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vendredi 8 septembre 2023

La petite boutique aux poisons - Sarah Penner.

Lors d'une froide soirée de février 1791, à l'arrière d'une sombre ruelle londonienne, dans sa boutique d'apothicaire, Nella attend sa prochaine cliente. Autrefois guérisseuse respectée, Nella utilise maintenant ses connaissances dans un but beaucoup plus sombre :

Elle vend des poisons parfaitement « déguisés » à des femmes désespérées, qui veulent tuer les hommes qui les empêchent de vivre. Mais sa nouvelle cliente s'avère être une jeune fille de 12 ans, Eliza Fanning.

Une amitié improbable va naître entre elles, et entraîner une cascade d'événements qui risquent d'exposer toutes les femmes dont le nom est inscrit dans le registre de Nella...

De nos jours à Londres, Caroline Parcewell passe son dixième anniversaire de mariage seule, encore sous le choc de l'infidélité de son mari. Lorsqu'elle découvre sur les bords de la Tamise une vieille fiole d'apothicaire, elle ne peut s'empêcher de faire des recherches et va découvrir une affaire qui a hanté Londres deux siècles auparavant...



Je commence le Pumpkin Autumn Challenge avec ce roman qui me faisait de l’œil depuis un moment, avec sa jolie couverture et son résumé alléchant. Au final, c’est avec une déception que j’ai commencé le challenge !



Je pense que ma déception est en partie due au fait que le roman n’aura pas réussi à combler mes attentes et que ce que propose la quatrième de couverture ne correspond pas tout à fait à l’intrigue. En lisant la quatrième de couverture, cela m’a évoqué l’histoire de Giulia Tofana, une empoisonneuse du XVIIe siècle qui fournissait des poisons aussi discrets qu’efficaces des femmes qui désiraient échapper à un mariage violent et malheureux. Notre empoisonneuse fictive, Nella, partage des similitudes avec la Tofana. Une mère qui travaillait dans le commerce d’herbes et produits guérisseurs, la fille qui reprend la boutique et qui finit par concocter des poisons pour des femmes désirant échapper à l’emprise d’un homme, qu’il soit père, mari ou autre, qui a une jeune fille comme apprentie, et qui fini par être inquiétée par la justice parce qu’une de ses clientes a commis une erreur.



Le roman partait sur plein de bonnes idées, entre l’histoire autour d’une empoisonneuse qui veut donner aux femmes la possibilité de se faire justice ou de sauver elle-même, une sorte de serial killer pour la cause des femmes, une dénonciation de la condition de la femme à l’époque (mariages forcés, le peu de droits de la femme, etc), l’enquête pour découvrir la véritable identité de l’empoisonneuse, ainsi qu’une dynamique intéressante entre Nella et Eliza, d’abord sa jeune cliente qui aspire ensuite à devenir son apprentie, et qui devient peu à peu la fille que Nella n’a jamais eu. Si j’omets toute la partie du roman se situant de nos jours, le roman commence très bien et nous suivons avec plaisir Nella et Eliza. C’est ensuite que mon enthousiasme se fane peu à peu.



Attention mes bons, ça va spoiler !



On apprend que Nella a commencé à vendre des poisons après avoir été trahie par un homme. On pourrait alors croire qu’elle veut donner aux femmes le pouvoir de se venger, de se sauver d’une situation malheureuse ou abusive avec un homme de leur entourage. Or, Nella parle à la fois d’aider les femmes mais également de la noirceur de son âme qui grandit à chaque meurtre qu’elle commet. Elle dit vouloir aider ces femmes mais ne pas aimer ce qu’elle est devenue et mériter n’importe quel malheur lui arrivant. Certes, avoir des morts sur la conscience est un lourd poids à porter, mais Nella revendique le fait d’aider ses clientes et le fait car elle sait que cela apporte de l’aide à ces femmes. J’ai trouvé son comportement paradoxal.



Ajoutons à cela des moments très peu crédibles ou alors très discutables, notamment le fait que Nella fait graver ses fioles avec le même dessin d’ours sans penser un seul instant qu’un jour ça pourrait se retourner contre elle, ou que ses clientes n’ont pas pensé à se débarrasser d’une preuve aussi capitale, qu’Eliza soit trop adulte et réfléchie pour une fillette de douze ans et pourtant avec des réactions peu appropriées à son inexpérience et à son jeune âge.



La plus grosse incohérence, pour moi, est que Nella tienne un registre avec le nom de ses clientes mais ne souhaite pas s’en débarrasser car ce registre est la seule preuve tangible que les femmes qui ont fait appel à elles vont être oubliées de l’Histoire. Et c’est là que j’ai envie de dire : Nella, grosse débile, à ton avis qu’est-ce qui est préférable entre détruire le registre et que tes clientes restent anonymes et oubliées de l’Histoire mais VIVANTES et non inquiétées par la justice, ou que tu conserves le registre pour qu’on se souvienne de ces femmes, avec le risque qu’il soit trouvé et que l’Histoire se souvienne de tes clientes mais en tant que criminelles condamnées à mort ?




L’histoire de Nella reste cependant la plus intéressante du roman, celle que j’ai apprécié le plus. J’ai apprécié les prémisses du roman, découvrir le métier de Nella, ses motivations, son histoire, sa rencontre avec Eliza et comment celle-ci aide sa maîtresse à empoisonner son mari, ainsi que le début de l’enquête autour de Nella. Cependant, il m’a manqué de l’action dans ce roman (des courses poursuites, des découvertes mystérieuses, plus de dynamisme entre Nella et ses clientes ou encore Nella et Eliza, Nella qui permet bien d’autres empoisonnements avant que la justice ne s’intéresse à elle, que sais-je encore ?). On est bien souvent plongé dans les pensées des personnages.



En parallèle, nous suivons Caroline, dans le XXIe siècle, qui a tout plaqué pour se ressourcer à Londres après avoir appris que son mari la trompait. Pour se changer les idées, elle participe à des fouilles au bord de la Tamise organisées par un groupe d’archéologues amateurs, où elle trouve une fiole du XVIIIe siècle avec un motif d’ours. C’est en faisant des recherches que Caroline découvre petit à petit l’histoire de Nella. Le choix de la double temporalité aurait pu être judicieux pour apporter un peu de suspens à l’enquête et nous permettre de découvrir en même temps que Caroline le fin mot de l’enquête, toutefois la narration piétine, c’est très mou et le personnage de Caroline n’est pas du tout attachant.



J’avoue avoir été moins emballée par cette partie de l’histoire, d’une part moins intéressante pour moi par rapport à l’histoire de Nella et Eliza, d’autre part parce que l’enquête que mène Caroline est trop facile et peu crédible, et en même temps occultées par les problèmes conjugaux de Caroline.



Premièrement, j’ai du mal à croire que Caroline puisse trouver lors de son premier jour de fouilles une fiole alors que les locaux, qui fouillent depuis des années, peinent à trouver des objets, et qu’en moins d’une semaine Caroline ait tout découvert sur l’histoire de Nella. J’ai également du mal à croire qu’on puisse trouver une fiole en verre datant de plus de trois siècles encore en parfait état, ou que Caroline puisse trouver, avec l’aide de son téléphone, une échoppe du XVIIIe siècle qui a miraculeusement survécu dans un quartier d’affaires de Londres, une ville en perpétuel mouvement qui a subi de nombreux travaux et transformation. Quoi, tout Londres se serait modernisé mais serait passé à côté d’une vieille boutique tandis que les bâtiments autour ont été détruits ou remodelés ? Sans oublier que Caroline, avec juste son téléphone portable et quelques recherches sur internet, et une bibliothécaire qui la considère comme sa BFF en moins de 48h, réussi à découvrir toute l’histoire ? Ce n’est pas crédible du tout. Mais peut-être était-ce la raison de la tromperie de son mari, pour que Caroline ait une chance de cocue.




Ajoutons à cela que Caroline parle un peu trop de son mari. Je veux bien croire qu’il est très difficile de cesser d’aimer quelqu’un qu’on aime depuis des années, malgré une tromperie, mais tout de même… quand son mari la rejoint à Londres, elle le laisse partager sa chambre d’hôtel, elle le laisse l’accompagner quand elle sort manger, et quand Monsieur est malade, Madame est aux petits soins... Madame, vous n’êtes pas rancunière du tout !



