Il ne nous reste plus qu'à suivre cette « vie aventureuse » et de glaner, çà et là, les clefs pour comprendre le créateur d'un mythe littéraire immortel et hors du temps.
A ceux me suivant depuis suffisamment longtemps pour connaître mes goûts littéraires, mon amour envers Sherlock Holmes n'est plus un secret ; il fait, après tout, parmi de mes premiers coups de cœur littéraires, ce qui m'a donné envie d'en savoir plus sur ce personnage de fiction et m'a conduit à m'intéresser de près à l'auteur qui est loin d'avoir eu une vie bien ennuyeuse et banale ! Cet ouvrage à caractère autobiographique m'a, un jour, été présenté par Matilda qui en avait fait la critique sur son blog et j'ai eu la chance, bien plus tard, de tomber dessus par hasard à la médiathèque. C'était une occasion à ne pas louper !
Nous connaissons tous Sherlock Holmes pour la plupart, mais la triste réalité est que nous ne connaissons que trop peu son auteur, étouffé par son personnage mythique. Ce qui est dommage car, à travers son écriture, sa voix, sa vie, on se rend compte qu'on a vraiment loupé quelque chose et que le Monsieur s'avère plutôt sympathique et a eu une vie, comme l'indique si bien le titre, aventureuse. Et c'est pourquoi cette autobiographie est intéressante : pour découvrir l'homme au-delà de son oeuvre ; bien que Sir Doyle ne pouvait pas parler de sa vie sans évoquer son oeuvre, que ce soit Sherlock Holmes ou ses autres écrits. En soi, Conan Doyle se révèle être un homme droit, intelligent, et sympathique. Bref, il nous donne envie de l'avoir connu.
Petit schéma classique : Doyle débute très bien en commençant son récit à partir de sa naissance et son enfance avec un père poète, rêveur, assez mal dégourdit, laissant à sa femme le soin de faire toutes les tâches et d'essayer de subvenir aux besoins d'une famille nombreuse. De son enfance, nous passons à sa scolarité chez les jésuites, les cours, sa prise de conscience au niveau de la religion : Doyle est d'un caractère rationnel, ainsi bien que la religion ait tenu une place dans sa vie, il s'est rendu compte de l'incompatibilité de son caractère rationnel avec les croyances mais, sans être devenu agnostique, il est devenu athée (ne croyant donc pas en Dieu mais croyant tout de même qu'il existe comme une puissance supérieure que l'on ne peut expliquer) jusqu'à ce que plus tard, déçu par la religion catholique, il ne se mette à rechercher une autre religion. Doyle ne tarit pas d'éloges sur sa mère, nous donnant d'elle l'image d'une femme avec un caractère fort, brave, toujours là pour ses enfants. J'ai particulièrement aimé les nombreux efforts que Doyle fournissait pour qu'elle et le reste de la famille ne soient jamais dans le besoin ; j'ai également aimé son récit de ses études de médecine : les cours, les expériences professionnelles en travaillant d'abord comme assistant auprès de médecins consultants et ce qu'il en a tiré, et notamment sa rencontre avec le docteur Joseph Bell.
L'ouvrage commençait alors très bien, je passais mes soirées en décembre à lire les chapitres un à un. Certes, parfois Sir Doyle se perdait dans de longues descriptions, des détails inutiles, mais Dieu que c'était passionnant ! Je me plaisais à découvrir sir Arthur Conan Doyle mais voilà, le hic étant que s'il se perd dans les détails ou décrit longuement certains moments de sa vie, il ne le fait pas toujours pour les chapitres les plus intéressants de sa vie, un peu comme Joseph Bell. J'attendais avec impatience le moment où Doyle nous parlerait de son mentor, l'homme qui lui a inspiré Sherlock Holmes et si ce que Doyle nous dit du docteur Bell est intéressant, il ne s'étend pas assez sur le sujet et pourtant je rêve d'en savoir plus sur lui ! De même, son mariage avec sa première femme, la maladie de celle-ci, la naissance de ses enfants, la mort de sa femme, puis son remariage avec sa seconde épouse, ses expériences dans le spiritisme (Doyle, comme beaucoup d'auteurs européens du XIXe siècle, s'est essayé à ce genre de pratique très à la mode à cette époque)... Doyle en parle ou n'en parle pas, quand il en parle, ça n'est pas assez), de même il parle beaucoup de ses écrits... pour la plupart. Il ne parle guère des aventures de son professeur Challenger et parle vaguement des cris du public, de ses lecteurs pour faire revivre Sherlock Holmes.
Donc oui, Doyle peut être passionnant lorsqu'il raconte sa vie (rien que ses aventures sur un baleinier, les membres de l'équipage, les lieux qu'il a vu et visité ; son voyage en Egypte, en Afrique, puis en Europe... c'est qu'il en a vu des pays, le Monsieur !), mais parfois, il peut être bien bref ou se révéler parfois assommant quand il raconte certains menus détails de sa vie. Mais n'allez pas croire que cet ouvrage a été une déception ! En tant que Française, j'aime bien râler des fois ; mais j'ai trouvé pas mal d’éléments positifs dans cette autobiographie, surtout que Doyle sait être passionnant quand il veut et que j'en ai appris des choses sur lui : ses aventures sur un baleinier, ses nombreux voyages, sa famille en Ecosse, ses études en médecine, ses nombreuses rencontres avec James Barrie, auteur de Peter Pan, et qui était un bon ami de Doyle, lui ayant même écrit un pastiche sur Sherlock Holmes, un récit court et assez moqueur, et original : les deux clients de Sherlock Holmes ne sont autres que Barrie et Doyle eux-même ! Doyle nous fait même partager cette pastiche avec nous ; il nous relate aussi ses rencontres avec Oscar Wilde dont il avait une opinion très positive, en parlant avec respect ( "il joignait le tact à la délicatesse des sentiments" ) même s'il termine son portrait de monsieur Wilde de façon... assez étrange, notamment lorsqu'il parle de son procès. Preuve d'une possible homophobie de Doyle ?
