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mercredi 13 septembre 2023

Mémoire de maîtres, paroles d'élèves - Jean-Pierre Guéno.


Radio France a invité ses auditeurs à prendre la plume pour tracer le souvenir d'un élève ou d'un professeur qui a marqué leur vie. plus de deux mille personnes ont répondu à l'appel.


Ce recueil n'a pas la prétention de résumer l'univers de l'école, mais les lettres qui le composent, souvent drôles, parfois poignantes, brossent un étonnant portait de famille dans lequel chacune se reconnaîtra.




Un recueil qui nous évoque le bruit de la craie sur le tableau, l’odeur de la colle Cléopâtre ou des cahiers neufs, la sonnerie qui annonce le début ou la fin d’un cours, la plume qui gratte le papier.



Mémoires de maîtres, paroles d’élèves est un recueil qui regroupe des lettres que des anciens élèves adressent à leur ancien instituteur ou institutrice d’école. Un enseignant qui les a marqué, en bien comme en mal, qui a laissé une trace indélébile en eux. Les bons professeurs, ceux qui ont été là pour l’élève quand ça n’allait pas, ceux qui ont apporté une marque d’attention et de gentillesse, parfois quelque chose de simple, mais qui demeure à jamais gravé dans la mémoire, ceux qui ont tout donné pour apporter aide et éducation à un.e élève en difficulté, à l’aider à trouver sa voie. Mais il y a aussi les mauvais professeurs, ceux qui rabaissaient leurs élèves, ceux qui ont eu une seule remarque mais qui a stigmatisé l’élève pour des années (la preuve que les mots, même les plus simples, peuvent suffire à blesser et nous marquer toute une vie) et encore à présent, ceux qui ont dégoûté l’élève des études ou, au contraire, les élèves qui ont persévéré dans leurs études pour prouver à leur enseignant qu’il ou qu’elle avait tord et se prouver qu’ils valaient quelque chose. Il y a les enseignants qui n’étaient pas méchants pour autant, juste sévères mais qui ont su révéler, à un moment, une part d’humanité.



Enseignants bienveillants, enseignants méchants. Aucun n’a laissé indifférent. Certains ont même crée, chez ces anciens élèves, une vocation, celle d’instruire à leur tour et de partager le savoir. Chaque professeur a joué un rôle fondamental dans la transmission et dans l’évolution des enfants qui leur étaient confiés, certains prenant même leur rôle très à cœur et n’hésitant pas à donner de leur personne et se sacrifier pour donner à leur élève un avenir. J’avoue avoir été néanmoins très surprise du nombre d’élèves à avoir eu le béguin pour leur enseignant. Sans doute parce que, n’ayant jamais été dans ce cas de figure, j’ai du mal à comprendre cette attraction pour un adulte quand on est enfant ou adolescent, qui plus est un enseignant, encore que c’est une situation qui n’est pas isolée ou inédite. Ce qui m’a davantage surprise et choqué étaient les enseignants chez qui l’attraction était réciproque, voire qui ont profité de leur élève. Il n’y a rien de bien explicite bien entendu mais ça m’a quand même frappé lors de ma lecture.



Toutefois, l’ensemble de l’ouvrage est une petite douceur à découvrir mais aussi une fenêtre sur le milieu de l’école au cours des précédentes décennies, depuis les années 1940 jusqu’aux années 1970 voire 1980. C’est le temps des écoles mixtes, des plumes que l’on trempe dans l’encrier, des anciens pupitres, des élèves qui vont à l’école et qui arrêtent après le certificat d’étude pour aller travailler le plus tôt possible pour aider les parents. Une époque que je suis heureuse de n’avoir jamais connue en tant qu’élève mais qui me fascine malgré tout. Les auteurs des différentes lettres ont parfois une plume magnifique et décrivent joliment l’école qu’ils ont connu, si bien que ce recueil semble être une ode à l’école. Le lieu en lui-même mais aussi son rôle en tant que transmission du savoir mais aussi lieu de sociabilisation.



En résumé, un joli recueil avec des témoignages vivants et émouvants, aucun ne laisse indifférent, et dans lesquels on peut se retrouver parfois. Bien que ces lettres nous parlent des écoles des temps d’avant, il y a un aspect intemporel que l’on retrouve dans ce milieu, et qui fait que ces témoignages nous parlent. En bref, des lettres touchantes, empreintes de nostalgie, d’innocence, de douceur, un peu d’amertume aussi, et qui me refait penser à mes anciens enseignants, depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Ceux qui m’ont marqué, ceux qui m’ont apporté beaucoup aussi, ceux qui m’ont traumatisé, tous ceux qui se sont fait une place dans ma mémoire, pour le meilleur ou pour le pire, pour ne plus jamais en sortir.


Aujourd'hui, je fais une modeste carrière de directeur d'hôpital. J'aime mon métier et j'en suis fière. L'aurais-je fait si je n'étais passée "par erreur" dans votre classe et si je n'avais eu, grâce à vous, cette révélation, si vous n'aviez pas pris la peine de réviser certains jugements ?

jeudi 18 novembre 2021

Frères de tranchées - Marc Ferro, Malcolm Brown, Rémy Cazals et Olaf Mueller.

A l'hiver 1914, après plusieurs mois de marche, des soldats se sont trouvés immobilisés dans des tranchées improvisées. De chaque côté, l'ennemi a pris un visage. A la moindre pause, il boit, il rit. Bientôt, d'une ligne à l'autre, on s'envoie chocolat, cigarettes, on partage alcool et bière sans s'occuper de la couleur de l'uniforme, à l'Est comme à l'Ouest. 

Cette manière d'oublier la guerre, le temps d'un Noël ou d'une fête de Pâques, c'était aussi une façon de l'humaniser quand les ennemis se retrouvaient frères. Mais la guerre ne les a pas oubliés, elle a sanctionné les auteurs, censuré les récits, gommé les souvenirs jusqu'à les réduire à des faits divers, symptômes des malheurs du temps.

Les textes de ce livre, rédigés par les meilleurs spécialistes, font à nouveau entendre les raisons et les échos de ce cri poussé contre des offensives inutiles par des combattants valeureux, qui n'en pouvaient juste plus.



Depuis que j'ai vu le film Joyeux Noël (Christian Carion, 2005), j'ai découvert l’existence des trêves de noël pendant la Première Guerre Mondiale, qui ne cesse d’attiser ma curiosité. Il existe cependant peu d'ouvrages à ce sujet, à ma connaissance. Ce livre est l’un d'entre eux et propose toute une série de témoignages sur ces soldats qui ont fraternisé à l’occasion de Noël.


