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vendredi 21 juin 2024

Noblesse oblige - Maïwenn Alix.


Très chers téléspectateurs, bienvenue dans cette nouvelle saison de Noblesse Oblige !

La révolution de 1789 n'ayant pas abouti, la France est dirigée par le Roi Louis XXI. La monarchie autoritaire s'assure néanmoins le soutien du peuple en mettant en scène son faste et sa cour dans des émissions de téléréalité. Noblesse oblige est la plus regardée d'entre elles. On y suit chaque année une poignée de jeunes roturières élues, à qui l'on offre la chance de rencontrer de grands héritiers et de faire un mariage avantageux.

Gabrielle, secrètement antiroyaliste, apprend qu'elle fait partie des candidates. Une occasion rêvée d'infiltrer la monarchie et de dénoncer ce qui se cache sous le vernis de la cour. Or ce qu'elle va découvrir va bien au-delà de ce qu'elle pouvait imaginer...



Je termine le Blossom Spring Challenge (avec retard) avec ce titre qui m’a fait de l’œil dès sa sortie. Il faut dire que c’est un très bel objet. La couverture est très attrayante, et même les tranches du livre sont très jolies, avec des couleurs qui suivent celles de la couverture. Bien-sûr, la couverture seule ne fait pas le livre (même si ça aide beaucoup à le choisir), il y a aussi son résumé qui m’a attiré et qui promettait une histoire bien intéressante.



Gabrielle Lacroix travaille comme dame de compagnie chez Madame de Kerdoncuff après la déchéance de son père adoptif, un puissant industriel qui a été embastillé par le roi Louis XX et son fleuron industriel confié à la noblesse. Trahie et meurtrie, elle vit avec la rage au cœur et plein de ressentiment envers la monarchie et la noblesse qui lui ont tout pris. Elle suit, dans le secret, les actualités de ceux qui se proclament comme républicains et abolitionnistes. Ces derniers entrent en contact avec elle alors qu’elle rend visite à son père en prison, et lui font une révélation foudroyante : Gabrielle sera sélectionnée pour participer à l’émission de télé-réalité Noblesse oblige, et espèrent profiter de cette occasion pour infiltrer la Cour et dénoncer ses travers.



Gabrielle se retrouve donc du jour au lendemain au château de Versailles avec d’autres jeunes femmes, et faire la connaissance de jeunes nobles de la Cour qu’elles doivent séduire afin de parvenir à un mariage idyllique avant la fin de l’émission, sans quoi elles seront envoyées au couvent. Parmi ces prétendants, il y a le duc de Léon, veuf de Capucine, jeune candidate de l’émission de l’année dernière et qui est décédée dans des circonstances tragiques, ainsi que… le dauphin de France. Gabrielle a pour mission d’élucider le meurtre de la jeune Capucine et de se rapprocher du dauphin…



J’ai beaucoup aimé le contexte d’uchronie proposé par l’auteure, qui est celle d’une France où la Révolution de 1789 n’a pas abouti, et qui est de ce fait toujours gouvernée par une monarchie absolue avec les nobles qui ont conservé tout leurs privilèges. Afin de redorer leur blason et d’entretenir leur popularité chez le peuple, la noblesse et la monarchie se mettent en spectacle à travers des émissions de télé-réalité qui sélectionnent aussi des gens du peuple comme candidats, pour leur offrir un avant-goût de cette vie dorée et leur permettre de graver les échelons, un autre aspect que j’ai trouvé très intéressant.



Nous entrons dans les coulisses de la télé-réalité, les caméras qui suivent les candidats quotidiennement, les heures passées au maquillage et à l’habillage et le choix toujours stratégique porté à ces derniers, la même scène qui peut demander plusieurs heures de prise de caméra pour qu’elle soit parfaite, ce que j’ai trouvé très intéressant. Ici, Noblesse oblige s’inspire un peu de The Bachelor et autres émissions similaires où de jeunes élues, venant du peuple, découvrent le faste de la Cour et sont présentées à de jeunes nobles qu’elles vont coutoyer et devront séduire dans le but de faire un beau mariage et ainsi entrer dans l’aristocratie. Notre héroïne, Gabrielle, va donc évoluer en compagnie d’autres candidates qui restent malheureusement plutôt effacées au profit de l’héroïne. Seules deux d’entre elles se distinguent, Agnès et Solange, qui vont se retrouver de manière indirecte liées à l’intrigue, mais elles restent très secondaires à l’intrigue, ce que je trouve dommage. J’aurais voulu apprendre à connaître chacune des candidates et les voir évoluer dans l’émission, mais le focus se fait essentiellement sur Gabrielle, au détriment des autres.



Gabrielle est pourtant une héroïne agréable à suivre. Elle évolue dans le monde avec le cœur et l’âme d’une musicienne, la musique l’accompagne dans ses bonheurs comme dans ses malheurs, il y a souvent des notes de musique dans sa tête. Elle est aussi forte, déterminée et intelligente. C’est une protagoniste agréable à suivre, on a aucun mal à s’attacher à elle, à espérer pour elle et à craindre pour elle.



L’idée de base est très intéressante : une France dans laquelle la Révolution a échoué et où la monarchie perdure avec le clergé et la noblesse qui continuent de bénéficier de leurs privilèges, au détriment du peuple. Seulement, j’ai trouvé que le contexte socio-politique est resté très peu exploité. On ne sait pas pourquoi la Révolution n’a pas abouti. On ne sait pas grand-chose du système politique, à part que la monarchie c’est le mal, et qu’elle utilise l’exil, l’emprisonnement ou les condamnations à mort pour se débarrasser de ses ennemis politiques. C’est tout juste effleuré alors qu’avec cet univers alternatif, il y aurait tant de choses à exploiter ! L'auteure nous parle bien-sûr des conséquences et comment est construite cette France encore monarchique, mais je suis restée sur ma faim.



J’ai également été frustrée de la fin brutale du roman, et surtout son épilogue qui évacue trop rapidement toutes les questions pertinentes que l’on est amené à se poser après les événements des derniers chapitres [spoiler] le roi est mort, Gabrielle assure la régence en attendant de retrouver le véritable héritier du trône, et ensuite ? Qu’en est-il du parti républicain ? Qu’en est-il de son père adoptif ? Que se passe-t-il en France depuis la mort du roi ? Comment réagit le peuple ? Que se passe-t-il du côté des candidates ? Noblesse oblige va-t-elle continuer ou l’émission va-t-elle disparaître ? Que fera Gabrielle après tout ça ? On en sait rien et c’est très frustrant [/spoiler]. Cela dit, ça reste dans l’ensemble une uchronie réussie ! On y retrouve des complots, faux-semblants, révélations surprenantes le tout sous le glamour de la télé-réalité.