Je ressors donc déçue de ce roman, ce qui est dommage car l’auteure avait tout de même réussi à capter mon attention pendant une bonne partie du roman et le thème sur une serial killer qui agit pour la cause des femmes, la promesse d’une enquête autour des empoisonnements dans un Londres historique étaient alléchants ! J’aime beaucoup le principe de base, mais le mystère vendu dans le résumé est très surestimé et l’intrigue manque de profondeur à mon sens, tout est cousu de fil blanc, voir peu crédible, et cela aurait mérité plus de profondeur tant au niveau de l’intrigue que des personnages. Sans oublier que le féminisme qu’on proclame est relatif. Je m’attendais à autre chose. Heureusement que la plume est agréable et ce voyage dans le temps a été plaisant. Je n'en garderai cependant pas un souvenir mémorable.


Je ne connaissais ni son âge ni son adresse. Ni sa place dans la société ni les troubles qui la hantaient en rêve quand la nuit tombait. Victime ou pécheresse. Jeune épouse ou veuve vengeresse. Servante ou courtisane.

jeudi 30 septembre 2021

Les sorcières de Pendle - Stacey Halls.

« Lancashire, Pendle, 1612. A 17 ans, Fleetwood Shuttleworth est enceinte pour la quatrième fois. Mais après trois fausses couches, la maîtresse du domaine de Gawthorpe Hall n'a toujours pas donné d'héritier à son mari. Lorsqu'elle croise le chemin d'Alice Gray, une jeune sage-femme qui connaît parfaitement les plantes médicinales, Fleetwood voit en elle son dernier espoir. Mais quand s'ouvre un immense procès pour sorcellerie à Pendle, tous les regards se tournent vers Alice, accusée comme tant d'autres femmes érudites, solitaires ou gênantes.

Alors que le ventre de Fleetwood continue de s'arrondir, la jeune fille n'a plus qu'une obsession pour sauver sa vie et celle de son bébé : innocenter Alice. Le temps presse et trois vies sont en jeu. Etre une femme est le plus grand risque qui soit. »


Les sorcières de Pendle est un roman tiré d’un événement historique. C’est une chose que j’ignorais encore lorsque j’ai terminé ma lecture. Pourtant, il s’agirait d’un épisode connu dans l’histoire anglaise et l’un des mieux documentés : en 1612, dans le Lancashire, douze femmes furent accusées de sorcellerie. Seule l’une d’entre elle fut innocentée, Alice Grey, pour des raisons encore inconnues.


L’auteure a choisi de raconter et revisiter cette partie de l’Histoire en mettant en scène Fleetwood Shuttleworth, une jeune châtelaine qui a réellement existé, et Alice Grey qu’elle a engagé comme sage-femme, voyant à travers ses traitements à base de plantes comme un moyen de mener sa grossesse à terme, après de nombreuses fausses couches. Lorsqu’Alice est arrêtée et accusée de sorcellerie, Fleetwood prend tous les risques pour la sauver.


Malgré le sujet de ce livre, il ne faut pas s’attendre à y voir de la magie ni beaucoup d'action. Pour l’aspect historique, il faudra également repasser. Même si Stacey Hall s’est inspirée de véritables faits historiques, ils ne servent qu’en toile de fond pour son roman car l’aspect historique reste assez léger et manque d’épaisseur dans le sens où l’histoire prend le pas sur l’Histoire. Si je m’attendais à ne pas voir de magie, je m’attendais tout de même à assister à ces célèbres procès, à une chasse aux sorcières, mais au final, tout cela reste évoqué. On n’y assiste pas, on n’y prend pas part car nous suivons l’histoire du point de vue de Fleetwood et que les femmes n’étaient pas autorisées à assister aux procès et que Fleetwood reste confinée dans son domaine et les alentours, même si elle a beaucoup participé au dénouement des procès pour innocenter Alice, je ne le nie pas. Alors certes, ce roman dessine avec réalisme une société bourgeoise, avec toutes ses implications dans le couple, la vie maritale, familiale, sociale, mais j’ai été frustrée par le manque de focus direct sur ce qui m’intéressait vraiment : le procès des sorcières de Pendle.


Il s’agit davantage d’un roman peignant la condition de la femme à cette époque, révoltante comme on peut s’en douter. C’est une époque où une enfant pouvait être mariée afin qu’elle et sa mère ne se retrouvent pas à la rue et soient entretenues par un homme dans la société. Une époque dans laquelle avoir un héritier mâle prime sur la vie d’une future mère, où avoir un fils prend le dessus sur le respect marital. Une époque où soigner par les herbes fait que vous êtes considérées comme une sorcière, où les femmes ont des difficultés à accéder aux sciences, notamment médicales. On parle avant tout de la condition de la femme au XVIIème siècle. C’est un roman critique sur la société de l’époque, une époque révoltante où la chasse aux sorcières faisait rage et que n’importe qui pouvait être dénoncé, soit pour s’attirer les faveurs royales, soit pour se débarrasser de quelqu’un de gênant.


Après, je n’irai pas jusqu’à dire que c’est un roman féministe : oui, c’est un regard critique sur la condition de la femme, mais à aucun moment Fleetwood ne sort de son rôle de femme, d’épouse et future mère. Fleetwood s’insurge, s’indigne, veut se faire entendre, combattre l’injustice et l’obscurantisme mais il n’y a pas véritablement de remise en cause de son rôle, de sa condition, en mode girl power, super nana (et tant mieux, ça aurait sonné faux).


Du côté des personnages : Fleetwood était intéressante à suivre, sans plus, et on sympathise avec elle de par ses craintes de mourir en couches, d’avoir une nouvelle fausse-couche, de perdre son amie, elle ne reste pas figée et évolue mais elle ne m’a pas marqué plus que ça. Légère agréable surprise concernant Richard, son mari qui, malgré les rebondissements et révélations sur leur couple, n’est pas un personnage soit tout blanc, soit tout noir. Alice reste effacée par rapport à Fleetwood, ce que je regrette. J’aurais aimé la connaître davantage, son passé, son expérience en tant que guérisseuse d’autant plus qu’elle est jeune et n’a pas eu une vie facile, même si je comprends que l’auteure ne voulait pas tout révéler sur elle, sous peine de spoiler un peu des éléments de l’intrigue trop tôt.


Nombreux furent les lecteurs à parler de l’incroyable et forte amitié entre Fleetwood et Alice, toutefois je n’ai rien ressenti de tel. Certes, Fleetwood a fait tout ce qui était en son pouvoir pour innocenter Alice, elles ont appris à se connaître, à se lier, et Fleetwood a beaucoup appris d’Alice et lui doit beaucoup, mais je n’ai pas été vraiment émue par leur amitié. C’était divertissant, sans plus (on va croire que je suis une sans cœur, haha)


Ensuite, même si le roman reste intéressant dans le sens où les pages se tournent sans difficultés, j’aurais préféré cheminer avec Alice. Au final, je me suis sentie éloignée d’Alice et de ces “sorcières” alors que ce sont elles le sujet du titre, elles qui sont supposées être le sujet du roman. Comment en sont-elles arrivées là ? Comment vivent-elles ? Comment ont-elles vécu les procès ? Quels secrets se cachent derrière les accusations ?


Je suis assez critique mais le roman n’est pas dénué d’intérêt, j’ai aimé l’ambiance du roman, un comté d’Angleterre, entre château et campagne, au XVe siècle, découvrir la vie d’une châtelaine. Il y a quelques rebondissements et révélations plutôt intéressantes. Ce n’est vraiment pas un roman mauvais en soi mais pour moi, il n’a pas grande saveur. Dommage que je sois passée à côté. Après, de nombreux lecteurs (enfin, surtout des lectrices) ont eu un coup de cœur pour ce roman, donc ne laissez pas mon avis vous dissuader de quoi que ce soit !

samedi 12 septembre 2020

Les filles de Salem : Comment nous avons condamné nos enfants - Thomas Gilbert.