Le livre se divise en quatre parties d’un auteur différent qui traite, à sa manière, des trêves de Noël.


Un joyeux entracte se concentre sur les fraternisations entre soldats allemands et soldats anglais et écossais, essentiellement sur la période de Noël. Ça commence souvent par des chants où les soldats sont rejoints ou applaudis par l’autre camp, ou qui déclenchent tout simplement la curiosité. On tâte le terrain, on se rapproche avec hésitation, on s’échange du tabac, des cigarettes, de l’alcool, un peu de nourriture, voire même des journaux. Les soldats font des parties de football, ils laissent tomber les armes pour fêter Noël dans la paix et la camaraderie. C’est une fraternisation qui est plus naturelle chez les Anglais et Ecossais qui ne partagent pas la même animosité que les Français pour les Allemands (rappelons-le, les Français gardent un souvenir vif de la guerre de 1870 où Paris fut envahie et l’Alsace-Lorraine appropriée par les Allemands), ce qui entraîne parfois la colère de la population française qui ne comprend pas pourquoi leurs alliés fraternisent avec leur envahisseur. L’auteur nous parle de nombreux témoignages de fraternisations qui ont eu lieu à Noël 1914, voire même à Pâques 1915, et d’autres qui ont suivi dans les années suivantes, mais qui n’ont pas eu le même impact que les trêves de Noël 1914 à cause des représailles des supérieurs et à cause de l’évolution de la guerre.


La seconde partie, Français et Boches parlent ensemble, la plus longue, traite des fraternisations entre soldats français et soldats allemands. Il s’agissait parfois de fraternisations qui ont eu lieu avant la période de Noël, lorsque les soldats avaient conclu l’accord de travailler sur leurs tranchées sans craindre de se faire attaquer par le camp adverse ; ou bien, ils avaient décidé d’une trêve pour pouvoir enterrer leurs morts. Parfois, il s’agissait juste de s’envoyer des piques et des insultes, qui sont vite devenues un jeu entre les deux camps qui s’en amusent et rient. Il y avait bien-sûr également les trêves pour Noël, plutôt semblables à celles décrites dans la première partie, avec des échanges de vin, de journaux, de cigarettes, de pain, de tabac, des chants de Noël également. Ce sont des fraternisations qui n’ont pourtant pas été faciles car il y a une longue animosité qui existe entre ces deux peuples, au moins depuis la prise de l’Alsace-Lorraine, sans compter que l’armée allemande a envahi le territoire français pendant la guerre. Toutefois, ces sentiments anti-allemand sont parfois remplacés par la lassitude qui s’installe alors que les soldats s’enterrent dans les tranchées. La guerre des tranchées a entraîné beaucoup de lassitude parmi les soldats qui vivaient dans la boue, le froid, la misère. Peu à peu, l’ennemi n’est plus l’autre mais un camarade d’infortune. Ces “pauvres Boches” sont dans la même misère qu’eux, ils sont comme eux, ils sont las et fatigués. L’ennemi devient “camarade” et, malgré la barrière de la langue, ils parviennent à communiquer et partager des moments de paix et de camaraderie… même si de nombreux soldats soupirent “Ah, s’ils pouvaient parler le Boche !”



Illustration de The Illustrated London News représentant une scène de fraternisation
entre soldats anglais et allemands (Janvier 1915)



Brother Boche, la troisième partie, est un peu plus diversifiée. L’auteur parle de quelques cas de fraternisations entre soldats italiens et soldats autrichiens, entre soldats anglais et soldats allemands, quelques exemples de trêves franco-allemandes également. Il y a une scène amusante et intéressante à découvrir dans laquelle l’auteur parle de soldats allemands et français qui avaient convenu de faire tirer canons et autres armes à des heures précises, afin de pouvoir se réfugier dans leurs abris tranquillement, et sans que le camp attaquant ne cherche véritablement à toucher l’ennemi. Ces tirs étaient si bien réglés que les soldats pouvaient déterminer l’heure de cette manière. Lorsque des tirs retentissent en dehors des heures convenues, du côté français, les Allemands s’écrient alors “Ce ne sont pas nos Français !”. Cette partie aborde également davantage les répercussions et conséquences de ces fraternisations lorsqu’elles étaient découvertes, en passant au tribunal jusqu’à la propagande. Ainsi, nous avons le cas d’un soldat italien traduit en justice et condamné pour avoir tout simplement adressé la parole à un soldat allemand, sans l’avoir attaqué. Les troupes étaient parfois déplacées ailleurs ou dissoutes. À la fin de la guerre, ces trêves sont tues; il y a une volonté de la part de la presse et du gouvernement de représenter le soldat comme un martyr, une victime de la guerre. Le soldat est représenté comme un héros, un martyr qui s’est vaillamment combattu, sans relâche, avec courage, malgré la misère. On comprend que les fraternisations auraient tâché cette image du soldat martyr que la propagande cherche à montrer.


La dernière partie, la plus courte, Russie : fraternisations et révolution, se concentre sur les fraternisations auprès des Russes. Un sujet intéressant, d'autant plus qu'on parle très rarement des Russes lors des trêves de Noël, toutefois je n'ai pas réussi à m'y intéresser, compte-tenu du fait que l'auteur parle davantage des changements politiques qui ont eu lieu en Russie à cette époque, avec la chute du tsarisme, la révolution, le changement de régime. Même si l'auteur évoque des cas de fraternisations, j'ai davantage eu l'impression que ce sujet était passé en second plan.


"Si je savais parler le boche, je pourrais converser avec eux, car je les entends jacasser à côté de moi à chaque instant. Je n'ai d'ailleurs que cela pour distraction, car ici on est plongé dans le néant (...) On se cause mais on ne se comprend pas beaucoup, on dit souvent Camarades, cigarettes, tabac, cognac."

(...) Dans tous les cas, se serrer la main est un signe fort et les échanges de produits, qui se font sans monnaie, peuvent aussi s'effectuer sans beaucoup de paroles.