Pourtant, sous le glamour des jolies robes et des décors idylliques se cache une réalité beaucoup plus sombre que ce à quoi on s’attendait au départ. Nous sommes dans un univers où la noirceur flotte constamment et où la cruauté et la violence se voilent et se dissimule par les apparences et la télé-réalité. Attention à certaines scènes très difficiles, ce n’est pas un livre jeunesse mais plutôt Young Adult de par certaines scènes violentes et choquantes. Le récit ne laisse aucun répit tant le rythme est intense et les révélations surprenantes et cruelles.



Avec Noblesse oblige, on frôle le coup de cœur mais un peu plus de développement des autres candidates et une fin moins précipitée auraient vraiment été un plus !



Voilà comment on endort un peuple. Chaque année, on fait miroiter une forme d’ascension sociale à quelques jeunes roturières, la perspective d'un beau mariage, d'un nom, du confort matériel. Chacun peut imaginer sa fille, sa nièce, sa sœur dans cette femme anonyme. S'ils ont un garçon, il peuvent le penser susceptible d'obtenir un titre et des terres en se distinguant au sein de l'armée dans l'émission Au nom du Roy, diffusée chaque hiver. Voilà ce qui les pousse à accepter une vie de misère et une après-midi de libre par semaine : l'infime espoir que leurs enfants pourront améliorer leur condition.

jeudi 29 septembre 2022

Vampyria (T.3) La Cour des Ouragans - Victor Dixen.

Un océan à feu et à sang.

Le commerce avec les Amériques, qui depuis des siècles assure la richesse de la vieille Europe vampyrique, est menacé par des hordes de pirates. Le plus sinistre d’entre eux, le capitaine Pâle Phœbus, sème un vent de terreur sur toute la côte Atlantique. Louis XIV l’Immuable ordonné à sa protégée Diane d’épouser ce flibustier sanguinaire afin d’en faire un corsaire à la solde de la France.

Un cœur à la dérive.

Diane se nomme en réalité Jeanne : c’est une roturière qui sert secrètement la Fronde. L’organisation rebelle lui demande elle aussi de séduire Pâle Phœbus, mais pour l’enrôler dans la lutte contre le joug des vampyres. Quelle que soit l’issue, le destin de la jeune fille ne lui appartient plus. Est elle Diane ? Est elle Jeanne ? A moins que les ouragans n’emportent tous ses masques, pour révéler un terrifiant visage qu’elle n’a jamais osé regarder en face…



Nous voici donc arrivés à la fin, non pas celle de la série, non pas celle des aventures de Jeanne, mais la fin de cette première trilogie. Après La Cour des Ténèbres qui nous avait emmené dans les intrigues de la cour de Versailles et La Cour des Miracles qui nous avait emmené dans les ruelles sombres et dangereuses de Paris puis ses catacombes, La Cour des Ouragans nous fait embarquer en pleine mer, à la rencontre de Phoebus, pirate insaisissable et mystérieux qui donne bien du soucis à Sa Majesté des Ténèbres, l’Immuable Louis, qui compte bien s’en faire un allié, en lui proposant pour épouse Jeanne. Cette dernière se serait bien passée de ce mariage, mais elle compte mettre à profit cette mission pour faire gagner Phoebus à la cause de la Fronde et espérer avoir ainsi un allié de taille dans sa lutte contre Louis et ses vampires.



Son voyage ne sera pas tranquille pour autant. Le capitaine du navire, Hyacinthe, est un vampire cruel et sadique qui a pour mission de transmuter Jeanne et son fiancé en vampire sitôt les fiançailles annoncées. Bien que Jeanne puisse compter sur la compagnie de son amie, la pétillante Poppy, une autre compagnie inattendue pourrait bien compliquer ses plans… Prudence, la cousine de la vraie Diane de Gastrefriche, qui pourrait très bien découvrir que sa cousine n’est pas ce qu’elle semble être. Comble de la surprise lorsque Jeanne découvre qu’elle n’est pas la seule à convoiter la main du capitaine Phoebus



J’avais beaucoup aimé le premier tome et si j’avais aimé le second tome également, c’était à un degré moindre, j’avais été moins comblée. J’ai été ravie de découvrir une lecture prenante et palpitante dans ce troisième tome qui a su se renouveler et nous offrir un rythme soutenu tout le long du roman avec de nombreuses péripéties et des rebondissements qui s’enchaînent. Je ne cache pas avoir eu quelques… surprises lors de ma lecture, qui m’ont bien déconcerté, notamment lorsque le roman prenait des airs sur The Bachelor [spoiler] avec Phoebus et sa clique qui décident tout bonnement de faire s’affronter les prétendantes dans plusieurs épreuves, dont une où des pirates décident de voter pour la plus belle et la moins belle est condamnée à mourir, mais quoiiii ?? [/spoiler], même si la plupart des épreuves étaient aussi divertissantes que le voyage jusqu’au navire de PhoebusVictor Dixen nous montre qu’il sait aussi bien raconter des aventures maritimes digne de Pirate des Caraïbes que les intrigues de la cour. C’était dépaysant car nous voyageons à travers de différentes contrées maritimes et que l’action ne désemplit pas. L’univers de Vampyria continue de s’approfondir, pour mon plus grand plaisir, et se penche davantage sur l’alchimie, les expériences ratées qui produisent des êtres humains d’un genre… nouveau, les travaux pour le retour de la lumière. Je ne suis pas sûre d’avoir tout saisi mais ce fut intéressant.



Concernant les personnages que nous connaissons déjà :



Jeanne, bien-sûr. Son personnage s’étoffe de plus en plus, l’auteur enchaîne les surprises et révélations autour d’elle, notamment ses origines, pourquoi elle arrive à comprendre les créatures des ténèbres, le don qu’elle a reçu de la gorgée du Roy déclenche chez elle des flash-back de son passé, lorsqu’elle était un nourrisson et dont elle ne se souvient plus. L’auteur a su nous surprendre en nous dévoilant sa véritable nature.



Zacharie, qui était alors un personnage tertiaire, est un peu plus sur le devant de la scène. S’il nous apparaît d’abord antipathique, il va se dévoiler peu à peu et se révéler être un personnage attachant dont le passé va se dévoiler, et nous permettre de comprendre les motivations du personnage, notamment autour de l’abolition de l’esclavage en Amérique qu’il souhaite.