Je me nomme Abigail Hobbs.

J'ai quatorze ans.
J'habite avec mes parents à Salem Village.
J'ai vécu une enfance heureuse, à l'abri des soucis.
Oui, pas le moindre nuage à l'horizon.
Puis il y a eu ce jour fatidique. J'étais dans ma treizième année.
Je m'en souviens précisément... Le jour où tout a commencé...




Troisième lecture pour le Pumpkin Autumn Challenge avec Les filles de Salem, un roman graphique prenant place vers la fin du XVIIe siècle, dans le village de Salem, en Nouvelle-Angleterre. Notre protagoniste, Abigail Hobbs, raconte sa vie au sein de son village, entre sa famille, ses amies et les villageois : Betty, sa meilleure amie et fille du révérend Parris ; Tituba, l'esclave de la famille de Betty, née indienne, elle sait faire des remèdes à partir de plantes et fréquente les tribus indiennes alentours ; Parris, le révérend du village, très puriste et rigoriste, dont les sermons sont craints ; Sarah Good, une pauvre mère, un peu simplette ; Bridget, la seule catholique du village avec sa mère qui tient la taverne, toujours gaie et souriante, ainsi que d'autres habitants formant le village de Salem et où Abigail mène une vie d’insouciance... jusqu'à l'année de ses 13 ans... 

Tout commence lorsqu'Abigail attire l'attention d'un garçon, chose plutôt banale sauf qu'aux yeux des villageois, cela veut dire qu'elle n'est alors plus considérée comme une enfant mais comme une femme. Ses cheveux doivent être dissimulés, elle ne doit plus parler aux garçons, garder les yeux au sol, ne rien faire d'impur, ne pas devenir une tentation pour les hommes. Abigail s'arrange pourtant pour s'accorder un peu de liberté en s'évadant en forêt où elle va courir, danser mais surtout rencontrer l'homme en noir, un jeune Indien dont le visage est peint en noir, et qui se nomme Mikweh. Le village de Salem voit pourtant avec mauvais œil ces Indiens peints en noir que les habitants voient comme des démons envoyés par le Malin et qu'ils considèrent comme responsables de leurs malheurs. En effet, les récoltes se font rares et la famine gagne la région, les habitants peinent à se nourrir. La psychose s'installe et les habitants prennent peur et se méfient, accusant même les leurs de sorcellerie. Profitant de la situation, le révérend Parris nourrit la haine et la méfiance pour gagner la confiance et l'argent des villageois. Très vite, la violence et l'instabilité s'installent et des procès pour sorcellerie prennent place au sein du village de Salem...

Je ne savais pas exactement à quoi m'attendre avant de lire Les filles de Salem, je savais juste que l'histoire était en lien avec les procès de sorcellerie de 1692, je ne m'attendais pas à recevoir une telle claque ! Les filles de Salem est un ouvrage bouleversant, fort en émotions. Salem, tel qu'il est au début de l'histoire, est coloré, vivant, avec des visages souriants et nous voyons que les dessins s'assombrissent en même temps que l'atmosphère au sein du village lorsqu'arrivent les premières accusations, la psychose puis les procès, comme un poison qui se propage et touchant principalement les femmes, celles qui sont différentes, celles qui se révoltent, celles qui sont innocentes. L'auteur parvient à nous faire ressentir l'horreur ressentie et vécue par ces femmes, nous sommes partagés entre l'indignation et le dégoût. Nous sommes témoins de la lâcheté, la violence et l'hypocrisie des hommes, ainsi que leur ignorance, leur intolérance, leur folie, nourries par un représentant de la foi rigoriste, puritain et dangereux, de l'autoritarisme qui prend le pas sur la solidarité. 



Les dessins sont parfois grossiers et violents, et ne peuvent pas être au goût de tout le monde, j'ai eu moi-même du mal au début, mais je pense que c'est pour mieux nous montrer l'atrocité des faits racontés et les horreurs dont l'être humain est capable. À travers les dessins et l'histoire, Thomas Gilbert montre à quel point une société peut se scinder et l'impact sur les minorités, les plus faibles de la population, ici les femmes. Avis toutefois aux âmes sensibles pour les scènes de violence et de mort, souvent brutale, de personnages mais aussi d'animaux. L'histoire comme les illustrations sont terrifiantes et bouleversantes, et j'ai craint pour le devenir de ces femmes, et notamment Abigail. Notre protagoniste est une jeune fille d'abord insouciante, qui ne comprend pas pourquoi ces soudaines restrictions sur sa liberté, et qui tente de trouver une bouée de sauvetage lors de ses visites en forêts, ses rencontres avec Mikweh, ses jeux de divination avec Betty, puis c'est une jeune fille qui est témoin, avec horreur, de la psychose qui envenime Salem, de la violence qui prend place, de la famine qui s'installe, et dont le seul crime aura été d'être témoin des péchés du révérend Parris, une jeune fille qui se révolte et qui veut tout simplement vivre.

Le révérend Parris est un personnage ignoble, un homme dégénéré tout puissant et qui est prêt à tout pour asseoir définitivement son emprise sur de bien pauvres âmes tourmentées et de gagner sa vie à travers ses sermons de haine. Au lieu de rassurer ses paroissiens, de préconiser la solidarité, il ajoute de l'huile sur le feu en parlant de sorcellerie, de malédictions sur le village et en organisant des procès pour sorcellerie. J'ai eu la boule au ventre lorsqu'ont débuté les procès et j'ai espéré que ces femmes s'en sortent jusqu'au bout [spoiler] y compris et surtout Abigail, j'avais espéré une fin heureuse pour elle, un miracle, qu'elle s'en sorte et qu'elle vive, même en fuite, sauvée par Mikweh [/spoiler]. J'ai eu peur pour ces femmes, j'ai espéré pour elle, je me suis attachées à elles. Avis aux lecteurs et aux lectrices : ce n'est pas une histoire qui se termine bien, le but de l'histoire est de nous raconter le destin poignant de femmes, comme il y en a eu dans notre Histoire, victimes de ces procès de sorcellerie, et de ne pas oublier ce qu'il s'est passé pour ces femmes victimes d'injustice, de la haine et de la peur de leurs semblables.

N'étant pas familière avec cette partie de l'Histoire, je ne prétends pas que c'est une histoire qui retrace fidèlement ce qu'il s'est réellement passé. Je pense plutôt que l'auteur s'est inspiré de ces faits pour raconter sa propre histoire, et que les vrais événements qui ont eu lieu à Salem sont plus complexes qu'il n'y paraît et qu'il s'agissait vraisemblablement d'un conflit entre voisins et entre deux puissantes familles qui a ensuite engendré ces procès. Comme je l'ai évoqué, ce n'est pas une partie de l'Histoire que je prétends bien connaître, mais si vous souhaitez en savoir plus, la chaîne Youtube Occulture traite le sujet de manière très instructive, après plusieurs et longues recherches. Je tiens donc à avertir les futurs.es lecteurs et lectrices que cette histoire n'est pas un ouvrage qui présente avec exactitude ce qu'il s'est passé à Salem en 1692, car l'histoire est plus longue et complexe, et que l'auteur a pu prendre des libertés historiques, ce qui n'enlève pas à cette bande-dessinée ses qualités.

En résumé : une oeuvre sombre, bouleversante, sans doute non historiquement fiable, mais poignante dans laquelle Thomas Gilbert propose une version de la tragédie qui a bouleversé Salem et dont on ne ressort pas indemnes...

Thomas Ragon on Twitter: "« Les Filles de Salem », par @ThomasGilbertBD… "

dimanche 26 avril 2020

L'allée du roi - Françoise Chandernagor.

Amazon.fr - L'allée du Roi: Souvenirs de Françoise d'Aubigné ...
"Je ne mets point de borne à mes désirs", disait celle qui fut presque reine de France... 