Frère de tranchées est un ouvrage riche en anecdotes sur le sujet méconnu des trêves de Noël. C'était une lecture très enrichissante, bien qu'assez laborieuse, compte-tenu du nombre d'anecdotes. Il s'agit d'ailleurs d'une seconde, voire troisième tentative de lecture pour réussir à achever l'ouvrage car la multitude d'exemples et de témoignages peut devenir lassant à la longue. Peut-être faut-il prendre le temps de le lire, le reposer puis le reprendreToutefois, je ne regrette pas d'être venu à bout de ma lecture car c'est un livre intéressant à découvrir et qu'il nous permet de découvrir un aspect méconnu de la Première Guerre Mondiale et les exemples et témoignages ne rendent ce document que plus vivant.


J'ai été fascinée de découvrir ces extraits de lettres et journaux de soldats racontant ces moments de rapprochement à Noël. Des fraternisations qui ne sont pas à l'initiative de l’armée ou de l’église mais bien des soldats. On a des moments qui vont de la simple conversation à une vraie camaraderie, malgré la barrière de la langue, malgré les risques encourus (l'ennemi est-il sincère dans sa demande de fraternisation ?) et quoi de mieux qu'à Noël, fête commune à tous (ou presque) et qui entraîne facilement l’harmonie et la paix, avec des chants de noël. Bien que laborieuse, ce fut une lecture enrichissante et une étude historique intéressante à découvrir !


De fait, un siècle après ou presque, l'épisode suscite plus que jamais l'intérêt, laissant même penser qu'avec le temps la trêve de Noël apparaîtra peut-être aussi importante à sa manière que certaines grandes batailles. Elle n'a pas mis un terme à la guerre, mais elle a du moins réaffirmé cette vérité trop souvent négligée selon laquelle l'humanité ne peut survivre au bout du compte, que dans la réconciliation et non dans le conflit. Nous devons trouver le moyen de vivre longtemps sur cette planète, si nous ne voulons pas la perdre. Au cœur des ténèbres, la trêve de Noël 1914 a allumé un cierge d'espoir.


vendredi 25 juin 2021

La supplication - Svetlana Alexievitch


"Des bribes de conversations me reviennent en mémoire... Quelqu'un m'exhorte : - Vous ne devez pas oublier que ce n'est plus votre mari, l'homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination. Vous n'êtes pas suicidaire. Prenez-vous en main !"
Tchernobyl. Ce mot évoque dorénavant une catastrophe écologique majeure. Mais que savons-nous du drame humain, quotidien, qui a suivi l'explosion de la centrale nucléaire ? Svetlana Alexievitch nous fait entrevoir un monde bouleversant : celui des survivants, à qui elle cède la parole. L'évènement prend alors une toute autre dimension.
Pour la première fois, écoutons les voix suppliciées de Tchernobyl.



Tchernobyl… C’est une guerre au-dessus des guerres. L’homme ne trouve son salut nulle part. Ni sur la terre, ni dans l’eau, ni dans le ciel.

Je ne connaissais pas grand chose de Tchernobyl, que ce soit l'accident en lui-même ou toute l'envergure de cette catastrophe, avant d'avoir découverte l'excellente série télévisée Chernobyl, ce qui m'amène à vouloir découvrir des lectures sur le sujet. La supplication ne s'intéresse pas tant à la catastrophe en elle-même mais aux témoignages des personnes qui ont vécu cet événement, et les conséquences sur leurs vies. Rien ne m'avait préparé à de tels témoignages, aussi bouleversants.

L'auteure a recueilli de nombreux témoignages venant de sources différentes : des anciens travailleurs de la centrale nucléaire, les épouses et enfants de ces employés, anciens fonctionnaires du parti, des médecins, des soldats, des liquidateurs, qui ont été envoyés gérer la catastrophe, paysans, intellectuels. Toutes celles et à ceux qui ont subi, et subissent, encore des dégâts matériels et surtout physiques et psychologiques irréparables. Peu importe la condition de vie de la personne, ce qui ressort de ces témoignages, c'est la souffrance. De nombreuses vies ont été brisées, la terre polluée, et la ville de Pripiat, qui habitait les employés de la centrale et leurs familles, devenue une ville fantôme.

L'auteure nous parle d'eux, de ceux et celles à qui on a arraché brutalement à leur domicile, sans comprendre exactement pourquoi, sans mesurer la gravité de la situation car une bonne partie de la population ne savait pas vraiment ce qu'est le nucléaire, ce que sont les radiations, car si elles sont dangereuses, elles sont invisibles aux yeux humains. Comment mesurer l'ampleur du danger quand celui-ci n'est pas visible et qu'on ne comprend pas tout à fait ce que sont les radiations, le nucléaire ?

Il y a également ceux et celles qui ont perdu un conjoint, un enfant, on retiendra notamment le témoignage de Lyudmilla Ignatenko, l'épouse du pompier Vasily Ignatenko parti combattre l'incendie de la centrale et qui périt, comme beaucoup d'autres, dans d'atroces souffrances, jamais abandonné par son épouse, alors enceinte et consciente que demeurer auprès de son époux mettait en danger sa vie et celle de son enfant. Son histoire est racontée dans la série Chernobyl.

Il y a les mamans qui, à peine accouché, ont demandé à tenir leur enfant pour le tâter, vérifier s'il avait bien tous ses doigts et ses orteils, voir s'il était entier, connaître la douleur d'un enfant mort né ou né avec un ou plusieurs malformations à cause des radiations. Il y a ceux et celles à qui on empêche de cultiver leur terre et récolter leurs légumes, car ils sont empoisonnés à cause de la radiation, idem pour le lait des vaches ou les œufs. La nature est contaminée, polluée, les arbres changent de couleur, l'air est contaminé. Il y a ceux et celles qui se sentent abandonnés, qui recherchent le confort dans la religion.

Je chante à la chorale de l'église. Je lis l'Evangile. Je vais à l'église parce qu'on y parle de la vie éternelle. C'est réconfortant pour les gens. On n'entend pas de tels mots ailleurs et j'ai tellement besoin d'être consolée. Je fais souvent un rêve : je marche avec mon fils dans Pripiat ensoleillée. Maintenant, c'est une ville fantôme. Nous marchons et regardons les roses. Il y avait beaucoup de roses, là-bas, d'énormes parterres de roses... J'étais si jeune... Mon fils était si petit... J'aimais...