Rien ne ressemblait moins à son premier naturel d'homme bien élevé. Je pensais alors, je continue de penser que la monstrueuse transformation survenue chez lui pour son malheur était toute pathologique, et que son cas relevait de l'hôpital plus que des tribunaux.
La consolation est que, malgré cette remarque, Conan Doyle parle toujours d'Oscar Wilde avec respect, au niveau de son tempérament et son oeuvre. Les chapitres sur son œuvres littéraires sont aussi passionnants : d'abord un hobbie, un passe-temps agréable qui l'apaisait, l'écriture est devenue un métier. Il est singulier de découvrir que Sherlock Holmes ne fut pas ses premiers écrits et qu'Une Etude en Rouge ne rencontrât qu'un succès mitigé... et que, sans ce fameux dîner organisé par le manager d'un magazine américain qui a encouragé certains auteurs britanniques à écrire un livre, Le Signe des Quatre n'aurait jamais été rédigé... puisque Doyle ne prévoyait pas de suite à la première aventure de Sherlock Holmes !
Tient, puisque je parle de Mister Holmes, nous connaissons bien tout... l'amour que Doyle a envers son personnage de fiction. Étouffé par Holmes, Doyle verra ses autres écrits oubliés ou moins lu par rapport aux récits sur le détective, au grand désarroi de Doyle qui ne voyait ses récits sur Holmes que comme un passe-temps, un divertissement quelconque. Allant de surprise en surprise lorsque des individus de tous genres, croyant dur comme fer que Sherlock Holmes était un individu en chair et en os, se mettaient à lui écrire des lettres à l'attention de Holmes ou même du docteur Watson : lettres exposant un problème, messages codés à déchiffrer et j'en passe des meilleures. Et lorsque je lis des pastiches ou fanfics sur Sherlock Holmes peu fidèles à l'univers, dénaturant totalement les personnages, je ne peux même plus dire "Conan Doyle se retournerait dans sa tombe si jamais il lisait ça" puisque Doyle écrit, je cite :
Il va de soi qu'empruntant mes personnages et, dans quelque mesure, mes idées, Gillette [William Gillette, auteur et comédien américain] m'intéressait à l'entreprise, qui fut très heureuse. "Puis-je marier Holmes ?" me câbla-t-il un jour [...] "Vous pouvez le marier, le tuer, en faire ce qu'il vous plaira", lui répondis-je cordialement.
Mais, loin d'être un ingrat, Doyle est loin de détester son Sherlock Holmes qui l'aura accompagné pendant bien des années, avouant que sans lui, il ne serait jamais sorti de ses difficultés financières. Sans toujours rabaisser Holmes, il lui reconnaît des choses positives, nous révélant comment il s'y prenait pour écrire ses aventures (même si parfois, il choisissait de parler d'un sujet dont il n'avait que peu de connaissances (je prends l'exemple de Silver Blaze, dont le mystère repose sur les entraînements et courses de chevaux alors que Doyle n'y connaissait rien en cette matière !), parlant avec amusement ou consternation de l'influence de Holmes chez ses contemporains. Outre son célèbre détective, il nous parle de ses autres œuvres, ce qui m'a rendu très curieuse et m'a donné envie de les découvrir un jour.
En somme, j'ai beaucoup aimé découvrir cet ouvrage et ce, malgré les défauts que j'ai pu remarquer. Tout Holmesien qui se respecte trouvera cette autobiographie instructive et très intéressante ; j'espère néanmoins trouver, un jour, une biographie complète sur l'auteur, qui parlera des moments de la vie de Doyle que celui-ci n'a pas parlé ou alors que brièvement. Mais c'est un bon ouvrage qui m'a permis de connaître davantage Doyle à travers lui, que je ne regrette absolument pas d'avoir lu.
Périodiquement reviennent dans les journaux, avec la régularité d'une comète, certaines histoires de Sherlock Holmes, apocryphes, je n'ai pas besoin de le dire.
L'une est celle de ce cocher de fiacre qui, à Paris, pendant qu'il me mène à mon hôtel, s'écrie tout à coup, en me regardant au fond des yeux : "Docteur Doyle, je vois que vous êtes allé récemment à Constantinople. J'ai aussi quelque raison de croire que vous avez passé à Budapest, et je gagerais que vous avez dû, à un moment donné vous trouver très près de Milan." "Merveilleux ! lui dis-je. Cinq franc si vous me donnez le secret de votre découverte." "Eh bien, j'ai lu les étiquettes de vos bagages, me répond l'astucieux collignon."