J’ai retrouvé avec plaisir Poppy, toujours aussi pétillante et attachante, qui nous régale par sa fraîcheur, son humour et son élégance. Alexandre a malheureusement quelque peu perdu de sa superbe et m’a paru plus risible et ridicule dans ses gaucheries et sa fourberie, alors qu’il m’était plus attachant dans les précédents tomes.



Au niveau des nouveaux personnages, nous en avons une poignée, pour la plupart intéressants. Le capitaine Hyacinthe est cruel à souhait qui m’a surpris dans son sadisme et j’ignore dans quelle direction Victor Dixen va nous mener avec ce personnage mais également celui de Rafaël, l’amant secret de Suraj, un écuyer du Roy, et qui [spoiler] a été contraint de boire un philtre d’amour, tombant amoureux de son bourreau Hyacinthe, alors qu’il pleure également la perte de son amant Suraj [/spoiler]. J’ai été bien surprise de la tournure de l’histoire concernant ce personnage, et je me demande avec une certaine appréhension ce que va nous réserver l’auteur car il va consacrer sa prochaine trilogie de Vampyria à ce personnage.



Concernant Pâle Phoebus, je ne peux pas dire m’être attachée au personnage mais il est définitivement intriguant de par sa nature particulière (causant le froid autour de lui, ne supportant pas les couleurs vives, capable de provoquer des tempêtes par sa musique) et par son passé rempli de mystères que l’on va découvrir petit à petit au fil des pages. J’ai été ravie de constater qu’un personnage important dans la vie de Louis XIV était présent dans ce roman [spoiler] à savoir Madame de Maintenon, son ancienne favorite et épouse [/spoiler], apportant un peu plus de nuance au personnage de Louis, dévoilant un peu plus de ses mystères, comment il est devenu ce qu’il est. Cela me fait me demander si nous avons une chance de revoir ce personnage et s’il y aurait des retrouvailles avec Louis.



Ce troisième opus laisse aussi sa part à la romance… Poppy qui se languit de Zacharie. Une romance plutôt mignonne, sans plus. En revanche, j’ai été surprise et un peu déçue de constater que Victor Dixen a tout de même donné une romance à son héroïne, même si cette romance n’arrive pas tout de suite, alors que Jeanne n’avait jamais porté le moindre intérêt, la moindre envie d’une romance, préférant se consacrer à sa mission. Quelle ne fut pas non plus ma surprise de découvrir l’objet de ses sentiments… [spoiler] un vampire, à qui elle accepte sans broncher de donner son sang, ce cher Sterling Raindust [/spoiler]. Désolée Monsieur Dixen, même si ce personnage m’a paru plus sympathique par rapport au tome précédent, je n’adhère pas à ce couple. J’ai trouvé cette romance sortie de nulle part, car rien ne m’avait laissé présager que Jeanne éprouvait ce genre de sentiment pour ce personnage.



En conclusion, Victor Dixen clôture avec réussite son premier cycle Vampyria, laissant entrevoir une suite intrigante à découvrir, bien que le personnage de Rafaël ne m’attire pas de prime abord. Toutefois, j’aime assez l’univers pour vouloir m’y replonger à travers de nouvelles aventures. Pour en revenir au troisième tome, malgré des scènes que j’ai trouvé déconcertantes et la romance sortie de nulle part, j’ai beaucoup aimé voir s’étoffer l’univers et découvrir d’autres aspects de ce monde vampirique à travers un cadre plus maritime. J’ai aimé la dimension dimension aventureuse de ce tome ainsi que l’univers des pirates qui démontrent une nouvelle fois tout le talent et l’imagination de l’auteur.


« Louis était l’être le plus solaire que j’eusse jamais rencontré, se remémore-t-elle (…) De fait, il avait fait du soleil son emblème – lui qui était le roy des astres et l’astre des roys. Son ardeur enflammait les troupes sur les champs de bataille. Il aimait danser, et illuminait la scène de sa seule présence. Lorsque son regard se posait sur vous dans la galerie des Glaces, c’était comme un rayon de midi qui vous aveuglait de son incandescence. Mais il pouvait se montrer doux aussi, dans l’intimité, tel le soleil d’une aube de mai. »

J’ai du mal à me représenter l’Immuable, ce géant de glace et de sévérité, sous les traits d’un être de feu et de passion. C’est pourtant bien la chaleur qui fait vibrer la voix de madame M., le brasier d’un amour encore ardent après toutes ces années.

« Cependant, tout soleil doit un soir se coucher, soupire-t-elle. Dans sa vieillesse, Louis s’est refroidi. À l’approche de la mort, il s’est terni. L’existence lui semblait soudain effroyablement courte pour tout ce qu’il avait encore à accomplir. C’est ainsi qu’avec ses médecins, il a commencé à s’intéresser aux secrets interdits de l’alchimie. J’ai essayé de l’en dissuader, car j’étais à l’époque fort pieuse, et l’ancienne Eglise aujourd’hui disparue condamnait les actes occultes. Mais plus je lui demandais de cesser ses travaux blasphématoires, plus il s’entêtait… et plus il s’éloignait de moi. »

mardi 9 août 2022

Vampyria (T.2) La Cour des Miracles - Victor Dixen.



Aux yeux de Versailles, Diane de Gastefriche est l'écuyère favorite de Louis XIV l'Immuable, le vampyre suprême qui depuis trois cents ans impose son joug sanglant à la France et à l'Europe. En réalité, elle se nomme Jeanne Froidelac : elle appartient à la Fronde, organisation secrète œuvrant au démantèlement de l'empire du Roy des Ténèbres.

Dans le ventre de Paris apparaît une mystérieuse vampyre renégate, régnant sur une cour souterraine peuplée de goules et d'abominations. Louis charge ses meilleurs écuyers de capturer cette rivale insaisissable et de s'approprier son armée : celle-ci le rendrait plus puissant que jamais. Jeanne parviendra-t-elle à éliminer la Dame des Miracles avant que les autres écuyers la livrent au Roy des Ténèbres ?