Il y a également ceux et celles qui ont refusé de quitter leur domicile, ou qui sont revenus des années plus tard, en dépit du danger, pour retrouver leurs racines, leur vie. Il y a ceux qui supplient qu'on les laisse chez eux, dans la maison qu'ils ont toujours connue avec leurs animaux et leurs souvenirs mais on les forcent à partir, alors il y a ceux qui partent se cacher. Ceux-là n'ont plus de pays, plus de patrie, l'Union soviétique n'existe plus. Mais ils continuent à vivre, plutôt à survivre. Il y a ceux et celles qu'on a emmené loin de Tchernobyl, et qui ont été traités comme des pestiférés par les autres habitants de Russie, d'Ukraine et de Biélorussie, car ils ont été sujets aux radiations. Comment la vie de ces parias n'a plus jamais été la même à cause du regard des autres, à cause des conséquences sur la santé... comment il était dit que ceux de Tchernobyl ne pouvaient se marier qu'entre eux, que c'était un péché d'enfanter...

À travers les témoignages, on découvre comment l'état soviétique n'a pas dit toute la vérité, a voulu amoindrir le danger, et qu'ils ont caché le nombre exact de dose de radiation que le population a reçue pour éviter l'affolement générale. On découvre que des fonctionnaires d'état ont parcouru les villages pour être en contact avec la population mais qui sont incapables de répondre aux questions sur les radiations ou comment mieux se protéger, car ils n'ont aucune notion scientifique, c'est les choses d'un autre monde, ils font des discours sur l'héroïsme des soviétiques, sur le courage des militaires, et qui menacent si des doutes sont exprimés. Sans oublier ceux qui se sont sacrifiés, ils n'appartiennent plus à leur famille, mais à l'état, et la famille n'a pas forcément eu son mot à dire concernant l'inhumation de leur défunt.

L'auteure a également recueilli les témoignages des liquidateurs et le travail qu'ils ont effectué, ce furent les pages les plus dures à lire... d'ailleurs j'ai sauté de nombreuses pages... car leur travail n'était pas seulement de nettoyer, mais aussi de tuer les animaux domestiques et errants, par peur de voir se propager les radiations.

Pour résumer, c'est un recueil de témoignages bouleversants dont on ne ressort pas indemnes. Un méli-mélo de sentiments : la peur, l'incompréhension, la crédulité, le désespoir... mais aussi la survie, la foi. Chaque témoignage rapproche la catastrophe à la seconde guerre mondiale, et il est vrai qu'il y a certains parallèles : la population évacuée, le déploiement de l'armée, le sentiment de vaincre, se construire des abris contre les atomes, sauf que l'ennemi est invisible et qu'il est méconnu, d'une part parce que la population connaît peu de choses sur les radiations, et de l'autre parce que le gouvernement a délibérément choisi de les laisser dans l'ignorance.

Ce livre est un concentré de douleur et d'amour, d'humanité et de monstruosité, de résignation et de colère, d'héroïsme et de lâcheté. Il n'y a pas de jugements sur les évènements et les causes. C'est arrivé. Chacun tente de survivre, et de vivre avec...


Je me demande pourquoi on écrit si peu sur Tchernobyl. Pourquoi nos écrivains continuent-ils à parler de la guerre, des camps et se taisent sur cela ? Est-ce un hasard ? Je crois que, si nous avions vaincu Tchernobyl, il y aurait plus de textes. Ou si nous l’avions compris. Mais nous ne savons pas comment tirer le sens de cette horreur. Nous n’en sommes pas capables. Car il est impossible de l’appliquer à notre expérience humaine ou à notre temps humain…

Alors, vaut-il mieux se souvenir ou oublier ?

dimanche 13 décembre 2020

Nous qui n'existons pas - Mélanie Fazi.


« Est arrivé un jour où la fiction n'a pas suffi. »

Aussi curieux que cela puisse paraître, il me semble qu'une des forces de l'œuvre de Mélanie Fazi est que précisément la fiction n'a jamais suffi. Qu'elle a toujours su trouver d'autres biais pour exprimer cette tension personnelle, intime, dont elle nous fait part dans ce livre, et qui est matière de toute sa création.




Je ne sais pas trop de quelle manière commencer cet article… c’est assez délicat de « juger » un livre aussi intime, cependant je tiens à en parler car c’est une lecture qui m’a marqué, dans laquelle j’ai su me reconnaître sans pour autant partager l’expérience de l’auteure car chaque individu est unique et qu’il y a autant d’expérience que de gens sur terre. Toutefois, les mots de l’auteure m’ont parlé, elle a su me toucher, et je me suis sentie… moins seule, dans ce que je ressens, ce que je vis.


Ce livre est un témoignage, dans lequel l’auteure parle d'elle-même, des autres, de ses questionnements, ses souffrances, sa solitude, son mal être, son mode de vie, sa sexualité, sa perception du monde et le décalage qui en résulte et qu’elle détecte très tôt vis-à-vis de son entourage, son expérience modelée par une différence présente en elle depuis longtemps, mais qui fut longue à identifier. Une différence parfois source de souffrance, de doutes, car elle se manifeste sur un « sujet » qui semble, à la majorité d’entre nous, si évident, si naturel. Il s’agit de l’envie d’être en couple, une envie que l’auteure ne comprend pas et ne « possède » pas. Mélanie Fazi considère en effet le fait de vouloir être en couple comme un concept étrange, car elle ne comprend pas l’attrait et le besoin de se mettre dans cette cas. Elle n’en a jamais ressenti le besoin, sa vie lui convient comme elle est, et elle ne trouve pas qu’il y a un manque dans sa vie.


Cependant, comme Mélanie Fazi nous le raconte, c’est une différence qui est difficile à vivre et à expliquer dans une société où vivre en couple est une normalité, quelque chose de banal et universel et que c’est davantage le fait de ne pas vouloir vivre en couple qui est considéré comme étrange. La majorité des individus aurait en effet tendance à croire que de ne pas se mettre en couple est un choix prit par dépit, parce qu’on se lasse de chercher la bonne personne, parce qu’on a vécu des déceptions amoureuses, parce qu’on a vécu quelque chose de traumatisant dans notre passé qui nous fait refuser cette intimité. Le fait est que... ce n’est pas forcément le cas. C’est quelque chose que l’auteure, ainsi que d’autres personnes, ne souhaitent pas, simplement parce que c’est pour une notion étrangère, voire absurde. C’est quelque chose qui ne les attire pas, et ce n’est pas forcément parce que quelque chose est arrivé. Ce n’est pas un manque non plus, puisque l’auteure n’a jamais ressenti de manque, comme elle n’a pas ce désir de se mettre en couple. Il ne s’agit pas non plus d’un blocage, car le blocage est une envie contrariée, ne pas pouvoir faire ce qu’on voudrait faire, ce qui n’est clairement pas le cas chez elle.