De sa naissance dans la prison de Niort à sa mort dans la douce retraite de Saint-Cyr, de l'obscure pauvreté de son enfance antillaise à la magnificence de la Cour, de la couche d'un poète infirme à celle du Roi-Soleil, de la compagnie joyeuse de Ninon de Lenclos et de ses amants au parti pris de dévotion de l'âge mûr, quel roman que cette vie 

À partir d'une documentation considérable et en recourant aux écrits, souvent inédits, de la marquise de Maintenon, Françoise Chandernagor a su restituer, à travers des " mémoires apocryphes " qui ont la séduction de la langue du XVIIe siècle, le vrai visage d'une femme méconnue, témoin sans pareil d'une époque fascinante.



Petite fille née dans une prison, passant une enfance pauvre durant laquelle elle doit mendier pour se nourrir, puis jeune fille mariée à un infirme en passant par jeune femme qui devient gouvernante des enfants bâtards du roi, pour devenir enfin l’épouse du plus grand roi de France. La vie de Françoise d’Aubigné, plus connue sous le nom de Madame de Maintenon, est un véritable roman. On ne s’étonnera donc pas de savoir que son histoire a inspiré de nombreux auteurs.

L’allée du roi est une véritable fresque dans laquelle Françoise Chandernagor nous narre la vie de Françoise d’Aubigné de sa naissance à sa mort et nous plonge dans la France du XVIIe siècle. Elle a choisi de faire parler la principale concernée, à savoir l’héroïne elle-même, qui dresse à sa nièce ses mémoires. À travers ces fausses mémoires, Françoise d’Aubigné nous raconte sa vie, sans omettre le moindre détail : la prison dans laquelle elle est née après que sa mère se soit amourachée d’un escroc, son enfance en Martinique où sa famille a tenté de se construire puis auprès de son oncle et sa tante qui l’ont élevé. Malgré son sang bleu, Françoise vit une enfance modeste, pour ne pas dire pauvre, ce qui lui donnera cette détermination de sortir de sa misère et de s’élever socialement, ce qu’elle fait en épousant le poète burlesque et écrivain Paul Scarron, un infirme de 30 ans son aîné mais doté d’un esprit vif et d’une intelligence aiguisée qui se chargera de parfaire l’éducation de son épouse (Ou, comme il lui aurait dit : « Madame, je ne vous ferai pas de bêtises, mais je vous en apprendrai ») et de lui faire connaître le monde des salons, véritables lieux de la vie sociale des personnes influentes, où Françoise se fait connaître. Lorsque son mari meurt, Françoise se retrouve seule et à nouveau sans le sou, et ne doit son salut qu’aux fréquentations qu’elle a su soigneusement choisir. Ce sont justement ses fréquentations qui la feront connaître Madame de Montespan, célèbre maîtresse du roi Louis XIV, avec qui elle noue une amitié intellectuelle. C’est cette amitié qui vaudra à la marquise de Montespan de faire appel à Françoise, dont elle connaît le sens du devoir et de la discrétion, pour élever en secret les enfants qu’elle a eu du roi. 

L'adaptation du roman avec
Dominique Blanc dans le rôle
de Françoise et Didier Sandre dans
le rôle de Louis XIV.
C’est alors une double vie que mène Françoise qui doit s’occuper de ces enfants dans le secret et poursuivre une vie normale, comme si de rien n’était. Cette position de gouvernante l’amènera à rencontrer puis connaître Louis XIV, qui se révèle être un père aimant pour ses enfants illégitimes. Accordant peu d’importance à cette gouvernante, le roi finit par être séduit par Françoise, son esprit et sa simplicité, devenant amis puis amants, ce qui vaudra les foudres et la jalousie de Montespan qui voit en son amie une rivale qu’elle n’avait jamais soupçonné. C’est pourtant Françoise qui évince la Montespan pour devenir l’épouse secrète du roi, quelques mois après la mort de la reine, celle qui accompagne le roi jusqu'à la fin de ses jours. Le rôle de Françoise ne se limite pourtant pas à celui de maîtresse puis épouse du roi. Prise de passion pour l'écriture, Françoise tient une importante conversation, notamment à son ami et confesseur, et elle est la femme d'une oeuvre : l'école de Saint-Cyr, visant à améliorer l'éducation des jeunes filles de la noblesse pauvre, de plus en plus nombreuses dans le pays, Françoise, elle-même issue d'une noblesse pauvre, trouvant en effet que l'éducation donnée dans les couvents étant peu suffisante pour instruire les jeunes filles. C'est dans son palais de Maintenon, mais surtout Saint-Cyr, que Françoise trouvera refuge et finira ses jours...

Quel vaste ouvrage que cette reconstitution d'une des femmes les plus célèbres de son temps ! C’est un ouvrage très fouillé dans lequel nous pouvons sentir tous les efforts de recherche et de documentation de l’auteur pour nous offrir un voyage plus vrai que nature dans la France du Roi Soleil. Françoise Chandernagor raconte avec beaucoup de sensibilité et de naturel les fausses mémoires de son héroïne avec, pour plus d'authenticité, le style littéraire de l'époque. Plus que la vie de Françoise d'Aubigné, l'auteur nous fait entrer dans le contexte historique, politique, religieux et social de l'époque pour nous restituer le cadre historique le plus fidèlement possible. C'est un ouvrage effectivement dense et si sa lecture reste agréable, j'ai parfois déploré les longueurs de certains passages qui ralentissaient le rythme de lecture.

Toutefois, je ne peux que reconnaître et admirer le travail de recherche de l'auteur, et de reconnaître également le challenge que représente l'écriture d'un personnage aussi hors du commun que Françoise d'Aubigné, alias Madame de Maintenon qui peut s'avérer être un personnage parfois difficile à cerner. En effet, conscience du poids politique et historique qu’auraient pu avoir ses souvenirs (et également pour donner une certaine image d’elle), Madame de Maintenon a brûlé une grande partie de sa correspondance (celle avec le roi particulièrement), emportant plusieurs vérités dans sa tombe, ne laissant que des tiers pour parler d’elle. On retrouve chez Madame de Maintenon un véritable soucis de sa réputation et de sa gloire, que l'on retrouve bien évidemment dans le roman. C'est une femme qui ressent le besoin d'être irréprochable, un désir de plaire qui est devenu une seconde nature chez elle, autant que son besoin d'être aimée et louangée, ce qui lui vaut d'avoir parfois honte de son comportement et de garder pour elle certaines pensées et de toujours se montrer sous un beau jour. C'est en partie lié à la Cour où elle a bien compris que le secret de la conversation est de paraître écouter l'autre avec plaisir, les courtisans étant unis par les habitudes et les services rendus.


Madame de Maintenon — Wikipédia
Portrait de Madame de Maintenon
peint par Pierre Mignard (1694)
À travers elle, nous découvrons la Cour de Versailles qui émerveille Françoise avant de s’y sentir étouffée : les fastes, les plaisirs, coutumes, traits d'esprit, indiscrétions, rivalités, jeux, misères, complots, drames et guerres qui se succèdent au fil des pages et des années, car le règne du Roi Soleil a ses zones d'ombres, notamment lorsque le roi perd peu à peu des membres de sa famille, sans oublier son goût pour la guerre et les constructions qui affament et fatiguent un peuple sombrant dans la misère après des années de guerre et de famine. Madame de Maintenon, c'est donc une femme qui a vu beaucoup de choses et qui a longtemps vécu.

Elle n'est jamais vraiment intervenue dans la politique malgré que ce des tiers ont pu dire, Louis XIV régnait sans partage et ne voulait surtout pas voir de femmes mêlées à des affaires d'Etat, sans compter que Françoise jugeait l'exercice de la politique périlleux pour elle. Saint-Cyr reste l'oeuvre de sa vie, sans oublier l'éducation qu'elle donna à de nombreux enfants, plus particulièrement les bâtards royaux qu'elle aima avec beaucoup de tendresse, jusqu'à se disputer les choix d'éducation avec leur propre mère, notamment le duc du Maine, son préféré, qu'elle appelait tendrement "son mignon". C'est son dévouement envers les enfants qui la rapprocha du roi, et c'est alors un duo des contraires qui se forme : lui  extravagant et séducteur, elle raisonnable et dévote. Leurs entretiens quotidiens se transforment en un attachement sincère et durable, qui ne manqua pas de provoquer la jalousie de Madame de Montespan. J'ai pris beaucoup de plaisir à voir cette relation naître puis évoluer, Louis XIV ne pouvant plus se passer d'elle.