L’histoire reprend peu de temps après le premier volet. Diane de Gastrefiche, en réalité une roturière sans couverture nommée Jeanne Froidelac, est devenue écuyère du roy et a reçu un pouvoir, dont elle ignore encore la nature, après s’être abreuvée du sang de l’Immuable. Elle est mandatée par le Roy des Ténèbres de se rendre à Paris en compagnie d’Hélénaïs de Plumigny et Suraj de Jaipur d’enquêter sur la mystérieuse Dame des Miracles qui se pose comme rivale au Roy. En effet, l’autorité de ce dernier se révèle menacée par l’apparition de cette soi-disante Reyne qui souhaite s’approprier une partie de son territoire et qui mène de nombreuses attaques par ses goules. Des créatures hideuses qui s’attaquent au peuple. Une morsure ou une griffure est souvent fatale… Et ces créatures, dotée d’une puissante force, chassent en meute et sont redoutables. Malheureusement, des tensions se font peu à peu sentir au sein du groupe…


J’avoue que j’attendais plus de ce trio qui n’a pas su sortir de son schéma « chien et chat », notamment entre Jeanne et Hélénaïs qui continue d’être la garce qu’elle était au premier tome. J’espérais également davantage de Suraj mais, au final, il n’y a que Jeanne qui m’a intéressé dans ce trio et que j’ai pris plaisir à suivre. Jeanne m’est en effet apparue plus agréable dans ce tome. Elle est plus réfléchie, elle s’est assagie. Elle ne cherche plus simplement à venger sa famille mais appartient à la Fronde du peuple et cela a apporté des changements chez ce personnage. Elle est plus humaine, moins égoïste tout en conservant son caractère pétillant qui lui permet de ne pas se laisser faire et de montrer qu’elle n’entend pas se faire marcher sur les pieds. Toutefois, sa vengeance et la Fronde sont restés bien effacés au profit de l’enquête sur Hécate, celle qui se fait appeler la Dame des Miracles, ce que j’ai déploré. Peut-être cela changera-t-il dans le prochain tome…


Si je lui préfère le premier tome, qui nous a introduit l’univers et ses personnages et dont l’intrigue m’avait davantage plu, et que La Cour des Miracles a manqué de saveur, ce second tome n’est pas dénué d’intérêt pour autant ! Loin de la cour de Versailles, l’auteur nous entraîne dans la misère des bas-fonds parisiens et ses catacombes, mais toujours dans les ténèbres où les vampires règnent en maîtres absolus mais où les goules font traîner leur ombre menaçante, mettant en péril les personnages plus d’une fois. Les descriptions de ces décors en parfaite opposition avec le faste de la Cour sont réussis et illustrent très bien la misère et la saleté ambiantes (j’ai notamment beaucoup aimé lorsque l’action se déroulait dans le cimetière où certains habitants vivent cachés des goules ainsi que la cour des miracles). J'étais vraiment très curieuse de voir comment l'auteur allait dépeindre Paris sous le règne des Ténèbres, notamment comment il allait remanier certains monuments et lieux emblématiques de la capitale (notamment Notre Dame de Paris) pour que cela colle avec son univers et faire de Paris une Ville des Ténèbres, la Ville-Ombre à la place de la Ville-Lumière que nous connaissons, et il a réussi avec brio !



L’action ne désemplit pas, l’univers s’approfondit et les personnages évoluent… Enfin, sauf Hélénaïs, malheureusement trop présente à mon goût dans ce second tome, qui reste toujours aussi imbue d’elle-même et capricieuse, bien qu’elle nous apparaisse étrangement plus… touchante à travers certaines révélations que l’intrigue nous dévoile et à travers un personnage énigmatique.


J’ai beaucoup aimé voir s’étoffer l’univers vampirique, son histoire et sa mythologie. Le vent de la révolte, que l’on devinait dans le premier tome, se fait plus perceptible bien que la Fronde soit mise de côté en faveur de l’enquête sur la Dame des Miracles. Forcément, cela nous amène à nous poser des questions. Qui est-elle réellement, quelles sont ses véritables motivations, d’où vient-elle, peut-elle vaincre ? D’autant plus que Victor Dixen nous fait vivre les hauts et les bas de la quête de Jeanne qui ne sait pas à qui elle peut faire confiance et a été mise en péril plus d’une fois (même si parfois sauvée avec un peu trop de facilité, comme au premier tome) et, comme elle, je me suis demandée quel pouvoir elle avait hérité de la gorgée du roy, elle qui ne semble hantée que par les cauchemars depuis, et ce fut intéressant de le découvrir.


Beaucoup d’éléments sont présentés et tandis que certains répondent à nos questions, d’autres en posent de nouvelles et lui confèrent une certaine complexité. J’ai été également surprise de trouver, dans cette société figée dans le temps, un brin de modernité et voir ces éléments à travers les yeux de Jeanne. L’une des scènes les plus touchantes et percutantes de ce roman est d’ailleurs celle [spoiler] de la vision de Jeanne de Paris tel que nous le connaissons, un Paris tel qu’il aurait été dans ce roman si le Roi était bel et bien mort en 1715 et que l’Histoire avait poursuivi le cour normal tel que nous l’avons vécu [/spoiler]



Quant au reste des personnages, beaucoup de personnages secondaires ont été relégués aux rôles de figurants et manquent dans ce tome. Je pense notamment à Poppy et Naoko, ainsi qu’Alexandre dont les rares scènes sont savoureuses tant il apporte sa touche d’humour et d’excentricité. J’ai également beaucoup aimé Orfeo, être hideux, infirme, rejeté mais très touchant dans son humanité et son désir d’être enfin accepté. Nous avons également de nouveaux personnages, en particulier Hécate, la dame des miracles, ainsi que Lord Sterling Raindust, vampire anglais et punk à la solde de la reine Anne d’Angleterre qui projette de se défaire de l’autorité toute puissante du roy Louis. Bien que beaucoup de fans se soient attachés à Lord Raindust, celui-ci ne m’a pas laissé de bonne impression, bien que je ne nie pas son potentiel, il me paraît arrogant et je n’arrive pas à m’attacher ou à faire confiance à ce personnage. Je lui ai largement préféré l'énigmatique Hécate dont les révélations à son sujet valaient bien tout ce suspense autour de sa personne et comprendre qui elle est, ses origines et ses motivations.


En résumé, j’ai trouvé ce tome un peu moins abouti, les vampyres m’ont paru moins présents et m’ont beaucoup manqué ! Cela dit, les retournements de situation sont multiples, il n’y a pas de temps mort et le lecteur est vite happé dans l’histoire. Victor Dixen a vraiment crée un monde très riche et sombre que je prends plaisir à voir s’étoffer au fur et à mesure. Je suis vraiment curieuse de découvrir la suite du parcours de Jeanne et voir comment la saga va évoluer et s’achever.


Je regarde à la ronde ce Paris à la fois semblable et différent, éclaboussé de rayons ; non pas une Ville-Ombre, mais une Ville-Lumière.