J’aurais aimé pouvoir dire : moi aussi, j’ai connu tout ça. J’aurais aimé me savoir « normale » et ne pas avoir à me cacher. La société n’est pas tendre avec ceux qui sortent du rang ; on n’a pas envie de subir les regards moqueurs ou navrés, d’être qualifiée de coincée, de frigide, de vieille fille.


L’amour romantique est un sujet universel, bien difficile à esquiver en société ! L’auteure nous évoque les remarques blessantes du quotidien sans mauvaise intention car les personnes autour de nous ne savent pas de quelle manière ces mots résonnent en elle, en nous. Par exemple, ses amies parlant de leur couple et s’attendant à ce qu’elle fasse de même, le médecin ou gynécologue qui demande la date du dernier rapport sexuel, des questions de contraception, et devoir expliquer pourquoi on en utilise pas. Il y a aussi ces personnes qui disent que c’est simplement parce qu’on a pas assez cherché, qu’on a pas encore trouvé le bon alors qu’on attend simplement qu’on nous dise : « Ce n’est pas un problème », qu’il était réellement possible de ne pas souhaiter ce genre de relation et que l’image populaire de la célibataire qui vit seule avec ses chats le fait par choix, parce que c’est ce qu’elle désire et que c’est ainsi qu’elle peut vivre en paix avec elle-même et non par dépit, non pas parce qu’elle a mal tourné ou parce qu’elle fait fuir le reste du monde.


Cela ne veut pas dire que les personnes comme l’auteure sont asociaux pour autant, comme Mélanie Fazi l’explique : elle a besoin de la présence des autres, de relation d’amitié, de moments partagés avec ses proches, tout comme elle a un besoin tout aussi important de solitude. La solitude n’est pas une chose nécessairement triste comme le veut l’image populaire, mais comme un besoin vital. C’est quelque chose de naturel pour elle.


Elle nous parle de son incompréhension, depuis l’enfance, de ne trouver que des récits qui se terminent en histoires d’amour, pourquoi les filles regardent les garçons (ou d’autres filles), comment la plupart des chansons aborde l’amour romantique car c’est universel, comment chaque histoire comprend une histoire d’amour pour être complète et que, si la romance n’est pas le cœur du sujet, les personnages seront déjà en couple ou désolés de ne pas l’être, que la plus belle chose qui puisse arriver au héro est de trouver son âme sœur, comment les personnages de fiction seuls le sont parce qu’ils ont “un problème”, qu’ils sont immatures, tordus, ridicules ou dangereux ou parce que la vie les a brisé. Que peut-on alors en déduire ? Quel message cela donne aux personnes comme Mélanie Fazi ?


L’auteure nous raconte alors comment elle a essayé de faire comme les autres filles, d’imiter leurs discours pour s’intégrer aux conversations ou d’essayer de se projeter dans ces situations qu’elles semblent toutes rêver, mais elle s’est rendue compte que cela sonnait faux, et que cette situation ne l’intéresse pas.


Elle nous parle alors de ses questionnements. Pourquoi tout ça semble naturel aux autres et pas à elle ? Pourquoi les autres y arrivent mais pas elle ? Elle nous évoque son angoisse lorsqu’elle s’est rendue compte que, plus elle avance dans l’âge, plus ce “problème” n’est pas réglé et cela lui pèse puis l’acceptation qu’elle n’aurait jamais envie d’être en couple, sans toutefois se défaire de cette envie de savoir : comment ça fait d’être en couple, d’aimer et de vivre avec quelqu’un, le plaisir qu’on a, pourquoi ce besoin. Elle nous parle de sa dépression, de ses séances avec une thérapeute ouverte et chaleureuse, à l’écoute, qui ne juge pas sa différence mais qui l’a encouragé à respecter cette particularité plutôt qu’à l’effacer.


Elle nous parle aussi de la découverte de son attirance pour les femmes, mais comment elle ne cherche pas de relation pour autant ou d’aventure d’un soir. Elle se pose des questions d’identité, sur l’homosexualité, mais aussi des questions de genre (comment elle se sent plus féminine en cessant de porter des robes et des talons par exemple). Elle nous confie ses doutes et ses questionnements, elle se demande comment se qualifier de lesbienne alors qu’elle n’a eu aucune relation avec une femme et n’en a aucune envie. Elle parle également des étiquettes. Certains se demandent à quoi bon s’affranchir d’une norme pour en endosser une autre, puis elle y répond : parce que c’est rassurant, tout simplement, de ne pas être seul, de ne pas être une bête curieuse, que ce qui nous arrive est normal, différent mais normal, l’étiquette donne le droit d’exister.


Lire ses mots m’a réconforté, m’a fait me sentir moins seule. Je me suis retrouvée plusieurs fois dans ses propos, dans son expérience, ses peurs, ses doutes, ses questions, son mal-être. Ce témoignage m’a parlé et m’a beaucoup touché, l’écriture et la publication de ce livre n’ont pas du être facile pour elle tant ce témoignage est intime, ce n’est pas aisé de se mettre à nu, ainsi je la remercie pour ce livre car grâce à elle et son témoignage, je me sens moins seule, et je sais qu’il y a des personnes comme nous qui existons et qui revendiquent leur différence.


J’ai aimé découvrir son rapport à l'écriture, aux livres, le cheminements de ses pensées, la manière dont elle nous présente les choses. En bref, c'est une autobiographie touchante,  juste, intime, pleine de sensibilité, qui fait la lumière sur de nombreux sujets qui ne sont pas facilement abordés.


La différence dont je vous parle tient à l’absence d’une petite chose très bête que tout être humain est censé posséder : une pulsion considérée comme la chose la plus universelle et la plus banale au monde. Celle qui pousse à chercher un partenaire, à désirer la vie de couple, les relations charnelles, celle qui incite à fonder une famille. La recherche de l’âme sœur, si vous voulez. Après tout, les contes de fées de notre enfance se terminaient toujours quand nos héros partaient vivre heureux et faire beaucoup d’enfants.

C’est un présupposé très fort, admis par tous : l’être humain a besoin de nourriture, d’oxygène et d’une vie de couple. Il en a toujours été ainsi.

Alors que faire, et comment vivre, quand vous ne vous y reconnaissez pas ?

dimanche 8 novembre 2020

Comme un Allemand en France - Aurélie Luneau, Jeanne Guérout et Stefan Martens.