Je crois qu’il m’aimait, en effet. Il m’envoyait, deux ou trois fois le jour, de petits billets à propos de tout et de rien et, en public, il ne pouvait pas tenir un quart d’heure sans venir me parler à l’oreille et m’entretenir en secret, quand même il avait été toute la journée avec moi ; il disait ne se pouvoir passer de ma présence plus d’une heure, et, dans le tête-à-tête, il me prouvait son attachement de telle manière que je ne puis douter de la vérité de cette parole qu’il me dit en mourant : « Madame, je n’ai aimé personne comme vous. »

Je ne peux pourtant pas m'empêcher d'éprouver une sorte de tristesse et d'amertume car, en vieillissant, son royal amant n'est plus qu'un tyran aux yeux de Françoise et elle rame pour le divertir. Elle lui reste dévouée, toujours à ses côtés, mais l'amour et la passion se sont fanés pour elle, d'autant plus que, malgré son mariage avec le roi, elle considère le mariage comme une prison pour les femmes les mettant en servitude. 

Françoise n'est pas une narratrice complètement attachante dans le sens où elle est parfois bigote, par sa fierté et son désir d'être irréprochable, elle est parfois austère et fière, mais on ne reste pas indifférente à ce personnage. Elle suscite notre intérêt et notre admiration, on ne peut pas s'empêcher d'être fasciné par la vie de cette personnalité hors du commun, issue d'un milieu de presque rien jusqu'au faste du palais de Versailles et la faveur du Roi, grâce, en plus d'un jolis minois dans ses jeunes années, de son esprit vif, sa volonté de plaire, et un corps de valeurs d'une solidité à toute épreuve. En bref, Françoise ne laisse personne indifférente et, en la suivant à travers ces mémoires, de sa naissance à sa mort, elle est devenue notre compagne de route, et se présente comme loin d'être la femme froide et rigide que des tiers ont pu décrire mais plutôt une femme persévérante, pleine d'esprit et de courage, dotée d'un incroyable instinct de survie politique pour survivre à la Cour, et qui a sut ravir le cœur de l'un des plus grands rois de France...

Grand Dieu, sauvez le Roi, 
Grand Dieu, vengez le Roi, 
Vive le Roi 
Le Roi les écouta sans un mot, mais lorsqu'il remonta en voiture, ce prince, toujours si maître de lui, ne put cacher son émotion ; il prit ma main, la baisa et dit seulement d'une voix changée : "Je vous remercie, Madame, de tout le plaisir que vous m'avez donné.". Enivrée du bonheur de lui voir goûter la même joie que moi, et d'ailleurs transportée d'inquiétude par sa maladie, je ne pus m'empêcher de lui rendre son baiser, ce qui était bien osé et le surprit aussi. Il prit un air un peu narquois, secoua la tête, sourit et garda ma main dans la sienne tout le temps de notre retour jusqu'à Versailles. Saint-Cyr était notre enfant commun et nous unissait au bord de son berceau.

mercredi 22 avril 2020

Le Montespan - Jean Teulé.


Au temps du Roi-Soleil, avoir sa femme dans le lit du monarque était pour les nobles une source de privilèges inépuisable. Le jour où Louis XIV jeta son dévolu sur Mme de Montespan, chacun, à Versailles, félicita le mari de sa bonne fortune. 

C'était mal connaître Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan... Gascon fiévreux et passionnément amoureux de son épouse, Louis-Henri prit très mal la chose. Dès qu'il eut connaissance de son infortune, il orna son carrosse de cornes gigantesques et entreprit de mener une guerre impitoyable contre l'homme qui profanait une union si parfaite. 

Refusant les honneurs et les prébendes, indifférent aux menaces répétées, aux procès en tous genres, emprisonnements, ruine ou tentatives d'assassinat, il poursuivit de sa haine l'homme le plus puissant de la planète pour tenter de récupérer sa femme...




L’Histoire a retenu le nom de Montespan comme étant celui d’une célèbre favorite de Louis XIV à la beauté reconnue, qui a donné au roi de nombreux bâtards royaux et qui s’est retrouvée disgraciée par l’Affaire des Poisons. Ce nom, c’est aussi celui de son époux, le marquis de Montespan, un homme très amoureux de sa femme et dont la colère et jalousie à l’égard du roi pour lui avoir volé sa femme l’ont poussé à diverses extravagances. Toutes ces péripéties méritaient bien un roman tant elles sont amusantes et originales ! On comprend bien que Jean Teulé ait consacré une histoire à ce marquis bafoué !



Louis-Henri, marquis de Montespan et gentilhomme, est un homme pauvre mais comblé. Il voue, en effet, un amour sans borne pour sa superbe femme, Françoise de Mortemart, marquise de Montespan, rebaptisée Athénaïs. Afin de faire fortune et de pouvoir assurer un meilleur train de vie à sa belle, Louis-Henri décide de partir à la guerre. Entre quelques retours naissent les deux enfants du couple Montespan, et une offre inespérée se présente à Françoise, celle de dame d’honneur de la reine à Versailles, ce que la belle accepte afin de gagner fortune et renom pour les Montespan. Tout commence à aller mieux dans le meilleur des mondes… jusqu’à ce que Louis-Henri revienne de campagne pour trouver sa femme enceinte, non pas de lui mais du roi ! C’est un véritable coup de tonnerre alors que le marquis réalise que Louis XIV a fait de sa femme sa maîtresse. À Versailles comme dans la famille de Françoise, tous conseillent au mari cocu d’accepter la situation. En effet, avoir sa femme dans le lit et les faveurs du roi est un honneur pour les nobles et qui est source de privilèges pour eux : argent, titre de noblesse, terres…


C’est mal connaître le Montespan qui n’aura de cesse de vouloir récupérer sa femme et de montrer tout le mécontentement que lui inspire la situation. Comment, lui le mari cocu et bafoué devrait se faire voler sa femme sans rien dire ? Que nenni ! Refusant les honneurs et la fortune et indifférent aux menaces, Louis-Henri se fait l’auteur de diverses extravagances qui font rire Versailles et fâcher le roi. C’est ainsi que notre cher marquis fait peindre son carrosse de noir et le fait orner de cornes pour illustrer son deuil de sa femme, s’habille en gris qui est la couleur que Louis XIV a en horreur, organise les funérailles de son mariage, tente d’attraper une maladie vénérienne pour contaminer indirectement le roi, fait habiller son concierge avec la robe de mariée de sa femme car celle-ci lui manque, et encore d’autres excentricités, ce qui n’est pas sans conséquence…


Cette histoire est très rythmée, les chapitres sont courts et on passe d’un événement à un autre sans que l’histoire ne traîne, bien que le début se soit révélé un peu long pour moi jusqu’à la rencontre du couple Montespan. Le style de l’auteur est simple, rapide et enjoué, et il ne laisse pas le temps à son lecteur de s’ennuyer ! Il aurait été, d’ailleurs, difficile pour l’auteur d’ennuyer son lecteur car il a bien choisi son sujet, le personnage principal de son roman a tout d’un original, c’est un véritable personnage romanesque qui va à contre-courant qui a passé sa vie dans la rancune et la rébellion contre les frasques du roi. Jean Teulé avait donc là un sujet original et divertissant qu’il a su reprendre et nous raconter avec humour et simplicité.


Le personnage du marquis est à la fois drôle et pathétique. On le plaint d’être le mari malheureux et cocu et toujours éperdument amoureux de sa femme tout comme on le trouve fou dans ses frasques (le travestissement de son concierge, et surtout le fait qu’il ait essayé d’attraper une maladie vénérienne dans l’espoir de contaminer sa femme et donc indirectement le roi, et lors d’une scène où il s’est introduit dans les appartements de la reine). Certaines de ces frasques sont vraies, ce qui les rendent encore plus amusantes. Bien que l’auteur ait pris des libertés historiques pour inventer d’autres frasques de notre cher marquis, je ne peux pas nier son travail de recherche car l’histoire est bourrée de références historiques (notamment lorsqu’il fait références avec humour à des événements historiques à venir, comme la fistule anale de Louis XIV, l’arrivée de Mme de Maintenon, la mort de Lully, etc), sans oublier que la lecture du roman apporte un certain nombre de lumières sur des éléments historiques qui ne sont pas toujours mises en avant, comme le lien entre les amours du roi (et donc l’histoire du marquis de Montespan) et la pièce de MolièreAmphitryon ; l’état de dégénérescence de la descendance du roi avec Mme de Montespan ; ainsi que la représentation moins attirante d’une aristocratie sale et dépravée.