C'est ainsi que je la vois, s'élevant au-dessus des toitures avoisinantes : une formidable tour de fer pointée vers le ciel radieux, plus haute que le mur de la Traque et que toutes les constructions que j'aie jamais vues. Ses quatre piliers fantastiques, faits de poutrelles délicates comme de la dentelle, s'élancent dans un mouvement ascendant et se rencontrent en une flèche triomphante.

samedi 18 septembre 2021

Vampyria (T.1) La Cour des Ténèbres - Victor Dixen.


 « Tu vas t’épanouir à Versailles telle une fleur exotique. Les vampyres du palais raffolent de tout ce qui sort de l’ordinaire. Mais attention : la Cour des Ténèbres a ses codes, ses pièges mortels, et le moindre faux pas s’y paye au prix du sang… »

En l’an de grâce 1715, le Roi-Soleil s’est transmuté en vampyre pour devenir le Roi des Ténèbres. Depuis, il règne en despote absolu sur la Vampyria : une vaste coalition à jamais figée dans un âge sombre, rassemblant la France et ses royaumes vassaux. Un joug de fer est imposé au peuple, maintenu dans la terreur et littéralement saigné pour nourrir l’aristocratie vampyrique.

Trois siècles plus tard, Jeanne est arrachée à sa famille de roturier et catapultée à l’école formant les jeunes nobles avant leur rentrée à la Cour. Entre les intrigues des morts-vivants du palais, les trahison des autres élèves et les abominations grouillant sous les ors de Versailles, combien de temps Jeanne survivra-t-elle ?


Devant vous, la raison première de mon choix de lecture : la couverture. Elle attire aisément le regard avec cette poignée de porte dont la décoration ressemble à un masque à l’effigie du Roi Soleil, sur fond sombre, dont les extrémités montrent une bouche dévoilant des crocs ensanglantés et, au-dessus de la figure, une rose et une main décharnée, des détails qui ne sont pas là par hasard...

Ensuite, l’histoire.

Et si Louis XIV n’avait pas disparu en 1715 mais avait été transmuté en vampire ? Si, du Roi Soleil, il était devenu Roy des Ténèbres, transformant radicalement le visage du royaume… ainsi que sa noblesse et le peuple. C’est l’uchronie que nous propose Victor Dixen dans ce premier tome d’une série de deux, à ce jour.

En lisant le résumé, je m’attendais à l’histoire d’une jeune fille arrachée à sa famille pour étudier dans une académie pour nobles contre son gré, ce qui m’attirait un peu moins, mais il s’agit de bien plus. C’est une histoire de vengeance, d’une société figée dans le temps, d’un monde sombre et impitoyable, séparé entre mortels et vampires. C’est l’histoire de Jeanne, dont la famille de roturiers a été sauvagement assassinée devant ses yeux sous les ordres du Roy, pour avoir été alchimistes en secret. En fuite avec son frère, ils espèrent trouver refuge auprès de Diane de Gastefriche, fille du baron local, mais tout ne se passe pas comme prévu et son frère, ainsi que le baron et sa fille se retrouvent assassinés. Seule survivante du massacre, Jeanne tente un coup osé… elle prétend être Diane de Gastefriche afin d’être épargnée. Elle est récupérée par Alexandre de Mortange, vicomte et vampire de son état, qui la prend sous son aile, et devient pupille du Roy, destinée à rejoindre une académie formant les jeunes nobles avant leur entrée à la Cour… L’occasion parfaite pour Jeanne d’intégrer le nid de serpent pour pouvoir comploter sa vengeance : tuer le responsable du massacre de sa famille, le Roy.

J’ai pris beaucoup de plaisir à suivre l’histoire. L’intrigue est prenante et ne nous emmène pas toujours là où l’on pense. Je m’attendais à une intrigue construite autour d’une héroïne dans une école pour nobles mais il s’agit de bien plus. Nous sommes entraînés dans une histoire palpitante de survie, de vengeance, de découverte d’un monde à la fois familier et étranger où les vampires règnent en maîtres… et nous sommes loin des vampires classiques que l’on retrouve dans les romans Young Adult, pour mon plus grand plaisir. L’écriture est plaisante, et on va de rebondissement en rebondissement, même dans les temps les plus calmes se situant à l’académie par exemple, on suit l’histoire avec beaucoup de plaisir tant l’univers est intéressant et que l’on se demande où l’auteur va nous mener.

J’ai même pris plaisir à découvrir les enseignements que Jeanne va suivre : des leçons de bonnes manières, combat à l'épée, art de parler, galanterie, équitation… mais aussi sur la société des vampires. Lors de cette formation, Jeanne va faire la rencontre de plusieurs pensionnaires et tisser des liens avec eux, mais aussi découvrir le personnel des lieux comme les gardes, des enseignants, des gouvernantes. Elle va aussi faire la rencontre de certains vampyres dont la cruauté n'a d'égale que leur soif de sang. Ce roman est plein de surprises. L'univers est riche et bien développé. On ne peut pas le résumer à une simple histoire de vampires. Il y a un peu ça, évidement, mais aussi un aspect historique et même un aspect horrifique avec la présence des vampires bien-sûr, mais aussi des créatures sanguinaires, voire même des objets, qui ont soif de sang.

Outre l’intrigue, la force du roman est son univers.

J’avais peur d’un cadre moderne, voire futuriste, qui effacerait l’aspect historique de la société dans laquelle Louis XIV a vécu de son vivant. Toutefois, l’auteur nous décrit une société comme figée dans le temps de l’Ancien Régime. Une société qui a gardé les codes de l’époque de Louis XIV avec la population divisée dans une hiérarchie bien codée. Tout en haut de l’échelle, le Roy puis la Haute Noblesse composée de vampyres, la seule classe immortelle, puis la faculté hématique composée de docteurs se spécialisant dans la recherche, le sang, etc, puis la basse noblesse et enfin le peuple, les roturiers. Cette société, c’est la Magna Vampyria où les roturiers naissent et demeurent sous la protection des vampyres, en contrepartie ils leurs doivent une soumission totale, doivent respecter un couvre feu, chaque mois ils doivent payer l’impôt du sang (ils ont ainsi pour obligation de verser un peu de leur sang), en cas de refus, c’est la mort. Mais, comme souvent dans les dystopies mettant en scène une société divisant sa population, il existe des révolutionnaires œuvrant dans l'ombre. Pour l'heure, le sujet est encore peu développé, mais suffisamment abordé pour m'avoir intriguée.