Ils sont 80 000 en 1941, près d'un million à la veille du débarquement en juin 1944. Issus de tous les milieux et de toutes les régions, certains quittent leur foyer pour la première fois. Cinq années durant, ces Allemands qui occupent la France écrivent à leurs familles, se confient à leurs journaux intimes, croquent leur quotidien dans des calepins, photographient les paysages.

Avec le temps, leurs sentiments évoluent. Les lettres des premiers mois se veulent rassurantes, et même fanfaronnes ; peu à peu, le doute s'installe. Certains ont une foi absolue en Hitler. D'autres [...] sont gagnés par l'empathie et tissent des liens avec les Français.

Il a fallu deux années de recherche en Allemagne pour trouver, sélectionner et rassembler ces écrits complètement inédits en France. Ils renouvellent de manière passionnante notre regard sur cette période. Entre les lignes se dessine un nouveau visage de l'Occupant, plus complexe, plus subtil.

Sous la plume des Allemands, une autre guerre nous est racontée.


Avec le nombre d'ouvrages sur le sujet publiés depuis l'époque même de ce conflit, la Seconde Guerre Mondiale est l'un des épisodes de notre Histoire les plus documentés qui existe. De nos jours, encore, des témoignages se font connaître et des lettres et journaux refont surface. Ici, trois auteurs ont choisi de se pencher sur un sujet méconnu et de nous plonger dans l’intimité des soldats allemands envoyés en France pendant l’Occupation de 1940 à 1944.


C’est un bel ouvrage composé de fac-similés et de photographies d’époque qui illustrent et mettent en valeur les lettres. Les soldats étaient souvent munis de petits appareils photo, leur permettant d’envoyer de nombreux clichés à leur famille pour les rassurer et décrire leur quotidien. Nous découvrons de nombreuses photos des soldats, des villes et des campagnes françaises, de Paris et ses monuments. Il y a parfois même des photos de propagande pour montrer aux Français la bienveillance de l’occupant. Ces photographies donnent l’impression que les soldats font un voyage touristique, d’autant plus qu’ils sont préoccupés par l’achat de nourriture et de vêtements pour leurs familles, comme des souvenirs à leur envoyer.


L’ouvrage est divisé en cinq parties, correspondant aux années de guerre. Nous commençons bien-sûr avec 1940, « Le temps des vainqueurs » où les soldats endoctrinés donnent l’image d’une France peuplée d’habitants oisifs, sales ou paresseux, dont le salut ne peut venir que de l’Allemagne. Pour d’autres, au contraire, cette campagne militaire prend des airs de voyage touristique, ils achètent des vêtements et autres biens pour leurs familles. Il y a peu d’animosité entre l’occupant et l’occupé, Allemands comme Français sont soulagés que la guerre soit terminée et les soldats sont priés d’être courtois afin de mieux se faire accepter des Français. La France est un pays alors désorganisé par la guerre et l’exode des Français qui fuient les zones de combat. Résister à l’occupant est alors loin d’être leur priorité.


Ensuite, 1941, « Heureux comme un Allemand en France », une année charnière où les Français sont victimes de privations et d’interdits (couvre-feu à 23h, contrôle de l’ouverture/fermeture des lieux publics), et commencent à ressentir de l’hostilité envers les vainqueurs. Les Allemands s’installent, souvent chez l’habitant, il y a des rapports courtois mais on sent les premières agitations de la Résistance. Le climat change d’air, les Allemands se retournent contre leur allié russe et en payent le prix, le Japon attaque Pearl Harbor, ce qui déclenche l’entrée en guerre des États-Unis.


Nous passons à 1942, « La confiance ébranlée ». Les soldats allemands racontent être plus fréquemment victimes de l’hostilité de la population. Les persécutions contre les Juifs s’intensifient, de même que les actes de manifestations et les sabotages provoqués par la Résistance, mais les soldats en parlent peu, pour ne pas inquiéter leurs familles. L’Allemagne vit ses premières défaites mais les soldats s’accrochent à la foi d’une victoire de leur pays. Certains ont honte en voyant les discriminations contre Juifs. D’autres racontent leurs rencontres et relations avec les autres Français, donnant presque l’illusion que les auteurs des lettres ne sont pas des soldats mais des civils en vacances.


En 1943, ce sont « Les désenchantements ». Les bombardements s’intensifient sur le Reich pour démoraliser l’armée et détruire leur équipement, la France est également touchée par ces bombardements. Enfin, en 1944, « L’année des vaincus ». Dans cette partie, le débarquement allié occupe les esprits, de plus en plus de soldats sont envoyés en France, l’urgence est de réduire les actions de la Résistance. Les SS se livrent à des pillages et terrorisent les populations, et les soldats allemands refusent d’être associés à de tels actes. Après le débarquement, la libération de Paris, sonnant le glas d’un quotidien partagé entre Français et Allemands depuis 5 ans. Mais leur « aventure » ne s’arrête pas là, car les auteurs de l’ouvrage ont également publié la correspondance des soldats allemands qui se sont retrouvés prisonniers après la guerre.


L’ouvrage est également illustré de croquis des soldats, on y trouve également une chronologie et, avant chaque « chapitre », deux pages d’introduction pour nous permettre de remettre en contexte chaque année de guerre, de 1940 à 1944. Chaque lettre est également précédée d’une courte biographie de l’auteur et un portrait, et ce qu’il est advenu d’eux, nombreux sont ceux qui sont morts sur le front de l’Est. Nous avons très peu de lettres de soldats hauts gradés. Il s’agit essentiellement de découvrir le soldat allemand, non les SS. Ces soldats racontent leur quotidien, leurs pensées à leur famille. Les opérations militaires sont peu décrites (qu’il s’agisse des combats ou de leurs fonctions une fois installés chez l’habitant), censure oblige, et par volonté de ne pas inquiéter leur famille, ainsi on retrouve moins le côté militaire dans ces lettres et davantage le côté personnel car les soldats écrivent à leurs familles, il y a de la tendresse dans ces mots, pour leurs familles qui leur manquent tant.