J’ai donc beaucoup apprécié cette mise en lumière autour du marquis, puisque auteurs et historiens ont plutôt tendance à se focaliser sur sa femme, ainsi que les nombreuses références historiques. La plume de l’auteur est simple, drôle et incisive, et pourtant… j’ai moins accroché à la familiarité, voire à la vulgarité du vocabulaire, certains passages sont peu ragoûtants et il faut avoir, je pense, l’esprit ouvert. La plume de l’auteur est singulière, parfois crue, ce qui m’a déstabilisé mais l’histoire était si divertissante que j’ai pu faire l’impasse, d’autant plus que les pages se tournent rapidement. Le Montespan est un personnage à la fois pathétique, grotesque, attachant et touchant. J’ai beaucoup aimé la dernière scène avec sa fille lorsqu’il a reproduit le même jeu que sa mère faisait avec elle. J’ai également beaucoup aimé suivre cette singulière et divertissante famille qu’il formait avec ses enfants (dont le fils qui se croit supérieur), la cuisinière et sa fille, le concierge et la mère du marquis.


Pour résumer, une histoire divertissante et intéressante, car on ne s’ennuie pas avec le marquis de Montespan ! Cependant, je déplore la vulgarité parfois présente dans le texte que j’ai trouvé rude et cru par moment. Ce roman reste toutefois une bonne lecture que j’ai prit plaisir à découvrir.



Les époux Montespan : Françoise Athénaïs de Montespan (1640 - 1707) & 
Louis-Henri de Pardaillan de Gondrin (1640 - 1691)


La Montausier s'en étonne :
- Il y a quatre ans que vous avez été unis par le sacrement du mariage et vous aimez encore votre épouse ? Si je puis me permettre, votre poissonnier éprouve le même penchant pour la sienne. Mais vous, monsieur, êtes marquis ! Croyez-vous que mon mari m'aime, moi ? Monsieur le duc, m'aimez-vous ? fait-elle en tournant la tête à droite.
- Mais bien-sûr que non, lui répond son mari.
Montespan est stupéfait :
- Pourtant, dit-il au duc, c'est bien vous qui avez, jadis, fait écrire par les plus beaux esprits du temps
La Guirlande de Julie ? ... ce recueil unique de madrigaux offert pour sa fête comme un bouquet plus délicat et plus durable que celui de véritables fleurs.
- C'est vrai... chaque poème comparait Julie à une fleur différente : la rose, la tulipe... mais je convoitais surtout la dot de Mlle de Rambouillet.

mercredi 1 avril 2020

Mémoires du duc de Saint-Simon : « Cette pute me fera mourir… » - Louis de Saint-Simon.

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« Cette pute me fera mourir… » soupirait Marie-Thérèse, reine de France, épouse de Louis XIV, en regardant le Roi s’afficher avec la belle Montespan. 

Le duc de Saint-Simon, qui a tout vu et tout entendu, raconte Versailles et ses brillants acteurs. Témoin de la grandeur du règne, il en explore aussi les coulisses : intrigues, scandales et anecdotes se mêlent aux récits des morts illustres.  À la fois véridiques et visionnaires, ses Mémoires nous font entrer au Château et partager la vie de la cour et du Grand Roi avec un esprit, une verve, un génie inégalés.


Sous ce titre ma foi très éloquent se cache une partie (j’insiste sur le mot car les mémoires font plus de mille pages !) des mémoires du duc de Saint-Simon, contemporain de Louis XIV, ayant vécu plusieurs années à la Cour.

Forcément, on peut aisément s'imaginer qu'il a énormément de choses à nous dévoiler ! Entre fêtes majestueuses, disputes, raccommodages, rencontres diplomatiques, mariages, naissances et décès, autant d’événements mémorables que conte Saint-Simon, car il s'en passe des choses à la Cour de Versailles et ses courtisans n'ont pas le temps de s'ennuyer ! Le duc, lui-même courtisan, a participé aux intrigues qui ont animé la vie de la Cour, et a logé au château.

Ces mémoires nous proposent une plongée dans l’univers de la Cour. Un monde poudré, perruqué, scintillant de bijoux, dont les gestes et apparitions obéissent à un rigoureux rituel, car la Cour est un langage que chaque habitant se doit se parler à la perfection, sous peine de faire un faux pas et de contrarier le roi. L’occupation principale, c’est bien-sûr l’intrigue. Sans elle, le courtisan mourrait d’ennui dans ce huis clos doré qu’est le palais de Versailles. Chaque naissance, chaque mariage, chaque mort, chaque fête, bref chaque chose, est un événement mondain qui fait vivre la Cour et qui se présente parfois comme des spectacles à ne pas manquer ! Et si vous ne trouvez rien de compliqué qu’une famille, ça l’est davantage dans une famille royale ! 

En plus de faire régner l'ordre dans le pays, le roi doit aussi faire régner l’ordre dans sa nombreuse famille, ce qui n'est pas toujours chose aisée lorsque la famille en question traverse régulièrement des zones de turbulence, ce qui donne l'occasion à l'auteur de nous raconter de nombreuses anecdotes sur la famille royale mais aussi sur les nombreux courtisans de la Cour, et certaines d'entre elles valent la peine d'être connues ! Je citerai, par exemple, la plaisanterie que la duchesse de Bourgogne et quelques-uns de ses compagnons ont joué à la princesse d'Harcourt, que Saint-Simon décrit comme "une furie blonde, et de plus une harpie", en la surprenant au lit à coups de boules de neige, ou encore une autre plaisanterie qui a mis le comte de Tessé bien dans l'embarras lorsque le duc de Lauzen lui proposa de porter un chapeau gris lors de sa rencontre avec le roi, ce que le comte de Tessé fit sans savoir que le roi avait tout bonnement horreur de cette couleur !


Louis de Rouvroy de Saint-Simon — Wikipédia
Portrait du duc de Saint-Simon
(1675 - 1755)
Cependant à la Cour, tout n'est pas que bal et fêtes somptueuses car, à partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, s'invite un personnage invisible qui fait des ravages à Versailles, la Faucheuse, qui va enlever un à un des membres de l'entourage ou de la famille du roi : Monsieur son frère, Monseigneur le Dauphin l'héritier du trône, Bontemps le valet et confident du roi, le duc et la duchesse de Bourgogne le petit-fils du roi et son épouse, puis un de leur fils, etc. Le temps s'assombrit alors à Versailles et l'on danse entre deux décès et ce roi, dont la descendance était pourtant assurée, voit sa famille partir avant lui...

J'avoue que ma lecture s'est souvent révélée laborieuse car j'ai ressenti de nombreuses longueurs, d'autant plus que l'auteur a écrit sur de nombreux personnages secondaires voire tertiaires pour lesquels je n'ai pas toujours réussi à m'intéresser. Il n'évoque pas uniquement la famille royale mais de nombreux membres de la Cour, des courtisans,  des marquis, des ducs et duchesses, etc. J'ai beaucoup aimé les portraits du duc et de la duchesse de Bourgogne, parents du futur Louis XV, partis trop jeunes (à 26 et 29 ans), notamment la duchesse de Bourgogne dont la gaieté animait Versailles et qui était l'âme des fêtes et spectacles au château, et dont la mort subite avec celle de son conjoint (la Cour a d'ailleurs longtemps cru à un empoisonnement) ont été comme l'effet de la foudre qui s'abat en France.

Ajoutons à cela un vocabulaire d'époque qui n'est pas toujours clair pour des lecteurs contemporains, cependant l'édition présente de nombreuses notes pour nous éclaircir sur un mot d'époque ou pour apporter un contexte aux écrits de Saint-Simon, pour mieux aider les lecteurs et lectrices à comprendre et mieux situer les événements qui sont décrits.