C’est également une société où ce ne sont pas seulement le Roy et la Noblesse qui ont changé en devenant des vampyres. L’auteur a crée un univers riche, sombre et fascinant dans lequel des roses vampyriques ont été crées et s’ouvrent si on leur verse du sang, des épées qui attirent le sang de l’adversaire, des arbres gorgés de sang, des juments sanglantes qu’il est difficile de dompter et malheur au cavalier qui chute car elles n’en feraient qu’une bouchée ! Si l’univers de la noblesse et celui de la Cour pouvaient être impitoyables par le passé, c’est devenu bien pire maintenant que ses membres sont des vampyres, se nourrissant de sang humain et participant à de véritables chasses humaines. L’auteur nous annonce la couleur dès les premières pages de son roman, c’est une histoire sombre avec des scènes parfois horrifiques. Sans être impressionnable, j'ai d'ailleurs trouvé qu'il fallait avoir le cœur bien accroché sur certains passages.

Ensuite, les personnages.

Jeanne, l’héroïne. J’ai pris beaucoup de plaisir à la suivre, découvrir en même temps qu’elle l’univers dans lequel elle va devoir évoluer et les codes qu’elle doit apprendre pour survivre dans ce monde des Ténèbres. On ne peut qu’être touché par la tragédie qu’elle a vécu, la voir se relever et préparer doucement mais lentement sa vengeance. C’est un personnage intelligent, déterminée, forte et elle doit l’être dans l’univers dans lequel elle doit évoluer. Le paradoxe fait que j’ai trouvé intéressant de voir un personnage comme Jeanne, qui se démarque de beaucoup de romans YA. Elle est dépeinte comme un personnage ni blanc ni noir, capable de tout pour atteindre ses objectifs, quitte à trahir ses alliés et ses amies, voire même à tuer des tierces personnes, et de montrer combien dans une vengeance il faut être prêt à tout, autant je l’ai parfois trouvé insupportable dans sa manie à n’en faire qu’à sa tête, avec des décisions souvent contestables, et ne se soucier de rien d’autre que sa vengeance, sans égard pour ses alliés et ses amies qui ont placé en elle leur confiance, n’avoir la vengeance que comme fil conducteur. Après, il ne s’agit que du premier tome d’une série et c’est un personnage qui ne demande qu’à évoluer au fil de l’histoire, donc j’attends de voir ce que l’auteur a en réserve pour elle (mais pourquoi des cheveux gris ??) !

Toutefois, je déplore un peu les facilités qu’elle rencontre. Elle commence son histoire de façon brutale et tragique et on ne peut que ressentir de l’empathie pour elle, mais chaque fois que son identité est compromise ou découverte, elle s’en sort, et le plus souvent parce que les personnages sont charmés par elle [spoiler] son amie Naoko découvre son mensonge ? Ce n’est pas grave, c’est son amie et elle va préserver son secret. Tristan, un garçon de l’académie, découvre qu’elle est roturière et non noble ? Ce n’est pas grave, il l’aime et il va même l’aider dans sa vengeance. Elle ment et invente une vie avec un personnage, le condamnant à une punition ? Ce n’est pas grave, il l’aime et ne lui en veut pas du tout [/spoiler], en soi ce n’est pas si grave que ça, c’est pas le pire défaut que j’ai pu trouver dans ce roman qui m’a beaucoup plu, disons que ce sont des petits points à m’avoir un peu frustré, voire agacé.

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. J’ai notamment bien aimé Naoko, dont le sombre secret est original et intéressant (je me demande d’ailleurs si l’auteur en reparlera par la suite) et Proserpine/Poppy qui est une vraie bouffée d’air frais, avec son caractère pétillant. Je suis également curieuse d’en apprendre plus sur le vicomte Alexandre et son passé. Le Roy m'intrigue également. Sa présence a toujours été imposante et remarquable. Il me tarde de le voir un peu plus en scène, en découvrir plus sur sa transmutation en vampyre et ce qui se cache derrière ce masque qu’il ne cesse de porter. Bien sûr, qui dit intrigue dans une école dit élèves, amis comme rivaux et, on a pas pu y couper, j’y ai retrouvé le cliché de la garce qui met des bâtons dans les roues du personnage principal, ici j’ai nommé Hélénais. Ce personnage m'a malheureusement déçue : on est sur l'archétype de la pimbêche qui fait des crasses. Cette rivale servira surtout à l'héroïne d'aller de l'avant ou à se mettre en valeur. Or, je m'attendais à trouver un peu plus de nuances… Peut-être que la vipère gagnera en consistance dans la suite de la série, d’autant plus qu’on découvre quelque chose sur sa famille, un malheur qui a peut-être fait d’elle ce qu’elle est, qui expliquerait au moins pourquoi elle agit ainsi.

En bref, j'ai beaucoup aimé cette lecture. Elle mélange de nombreux aspects que j’aime beaucoup : une ambiance sombre dans un décor flamboyant, une histoire de vampires dans un contexte historique, des vampires aussi sombres que charismatiques, des monstres sous une apparence d’ange. L'auteur réussit le tour de force de renouveler le genre, non en adaptant les caractéristiques du personnage du vampire mais en le mixant à l'uchronie. Cela donne une atmosphère glauque à souhait, l'étrangeté étant renforcée par le fait que l'intrigue se situe à notre époque tout en étant restée figée en 1715. Une jolie découverte que ce roman ! Je pense d’ailleurs, si je parviens à le trouver en bibliothèque, ne pas attendre le prochain Pumpkin Autumn Challenge pour lire le second tome.


Jeanne et Diane – deux prénoms qui sonnent presque pareil, comme les deux faces d’une même pièce. Pendant la journée, il n’y a que le côté face qui existe : le masque derrière lequel je me cache. Mais la nuit, à l’abri des épais rideaux de mon lit à baldaquin, je redeviens le côté pile : celui dont on ne doit pas dire le nom. Là, dans l’obscurité complète où nul ne peut m’épier, je suis à nouveau Jeanne. J’ouvre ma montre à gousset silencieuse, arrêtée à jamais sur 7h38, tel le cœur de maman qui a cessé de battre pour toujours.

La liberté ou la mort, dit la devise gravée au creux du couvercle.

J’ai choisi la mort.

Parce que la liberté n’a pas de sens dans un monde dépeuplé de tous les miens.

Parce que la mort est le prix à payer pour tenter d’éradiquer le principal responsable de leur disparition : l’Immuable.

samedi 4 septembre 2021

Frankenstein, ou le Prométhée moderne - Mary Shelley.