J’ai trouvé intéressant de découvrir le quotidien et presque l’intimité, les pensées, de ces soldats allemands. Ce sont des hommes au positionnement variable, du francophile au soldat qui croit en l’idéologie nazie, des hommes qui croient à leur combat et d’autres qui deviennent pessimistes, désabusés. J’ai trouvé d’autant plus intéressant le changement de mentalité qui s’opère chez la plupart d’entre eux, le glissement qui s’opère peu à peu : du soldat victorieux en 1940, que reste-t-il en 1944 ? Face aux défaites que connaît le Reich à partir de 1941, aux discriminations contre les Juifs, certains ont honte de porter l’uniforme allemand, deviennent moins sûrs d’une victoire allemande, d’autres conservent leurs convictions jusqu’à la fin et foi en leur Führer. Les descriptions parfois bucoliques et poétiques de 1940 et 1941 font progressivement place à des réalités de plus en plus dures et terre à terre au travers desquelles la lassitude, voire le découragement, transpirent de plus en plus fréquemment, sans oublier leur hantise d’être transféré sur le front de l’Est, combattre les Russes…


J’ai trouvé d’autant plus intéressant le regard que portaient ces soldats à l’encontre des Français, un regard qui variait d’un soldat à un autre. Nous avons ici deux peuples différents qui se rencontrent et c’est une rencontre choc ! On découvre l’image que la plupart des Allemands se sont faits de la France, et qui décrivent une France oisive et décadente avec un peuple paresseux et crasseux, et les Françaises sont décrites comme des prostituées car elles se maquillent, à l’inverse de l’image de la femme allemande dans l’idéologie nazie qui veut que la femme ne travaille pas, ne se maquille pas et reste au foyer. Il y a aussi le choc de certains soldats en découvrant des personnes noires sur le sol français et au sein de son armée. Si certains méprisent les Français, d’autres admirent leur courage face à l’adversité. Des soldats prennent parfois en pitié des Français dans la misère, pendant l’exode de 1940, et leur donnent de la nourriture provenant de leurs rations. Pour la plupart des Allemands, c’est la joie de la découverte de la France, la « Grande Nation », mais surtout Paris, la beauté de ses cathédrales et de ses monuments, les plages françaises et la beauté de ses montagnes et de ses glaciers.


Si je m’attendais à rencontrer le mépris de certains Allemands sur les Français (compte-tenu des circonstances de la Grande Guerre, et leur défaite), j’ai tout de même été surprise par le ton méprisant et le ton péjoratif des soldats, surtout des plus jeunes, à l’égard des Français. Heureusement, et ce fut une agréable surprise, d’autres ont fait preuve d’une certaine sympathie, se sont liés avec les familles les hébergeant, et ont ressenti de la tristesse à l’idée de quitter un pays pour lequel ils se sont attachés. À noter que les soldats pouvaient disposer d’un magazine pour leur donner les bonnes adresses parisiennes, des conseils pratiques, un lexique pour comprendre les Français et que ces soldats ont pu, pour certains, discuter avec des Français et découvrir les préjugés qu’eux-mêmes avaient à l’égard des Allemands.


Comme un Allemand en France est un ouvrage historique riche et intéressant, dont j’ai beaucoup apprécié la lecture et qui m’a donné l’envie de me plonger dans d’autres ouvrages sur la Seconde Guerre Mondiale.


C'est vraiment étrange : le ciel, ici en France, est exactement comme celui de l'Allemagne, et l'herbe et les arbres ont les mêmes couleurs, et les oiseaux chantent comme ceux de chez nous en Allemagne. Il n'y a que les hommes qu'on ne peut pas comprendre. Si seulement tous les gens sur terre parlaient la même langue et pouvaient se parler ! Je me trouve en dehors de la ville, dans un bistrot à l'écart, et à part moi il y a encore quelques Français assis aux tables à côté, buvant leur apéritif. Il y en a un qui essaie de me parler - mais c'est impossible, même en agitant les mains ou en faisant des grimaces. Je voudrais lui poser tant de questions, et lui sans doute de même.

lundi 14 décembre 2015

Le Pianiste - Wladyslaw Szpilman.



Septembre 1939. L'invasion de la Pologne, décrétée par Hitler, vient déclencher la Seconde Guerre mondiale. Varsovie est écrasée sous les bombes ; à la radio résonnent les derniers accords d'un nocturne de Chopin. Le pianiste Wladyslaw Szpilman est contraint de rejoindre le ghetto nazi recréé au cœur de la ville. Là, il va subir l'horreur au quotidien, avec la menace permanente de la déportation. Miraculeusement rescapé de l'enfer, grâce à un officier allemand mélomane, le pianiste témoigne au lendemain de la victoire alliée...






C'est toujours un peu spécial de rédiger un billet sur un témoignage, un peu délicat. On ne peut pas juger sur la qualité du contenu, pas forcément sur le style de l'auteur ; on montre surtout les émotions causées par la lecture de l'ouvrage, ce que l'histoire a déclenché chez nous, comme émotions. J'ai lu Le Pianiste dans une période de creux littéraire, je n'avais pas la motivation de lire ou de poursuivre un roman, pourtant ce roman m'a captivé. Autant dire, il a été lu rapidement et j'ai eu du mal à le lâcher, et je l'ai quitté avec regret.


Wladyslaw Szpilman
Cet ouvrage a une histoire particulière : il a d'abord été publié sous le titre d'Une ville meurt, et son auteur l'a rédigé peu de temps après la guerre, alors qu'il était encore sous le coup de la souffrance vécue. Dans ce livre, Wladyslaw Szpilman raconte son quotidien en tant que pianiste et musicien à la radio, à Varsovie. Il était, et demeure encore, un pianiste célèbre dans sa patrie : il fut en effet compositeur de musique de films et fut pianiste officiel de la Radio polonaise. Il nous raconte d'abord sa jeunesse, comment, durant l'été 1933, c'est un peu l'insouciance à Varsovie car personne ne croit vraiment que les troupes allemandes vont arriver jusqu'à eux. Mais très vite le ton change : Szpilman raconte comment l'arrivée des Allemands pendant la Seconde Guerre Mondiale a bouleversé son quotidien : l'occupation allemande de la Pologne, la mise en place des Juifs dans un ghetto, les règles de vie et l'enfer vécus dans ce ghetto. 

