ont
“un problème”, qu’ils sont immatures, tordus, ridicules ou
dangereux ou parce que la vie les a brisé. Que peut-on alors en
déduire ? Quel message
cela donne aux personnes comme Mélanie Fazi ?
L’auteure
nous raconte alors comment elle a essayé de faire
comme les autres filles, d’imiter leurs discours pour s’intégrer
aux conversations ou d’essayer de se projeter dans ces situations
qu’elles semblent toutes rêver, mais elle s’est rendue compte
que cela sonnait faux, et que cette situation ne l’intéresse pas.
Elle
nous parle alors de ses questionnements. Pourquoi
tout ça semble naturel aux autres et pas à elle ? Pourquoi
les autres y arrivent mais pas elle ? Elle
nous évoque son angoisse lorsqu’elle s’est rendue compte que,
plus elle avance dans
l’âge, plus ce “problème” n’est pas réglé et cela lui
pèse puis l’acceptation
qu’elle n’aurait jamais envie d’être en couple, sans toutefois
se défaire de cette envie de savoir : comment ça fait d’être en
couple, d’aimer et de vivre avec quelqu’un, le plaisir qu’on a,
pourquoi ce besoin. Elle
nous parle de sa dépression, de ses séances avec une thérapeute
ouverte et chaleureuse, à l’écoute, qui ne juge pas sa différence
mais qui l’a encouragé à respecter cette particularité plutôt
qu’à l’effacer.
Elle
nous parle aussi de la découverte de son attirance pour les femmes,
mais comment elle ne cherche pas de relation pour autant ou
d’aventure d’un soir.
Elle se pose des questions d’identité, sur l’homosexualité,
mais aussi des questions
de genre (comment elle
se sent plus féminine en cessant de porter des robes et des talons
par exemple).
Elle nous confie ses
doutes et ses questionnements,
elle se demande comment se qualifier de lesbienne alors qu’elle n’a
eu aucune relation avec une femme et n’en a aucune envie. Elle
parle également des
étiquettes. Certains se demandent à quoi bon s’affranchir d’une
norme pour en endosser une autre, puis
elle y répond : parce
que c’est rassurant, tout simplement, de ne pas être seul, de ne
pas être une bête curieuse, que ce qui nous arrive est normal,
différent mais normal, l’étiquette donne le droit d’exister.
Lire
ses mots m’a réconforté, m’a fait me sentir moins seule. Je me
suis retrouvée plusieurs fois dans ses propos, dans son expérience,
ses peurs, ses doutes, ses questions, son mal-être. Ce témoignage
m’a parlé et m’a beaucoup touché, l’écriture et la
publication de ce livre n’ont
pas du être facile pour
elle tant ce témoignage est intime, ce n’est pas aisé de se
mettre à nu, ainsi je la remercie pour ce livre car
grâce à elle et son témoignage, je me sens moins seule, et je sais
qu’il y a des personnes comme nous qui existons et qui revendiquent
leur différence.
J’ai
aimé découvrir son
rapport à l'écriture, aux livres, le cheminements de ses pensées,
la manière dont elle nous présente les choses. En bref, c'est une
autobiographie touchante, juste, intime, pleine de sensibilité, qui fait la
lumière sur de nombreux sujets qui ne sont pas facilement abordés.
La différence dont je vous parle tient à l’absence d’une petite chose très bête que tout être humain est censé posséder : une pulsion considérée comme la chose la plus universelle et la plus banale au monde. Celle qui pousse à chercher un partenaire, à désirer la vie de couple, les relations charnelles, celle qui incite à fonder une famille. La recherche de l’âme sœur, si vous voulez. Après tout, les contes de fées de notre enfance se terminaient toujours quand nos héros partaient vivre heureux et faire beaucoup d’enfants.
C’est un présupposé très fort, admis par tous : l’être humain a besoin de nourriture, d’oxygène et d’une vie de couple. Il en a toujours été ainsi.
Alors que faire, et comment vivre, quand vous ne vous y reconnaissez pas ?