Un point important à souligner : le duc de Saint-Simon n'a pas rejoint la Cour depuis son arrivée à Versailles, et il commence à raconter la vie à la Cour, du moins dans cette édition, à partir de 1691 jusque 1715, avant de nous raconter des événements antérieurs à son arrivée à la Cour mais que la mémoire de cour lui a transmis, comme la sulfureuse histoire d'amour entre Louis XIV et sa célèbre maîtresse, Madame de Montespan au grand désespoir de la reine, l'arrivée de Françoise Scarron à la Cour pour s'occuper des bâtards royaux, le rapprochement de Louis XIV vers la veuve Scarron qui devient Madame de Maintenon, etc.


Louis XIV et sa famille, peinture attribuée à Nicolas de Largillière.
De gauche à droite : la duchesse de Ventadour (gouvernante des enfants royaux), le duc d'Anjou (futur Louis XV) ou son frère aîné, le Grand Dauphin, fils de Louis XIV, Louis XIV, et le duc de Bourgogne, petit-fils du roi.

L'écriture de Saint-Simon est très imagée et détaillée. On sent chez Saint-Simon une véritable volonté de laisser une trace, une certaine avidité et un empressement de raconter tout ce qu'il a vu, ainsi que son amour pour la plume. L'époque de Louis XIV, le Grand Siècle, a marqué l'Histoire et c'est quelque chose que Saint-Simon a du prévoir, par sa volonté de laisser une trace. Bien-sûr, il ne faut pas toujours forcément prendre au premier degré ces mémoires qui ne sont pas toujours objectives. Comme tout le monde, le duc a ses propres opinions personnelles et, en lisant certains portraits, il s'est laissé aller à des éloges sinon des critiques de tel ou tel personnage, s'est pris de sympathie pour certains personnages et moins pour d'autres, déplore la construction du château de Versailles qu'il juge ruineux et de mauvais goût, et reproche au roi d'avoir avantagé son château et n'avoir fait que peu d'efforts pour Paris qu'il a délaissé.

Cela n'enlève pas la richesse de ce témoignage car Saint-Simon nous présente une excellente restitution du règne du Roi Soleil, du château de Versailles, de la Cour et ses courtisans, qui prend vie sous nos yeux, nous offrant une extraordinaire remontée du temps.
Une autre fois, et ces scènes étaient toujours à Marly, on attendit fort tard qu'elle [la princesse d'Harcourt] fût couchée et endormie [...] Il avait fort neigé, et il gelait : Mme la duchesse de Bourgogne et sa suite prirent de la neige sur la terrasse qui est autour du haut du salon et de plain-pied à ces logements hauts, et pour s'en mieux fournir éveillèrent les gens du Maréchal, qui ne les laissèrent pas manquer de pelotes ; puis, avec un passe-partout et des bougies, se glissèrent doucement dans la chambre de la princesse d'Harcourt, et, tirant tout d'un coup les rideaux, l'accablent de pelotes de neige. 
Cette sale créature au lit, éveillée en sursaut, froissée et noyée de neige sur les oreilles et partout échevelée, criant à pleine tête et remuant comme une anguille sans savoir où se fourrer, fut un spectacle qui les divertit plus d'une demi-heure, en sorte que la nymphe nageait dans son lit, d'où l'eau découlant de partout noyant toute la chambre. Il y avait de quoi la faire crever. Le lendemain elle bouda.

mercredi 25 mars 2020

Duel pour un roi : Madame de Montespan contre Madame de Maintenon - Agnès Walch.


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La blonde Montespan contre la brune Maintenon. L’une porte un grand nom quand l’autre est née dans une cellule de la prison de Niort. L’une, étincelante, spirituelle, ambitieuse, splendide, s’attache l’amour du Roi-Soleil et lui donne sept enfants. L’autre devient gouvernante des bâtards royaux et entre dans la vie du roi.

Louis XIV, contre toute attente, délaisse la sublime Montespan pour la discrète et redoutable Maintenon, de six ans plus âgée que sa rivale, moins tempétueuse, moins belle selon les canons de l’époque, moins éclatante, moins, moins… Et alors que la première mourra oubliée de tous, l’autre épouse dans la nuit du 9 au 10 octobre 1683 le roi, autrefois volage, désormais fidèle, et dont elle partagera la vie pendant trente-deux ans.

Avec une plume alerte, l’historienne Agnès Walch nous plonge dans les coulisses de la Cour de Versailles et nous restitue pour la première fois l’affrontement de deux femmes, d’abord amies intimes puis ennemies mortelles, étonnamment modernes, éprises de liberté, déterminées et courageuses.

Le Grand siècle raconté du côté des femmes…


L’une est blonde, l’autre est brune. L’une est née dans une ancienne et prestigieuse famille, l’autre est née en prison où son père était enfermé. Tout sépare ces deux femmes, deux Françoise, qui, pourtant, se sont rencontrées et se sont liées. C’est l’histoire de Madame de Montespan et de Madame de Maintenon, que l’Histoire a retenu comme étant deux célèbres maîtresses de Louis XIV, le Roi Soleil…

D’un côté, nous avons Madame de Montespan, née Françoise de Mortemart, qui changera son nom « Françoise » pour « Athénaïs ». Une femme bien née, dans une ancienne et noble famille, mariée au marquis de Montespan, fou amoureux de sa femme. De l’autre, Madame de Maintenon qui n’était alors que Françoise d’Aubigné, née en prison d’un père belliqueux et d’une mère qui se souciera peu d’elle ; elle se marie à Paul Scarron, poète handicapé tenant un salon intellectuel où Françoise fera la connaissance du beau monde… et en particulier, une certaine Madame de Montespan

C’est ainsi que ces deux femmes si différentes vont se rencontrer, se plaire et tisser une amitié intellectuelle. C’est cette amitié qui conduira Madame de Montespan à faire appel à Françoise, alors devenue la « veuve Scarron ». En effet, Madame de Montespan devient la favorite de Louis XIV, au grand dam de son époux qui ne s’en remettra jamais, comme l’illustre cet extrait :

Au début de l’année 1669, il [le marquis de Montespan] arrive au château de Saint-Germain dans un carrosse tendu de noir, orné de bois de cerf et de grands voiles noirs. Le roi, sortant du conseil, lui demande sèchement pourquoi ce noir. Il répond qu’il est en deuil de son épouse. C’en est trop. Le roi a suffisamment enduré des excentricités qui frisent à la fois le ridicule, l’impertinence et le crime de lèse-majesté. Arrêté, le marquis fait un court séjour dans les geôles de Lévesque […] avant d’être relégué dans sa province natale où ses extravagances se poursuivent.

Cet amour interdit, ce double adultère, donnera naissance à plusieurs « bâtards royaux ». Ces naissances devant rester secrètes, il faut au couple quelqu’un de confiance pour prendre soin des enfants et prendre en charge leur éducation. C’est ainsi que Madame de Montespan fait appel à son amie, Françoise, dont elle connaît la discrétion ainsi que l’amour des enfants.