En expédition vers le pôle Nord, Robert Walton adresse à sa sœur des lettres où il évoque l'étrange spectacle dont il vient d'être le témoin depuis son bateau : la découverte, sur un iceberg, d'un homme en perdition dans son traîneau. Invité à monter à bord, Victor Frankenstein raconte qu'il n'est venu s'aventurer ici que pour rattraper quelqu'un - qui n'est autre que la créature monstrueuse qu'il créa naguère, et qui s'est montrée redoutablement criminelle.

Paru en 1818, Frankenstein est né deux ans plus tôt sur les rives du Léman, un jour où Lord Byron proposait à quelques amis, dont le poète Shelley et son épouse Mary, que chacun écrivit une histoire de spectre. Ce roman fantastique annonce la science-fiction et, depuis deux siècles, n'a cessé de susciter un sublime effroi - de terrifier, et surtout de séduire.





À l’instar de Dracula et autres figures mythiques de l’horreur, Frankenstein a été immortalisé par les films d’Hollywood, vivant beaucoup d’aventures et connu plusieurs et diverses versions, si bien que l’on peut douter de connaître la version originale, celle née de la plume de l’auteure. Rien ne laissait pourtant présager une lecture de ce roman, car la créature de Frankenstein n’a jamais attisé chez moi la moindre curiosité jusqu’à récemment. En revanche, plus j’en apprenais sur l’auteure, Mary Shelley, plus je trouvais sa vie fascinante, elle-même digne d’un roman, ce qui m’a amené à vouloir découvrir l’œuvre de sa vie, et quelle plus belle occasion de découvrir ce classique qu’avec le Pumpkin Autumn Challenge, dont le menu « Nom d’une dune » proposait l’un des mots-clés « science-fiction », dont Frankenstein est l’une des œuvres les plus représentatives.

Ce n’est pourtant pas avec Frankenstein que nous débutons le roman, mais avec Robert Walton, capitaine d’un navire voguant dans les eaux glacées du pôle nord, où il y fera une découverte surprenante, celle d’un homme à la dérive, sur un iceberg, et les restes de son traîneau. Recueilli à bord du navire, l’homme professe être Victor Frankenstein qui lui explique traquer un monstre et décide de conter son histoire à Walton, afin de lui expliquer les raisons de sa présence sur les plaines désertes du pôle nord, et des mésaventures que rien ne laissait présager au départ… Victor Frankenstein était alors un jeune homme heureux, ayant grandi dans un foyer aimant. Alors qu’il étudiait à l’université, il s’est pris de passion pour les sciences et la philosophie, s’interrogeant sur la vie et la mort, et son obsession de l’être parfait. Pétri d’orgueil, il avait alors décidé de créer l’homme parfait. La Créature est née, mais elle n’est rien de ce que Frankenstein escomptait et, pris de terreur, fuit son laboratoire, laissant dans la nature une Créature qui ne connaît rien du monde des hommes...  

Mary Shelley
Lorsque l’on pense à Frankenstein, on imagine un savant fou, scandant des «
IT’S ALIVE ! IT’S ALIVE ! » ou bien à une créature monstrueuse aux paroles inintelligibles. Pourtant, Victor Frankenstein n’est qu’un jeune étudiant, intelligent et sensible, orgueilleux et parfois égoïste, irresponsable, facilement en proie à ses tourments et aux lamentations suite à la création de sa Créature, et la Créature est un être éloquent, doué de sensibilité, d’intelligence et de bonté, que le rejet de son propre créateur puis des autres hommes, malgré ses bonnes intentions et tentatives de se rapprocher et se lier avec les autres, ont poussé à faire des actes cruels et de destruction. 

Il y a un aspect tragique quand on considère la Créature de Frankenstein, qui était toute disposée à la vertu et à la bonté, que la cruauté des hommes a détruit et jeta dans une vie de crime et de destruction. Je n’irai pas jusqu’à dire que la Créature est un ange de bonté, un être incompris, et que la faute revient aux hommes et à Frankenstein, bien que leur part de responsabilités soit lourde, car si ses malheurs et l’injustice dont elle est victime provoquent notre compassion, elle nous interpelle dans son basculement dans le mal. Incapable de gérer sa frustration et sa tristesse, la créature décide de se venger en s’en prenant aux proches de Frankenstein, au lieu de s’en prendre directement à ce père incapable, il s’attaque à son entourage.

Malgré tout, on ne peut pas s’empêcher de ressentir beaucoup d’empathie pour la Créature, incroyable de par son improbable création et les qualités dont elle est dotée, qui est sans cesse victime par l’injustice, les préjugés sur les apparences, le rejet, la solitude… C’est donc sans surprise que je me suis davantage attachée à elle qu’à son créateur, Vincent Frankenstein, qui s’est détourné de sa création au moment même où il atteint son but, après des mois de travail acharné (je n'irais pas jusqu'à dire que je déteste ce personnage, j'ai pris plaisir à le suivre et découvrir son histoire, bien que je lui préfère Robert Walton qui est amusant dans son admiration pour Frankenstein, haha, presque un vrai béguin). 

Parce qu’elle l’effraie et qu’elle n’est pas conforme à ses vœux, Frankenstein n'assume pas l'échec de son expérience ni ne cherche à réparer le mal qu'il cause à cet être inexpérimenté et inconscient des usages humains. Il a tellement baigné dans son orgueil, sa certitude et sa volonté de créer un être pour savoir s’il pouvait le faire, qu’il ne s’est rendu compte des conséquences de ses actes qu’une fois sa créature achevée et éveillée. J’aurais souhaité, quitte à ce que Frankenstein rejette sa créature, il y ait un autre motif que sa laideur ou, mieux, qu’il essaye de ressentir un tant soit peu d’empathie pour sa créature, et je regrette beaucoup qu’il ait été si rebuté par l’apparence de sa créature que cela l’ait empêché de se rapprocher d’elle, d’essayer de réparer ses torts, lui qui s’est montré être, à de nombreuses reprises, loyal envers ses êtres chers, sensible, laissant libre cours à ses émotions.

Toutefois, Frankenstein et sa créature nous offrent une relation intéressante, complexe et tragique entre un créateur et sa créature, presque un père et un fils, dont le lien ne s’est pas formé et dont le manque d’amour donne place à une relation entre deux ennemis au fur et à mesure que l’on avance dans l’intrigue. Malgré cet antagonisme, le créateur ne peut vivre sans sa créature et, même après Victor Frankenstein, la Créature ne reste pas insensible à son absence et n’a plus de but dans sa vie, et décide de l’achever. L’un n’existe pas sans l’autre, c’est une relation que j’ai trouvé fascinante et complexe.