Il raconte aussi le douloureux épisode de la déportation des Juifs du ghetto, dont la famille de Szpilman, dans un camp de concentration, à laquelle il échappa de justesse car enlevé de la file par quelqu'un qui connaissait et admirait le pianiste. Seul pendant un temps, Szpilman parvint à survivre à Varsovie grâce au soutien et à la solidarité d'amis et connaissances qui l'hébergèrent après sa fuite du ghetto, et qui risquèrent leur vie pour lui procurer nourriture et cachettes. C'est ainsi que, pendant une partie de la guerre, Szpilman alla de cachettes en cachettes pour tenter de survivre. Je vais spoiler cette partie de l'histoire, mais si vous avez vu le film, l'histoire n'a aucun secret pour vous : [spoiler] Un jour, un peu avant la fin de la guerre, dans une Varsovie quasiment détruite et déserte, Szpilman fut découvert par un officier Allemand, Wilm Hosenfeld, qui choisit de ne pas le dénoncer ou de l'arrêter mais de l'aider à se cacher et de lui apporter vêtements et nourriture [/spoiler]

J'ai beaucoup aimé suivre Szpilman au cours de son récit. D'une part, l'histoire qu'il a vécu est à la fois terrible mais aussi incroyable : survivre un conflit aussi destructeur que la Seconde Guerre Mondial, survivre en tant que Juif en Pologne, d'abord dans un ghetto, puis en échappant, presque par un coup de force du destin, le miracle non attendu, à la déportation, en survivant dans une Varsovie occupée par l'ennemi, de cachette en cachette, vivant seul et caché une majeure partie de son temps sans perdre la raison, mais aussi par sa rencontre inoubliable avec un officier allemand, qui choisit de le laisser en vie et même de lui apporter vêtements et nourriture, après un air de Chopin joué ; d'autre part parce que Szpilman ne garde aucune rancune, aucune haine envers les Allemands ou ceux qui ont collaboré pour mener les Juifs à leur perte. Aucune rancœur n'est ressentie, c'est essentiellement le récit d'un homme qui survit, malgré ses peurs, malgré tout ce qu'il a perdu, mais qui tente de continuer à vivre. Szpilman ne pousse pas à la haine. Après tout, dans son récit, il y a des bons comme il y a des méchants Allemands (Wilm Hosenfeld qui a sauvé Szpilman, et qui lui avoua ne pas être fier d'être Allemand, après tout ce qu'il s'est passé), comme il y a des bons comme des mauvais Polonais (les victimes de la guerre et de l'antisémitisme, les résistants... tout comme les Polonais qui ont choisi de collaborer et même de torturer).


 


- L'affiche américaine et l'affiche française -

La plume de l'auteur est légère. Le vocabulaire choisi est simple et direct, presque froid pourrait-on dire. L'auteur décrit tout en sobriété mais de manière efficace, poignante, car on ne peut pas rester insensible aux événements qu'il relate, mais sans descriptions vraiment "crues" pouvant heurter les plus sensibles. Il est important de noter que l'auteur a écrit ces lignes alors qu'il était encore sous le choc de ce qu'il a vécu, d'où sa manière de décrire "froidement" les choses, de nous renvoyer aux horreurs subies par les Polonais, mais qui sait prendre le lecteur aux tripes. Le but de l'auteur n'est pas de faire de belles phrases après tout, mais de relater ce qu'il a vécu.

Une particularité de l'histoire : la musique a permis, d'une certaine manière, à sauver Szpilman, à garder la raison, à survivre. C'est également la musique qui caractérise la rencontre entre Szpilman et Hosenfeld. C'est d'ailleurs une occasion pour moi de dire que j'ai beaucoup aimé les derniers chapitres, les dernières pages du livre où Szpilman rencontre Hosenfeld (ou plutôt Hosenfeld qui tombe sur Szpilman) et les événements qui ont fait que cet officier allemand décide de sauver Szpilman. Peut-être, comme le film le suggère, il a été profondément touché par sa musique, par le morceau que Szpilman a joué. Peut-être, sûrement, parce qu'Hosenfeld était un homme bon au fond de lui.

Ce livre (ou alors l'édition) relate également l'histoire de ce livre : ses nombreuses censures par des dirigeants communistes (à l'époque où l'Europe de l'Est, après la guerre, était sous autorité communiste) car jugé comme non politiquement correct : Szpilman relate non seulement les souffrances des Juifs, fait mention d'holocauste, parle des collaborations qui se sont produites entre des Polonais et des Allemands, et présente un officier allemand comme sauveur. C'est son fils, Andrzej, qui parvint à republier ce livre sous le nom que nous lui connaissons et que, petit à petit, les éditeurs de nombreux pays prirent la suite pour rendre l'ouvrage accessible. Ce livre a également consacré quelques pages pour parler de Wilm Hosenfeld, l'officier allemand qui sauva la vie de Szpilman, notamment pour en apprendre plus sur ce personnage, sa vie, mais également d'autres gestes qu'il a accompli pour sauver, ou témoigner de la gentillesse, à des Juifs au cours de la guerre. En plus du récit de Szpilman, ce livre m'aura vraiment permis de découvrir ce personnage discret de l'histoire et qui a pourtant fait beaucoup. Je remercie cet ouvrage pour m'avoir fait découvrir un peu plus Wilm Hosenfeld.

En bref : un témoignage que j'ai eu du mal à lâcher, qui a su me toucher, me captiver. L'histoire de Szpilman est inoubliable, avec son lot d'horreurs comme de miracles. Cette histoire est vraiment intéressante et écrit sobrement.


Quand j'y repense, cette période de deux années ou presque dans le ghetto me rappelle une page beaucoup plus courte de mon enfance. Je devais me faire opérer de l'appendicite. L'intervention s'annonçait sans surprise, sans rien d'inquiétant. Mes parents étaient convenus d'une date avec les médecins, une chambre avait été retenue pour moi à l'hôpital. Dans l'espoir de me rendre l'attente moins pénible, ils s'étaient ingéniés à transformer la semaine qui me séparait de l'opération en une succession de sorties, de cadeaux, de distractions. Nous allions manger des glaces tous les jours, puis c'était le cinéma, ou le théâtre. Ils me couvraient de livres, de jouets, de tout ce que je pouvais convoiter dans mon cœur. En apparence, je n'avais besoin de rien d'autre pour me sentir pleinement heureux. Et pourtant je me rappelle encore que pendant toute cette semaine, devant un film, à une représentation théâtrale, chez le glacier, et même quand je plongeais dans des jeux qui demandaient la plus grande concentration, je n'ai pu me libérer une seule seconde de la peur insidieuse qui restait tapie persistante dans mon estomac, de cette angoisse informulée mais persistante à l'idée de ce qui allait de passer lorsque le jour redouté finirait par arriver.

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