Portrait de Mme de Montespan,
peint par Jean-Pierre Franque.
Pendant plusieurs années, Françoise Scarron s’occupe ainsi des bâtards de Louis XIV et d’Athénaïs dans le plus grand secret (du moins jusqu’à ce que le roi légitime ses enfants adultérins). Bien que n’ayant eu jamais d’enfants, Françoise est une gouvernante discrète et dévouée auprès de ces enfants, au point où, le fils aîné le duc du Maine préférera sa gouvernante à sa mère trop peu présente, et au point où Françoise portera davantage le deuil d’une des filles illégitimes que la propre mère, ce qui vaudra à Louis XIV de dire, face au chagrin de Françoise, « Comme elle sait bien aimer ! Il y aurait du plaisir à être aimé par elle. ». Athénaïs est, en effet, une mère souvent absente et semblant peu s’intéresser à ses bâtards dans un premier temps. Louis XIV, qui n’accordait alors que peu d’importance à la gouvernante, est touché par la dévotion de Françoise à l’égard de ses bâtards qu’il adore, au point de se rapprocher d’elle… ce qui n’est évidemment pas du goût de Madame de Montespan qui commence à nourrir une jalousie envers son amie qu’elle considère progressivement comme sa rivale. C’est ainsi que cette amitié intellectuelle se change progressivement en rivalité pour l’amour d’un roi…

Duel pour un Roi est un livre intéressant qui retrace la relation entre deux femmes exceptionnelles que tout sépare et qui, pourtant, vont se rencontrer et se plaire ! Car nos deux Françoise sont deux femmes intelligentes qui excellent dans l’art de la conversation et qui trouvent chez l’autre une compagnie intelligente et pleine d’esprit. Ce sont deux femmes qui s’estiment et se respectent beaucoup et qui se font manifestement confiance. C’est cette confiance qui conduira Athénaïs à faire appel à Françoise pour s’occuper des enfants qu’elle a eus avec le roi. Autant dire que ce n’est pas rien ! Pour cette mission, Françoise doit bouleverser son quotidien et faire preuve de ruse et de discrétion pour que l’existence de ces enfants ne soit pas découverte.


Portrait de Madame de Maintenon,
peint par Thomas Garnier.
Pourtant, la confiance et l’amitié que se vouaient les deux femmes vont peu à peu se transformer en jalousie et rivalité alors que Louis XIV – dont la réputation de séducteur n’est plus à refaire, malgré plusieurs années de relation avec Athénaïs et sept enfants – se rapproche de Françoise et délaisse peu à peu sa favorite, dont la chute a été précipitée par la célèbre affaire des poisons. L’auteur nous explique comment la faveur est passée de Madame de Montespan à Madame de Maintenon en replaçant l’histoire dans son contexte et en nous peignant le portrait de ces deux femmes. Tandis que la Montespan joue « les divas » et a davantage cherché à se faire aimer du roi qu’à l’aimer réellement, Madame de Maintenon se fait discrète, douce et patiente. C’est le caractère de l’une qui la fait chuter tandis que le caractère de l’autre attire le souverain. Pourtant, l’auteur ne cherche pas à prendre le parti de l’une ou de l’autre, ou à nous faire aimer une favorite plutôt que l’autre. Elles sont décrites comme deux femmes intelligentes et ambitieuses, avec leurs qualités comme leurs défauts et c’est ce que j’ai apprécié dans ce livre. Même si ma préférence va à Madame de Maintenon, Athénaïs n’est pas diabolisée et l’auteur nous dresse le portrait psychologique de la marquise afin de mieux la comprendre, sans la juger.

Madame de Maintenon n’est pas non plus décrite sous un mauvais jour, bien qu’elle soit celle qui a supplanté Athénaïs dans le cœur du roi et qu'elle se soit parfois montrée ingrate envers son ancienne amie à qui elle doit tout pourtant. L’histoire entre Athénaïs et Louis XIV est différente de celle entre Françoise et le roi. Ce n’est pas la même relation et ce n’est pas le même stade de la vie de Louis XIV qui change au fil des ans et a d’autres « envies ». Là où il était dans le spectacle, la richesse, la passion avec Madame de Montespan, Louis XIV a formé un couple bourgeois avec Madame de Maintenon. Ils s’installent dans des habitudes de vieux couple : Louis passe beaucoup de temps dans les appartements de sa maîtresse, lorsqu’il ne la voit pas il lui écrit tous les jours, lorsqu’elle s’éloigne pour se rendre ailleurs il lui fait parvenir un billet pour lui demander de le rejoindre plus tard à la grille du jardin pour venir la chercher pour revenir au château ensemble en carrosse. Alors qu’il vieillit, le roi ressent le besoin de plus d’intimité et de discrétion, ce qu’il retrouve chez sa maîtresse. Jadis séducteur qui butinait volontiers un peu partout, Louis ressent le besoin de se poser, et forme un couple complice avec sa maîtresse :

L’union de Louis et de Françoise prend, en effet, une forme assez originale. Françoise soutient son mari, le console de ses chagrins, le soigne lorsqu’il est malade, s’inquiète de ses soucis, partage ses joies, le conseille à l’occasion. […] Leur complicité paraît incroyable : à plus de cinquante ans, Louis ne peut se passer de Françoise. Ce besoin d’intimité et de confiance qu’exprime le couple est très moderne. […] Le matin, il vient la saluer dans sa chambre, puis se met au travail, assiste à la messe et au Conseil. Elle reste dans ses appartements ou traverse le parc pour se rendre à Saint-Cyr. Discrète, elle n’est pourtant jamais très loin. De 5 heures à 10 heures du soir, le roi lit ses dossiers dans la chambre de son épouse. Il reçoit les ministres, tandis qu'elle s'occupe à des travaux d'aiguille ou des lectures.  Puis, sans déranger son mari, elle se prépare pour la nuit. Elle prie, prend son repas et se couche vers 9 heures. A 10 h, il la quitte pour aller souper au Grand Couvert. Mais avant cela, les époux ont commencé par rester seuls un long moment. On ferme la porte et personne n'entre plus. Ils sont dans leur intimité.

On pourrait penser qu'il n'est pas étonnant d'apprendre que Louis XIV a épousé sa maîtresse en secret en 1683, quelques mois après la mort de la reine...

Pourtant, l’auteur n’oublie pas de nous souligner qu’être la maîtresse d’un roi, c’était aussi se sacrifier. Au-delà du prestige et des avantages que cette position de favorite procure, ce n’est pas tout rose d’être aimée d’un roi, surtout d’un roi aussi tyrannique que Louis pouvait l’être parfois. Monarque absolu, Louis est un homme qui impose ses volontés et qui n’entend pas se faire gouverner par ses maîtresses ni que celles-ci interviennent dans sa politique. Être maîtresse de Louis XIV, c’est abandonner son indépendance, ce qui peut rendre le joug conjugal lourd à porter. Rien d’étonnant à ce que Madame de Maintenon ait eu des mots durs envers la vie matrimoniale qu’elle compare, selon l’auteur, à un esclavage pour la femme. Cependant, malgré l’inconfort et l’obéissance imposée, le couple entre Louis et Françoise a duré jusqu’à la mort du monarque, et la tendresse et la confiance qu’ils se sont portés étaient réciproques.


Madame de Maintenon avec Vexin et Maine, les
deux premiers enfants de Louis XIV et Mme de Montespan
Attribué à  Pierre Mignard.

Duel pour un Roi est un document historique passionnant si l’on s’intéresse à ces deux femmes au destin exceptionnel (je me sens un peu l’âme d’un Stéphane Bern en écrivant cette phrase xD) et à leur relation avec Louis XIV, d’autant plus que l’auteur ne prend pas le parti d’une favorite contre une autre mais les présente comme deux femmes exceptionnelles, puissantes, intelligentes et ambitieuses avec leurs qualités et leurs défauts, leurs bonheurs comme leurs malheurs.

Si je devais formuler une critique à l’égard de ce livre, c’est que la généalogie est très présente et peut sembler inutile, sinon souvent confuse et il m’est arrivé de me perdre plusieurs fois. Je ne peux pourtant pas nier l’incroyable travail de recherche de l’auteur pour nous présenter une étude intéressante et passionnante. Une fois nos deux protagonistes présentées, on suit leur histoire avec intérêt, le tout sous une plume agréable à lire !

Françoise s’est bien organisée. Avec l’accord de la marquise de Montespan et de Bonne d’Heudicourt, elle prend souvent avec elle Louise, la fille de Bonne […] Louise lui sert d’alibi lorsqu’elle doit expliquer à ses amis la fatigue qui se lit sur son visage, ses traits tirés et ses absences répétées. Elle donne le prétexte d’une maladie de la petite, alors qu’elle veille un nourrisson à une extrémité de la capitale. Et s’il vient des étrangers, Louise est soit la sœur des petits, soit leur cousine. Ce jeu l’amuse follement si bien que la fillette n’oublie pas de demander à sa gouvernante tous les matins quel sera son rôle dans la journée : « Madame, qui suis-je aujourd’hui ? ».