Frankenstein,
interprété par Boris Karloff

Un avertissement qui évitera peut-être des déceptions, car la culture a fait de cette histoire un récit d’horreur : Frankenstein n’est pas une histoire scientifique ou une histoire d’horreur, du moins selon les standards de l’époque (d’ailleurs, l’électricité et les orages, s’ils sont présents et ont participé à la création de la créature de Frankenstein, ne sont que peu mis en avant et Victor a choisit de ne pas décrire avec exactitude les étapes de la création, pour emporter son secret dans sa tombe et éviter ainsi que d’autres malheureux ne fassent comme lui), l’histoire est plutôt philosophique qui pousse davantage à réfléchir qu’à frémir. C’est une histoire sombre dans son thème, pas dans sa représentation, car elle aborde des sujets sensibles sur l’existence, le manque d’amour, le rejet de la société basé sur les apparences et des préjudices, et l’apprentissage dans un monde souvent impitoyable… 

Mary Shelley aborde également divers thèmes qui se complètent ou s'opposent : la science et la religion - c’est au début dans un but louable de progrès que Frankenstein utilise la science pour apporter un bienfait à l’humanité, mais à se prendre pour Dieu, il provoque au contraire des effets néfastes ; la paternité et ses responsabilités (le rejet de Frankenstein, la Créature qui se retrouve sans personne pour la guider, et qui a dû apprendre à lire, parler, se nourrir, à survivre seule, ce qui était d'ailleurs intéressant à découvrir : son apprentissage et sa découverte du monde, et comment elle a du apprendre à s'en sortir seule et par quels moyens) ; les apparences et les préjugés ; la vertu et le vice.

Ce qui m’a également surpris dans ce roman, c’est l’omniprésence de la nature. Des plaines glacées et désertes du pôle nord aux hautes montagnes enneigées de la Suisse, la nature règne en maître dans l’histoire. Victor Frankenstein s’y réfugie souvent afin d’essayer de calmer ses tourments ou d’y réfléchir, et sa Créature s’y cache, loin du regard des hommes. Mary Shelley nous peint des paysages quasi idylliques de la Suisse et de la montagne, ses glaciers, ses lacs, ses plaines verdoyantes. Elle nous y fait voyager, et on devine sans peine qu’elle-même y a déjà voyagé souvent.

J'ai pris plaisir à découvrir ce roman et de connaître la véritable histoire de Frankenstein et sa créature, c'est un texte fascinant qui, même s'il est un classique, reste très accessible, avec une plume travaillée et fluide à lire et des thèmes bien trouvés.



La Créature, réclamant un câlin

Pourquoi respecterais-je l'être humain quand il me méprise ? Qu'il vive donc en harmonie avec moi. S'il y consentait, loin de lui nuire, je lui ferais tout le bien possible, et c'est avec des larmes de joie que je lui témoignerais ma reconnaissance. Mais cela ne peut être. Les sentiments des humains se dressent comme une barrière pour empêcher un tel accord. Jamais pourtant je ne me soumettrai à un aussi abject esclavage. Je me vengerai du tord que l'on me fait. Si je ne puis inspirer l'amour, eh bien, j'infligerai la peur, et cela principalement à vous, mon ennemi par excellence. Parce que vous êtes mon créateur, je jure de vous exécrer à jamais. Prenez garde ! Je me consacrerai à votre destruction, et je ne serai satisfait que lorsque j'aurai plongé votre cœur dans la désolation, lorsque je vous aurai fait maudire le jour où vous êtes né.

dimanche 3 janvier 2021

De rouille et de glace - Manon Bousquet.


Entre flocons de neige et de cendre, Ageron veille sur ses protégés, que la guerre entre humains et races extraterrestres a privé trop tôt de leurs parents. 


Pour leur redonner du courage, le robot-majordome entreprend de ressusciter une antique fête terrienne, et peu importe si plus personne ne sait comment la célébrer...




La science-fiction n’est pas un genre qui m’attire habituellement, même s’il m’arrive de faire des exceptions et ce titre en fait partie car j’ai été intriguée par sa quatrième de couverture.


L’auteure nous propose de fêter Noël dans une galaxie lointaine, dans un futur où les humains ont quitté la Terre pour vivre sur d’autres planètes, en cohabitation avec d’autres extra-terrestres, en laissant derrière eux nombreuses de leurs coutumes, y compris la fête de Noël. C’est en voulant apporter du réconfort aux jeunes orphelins dont il a la charge que le robot androïde Ageron se propose de ressusciter cette fête… avec les moyens du bord. Car, comment trouver un sapin, des décorations de Noël, une bûche et des marrons à déguster dans l’espace ? Ageron et ses petits protégés vont faire de leur mieux pour trouver des alternatives.


J’ai trouvé intéressant l’univers proposé par l’auteure, dans lequel les humains ont été contraints de quitter la Terre pour coloniser l’espace, ce qui les a obligés à vivre dans un nouvel environnement et à abandonner certaines de leurs coutumes. C’est ainsi un bon prétexte pour faire revivre la fête de Noël et de la faire découvrir à de jeunes enfants, humains comme aliens. Le sujet m’a d’emblée plu, le fait de faire revivre Noël avec les moyens du bord à des enfants qui ne connaissent pas cette fête mais se lancent dans les préparations de bon cœur, en essayant de trouver un sapin, des boules, des guirlandes, une étoile, des marrons glacés, des cadeaux, etc. Le fait que leur environnement ait été ravagé par la guerre permet de mieux mettre l’accent sur Noël qui est une fête de bonheur et de partage. J’aurais cependant souhaité que l’auteure passe plus de temps sur les recherches et courses des enfants pour reconstituer Noël, pour prolonger le plaisir et accentuer la magie de Noël.


J’ai trouvé la fin un peu triste et précipitée, bien que j’ai aimé découvrir leur fête de Noël et ce qui en a découlé, enfin j’ai trouvé touchant l’attachement d’Ageron pour ses protégés. Bien que ça reste une histoire courte, et qui aurait pu bénéficier de davantage de développement, c’était une lecture plutôt sympathique dans l’ensemble, pas inoubliable, mais agréable à lire, surtout en période de fête, et qui apporte une certaine originalité, comme un souffle de fraîcheur sur les classiques histoires de Noël.


«  Mais dites, vous avez beau n’être qu’un tas de fer, j’en sais assez sur les robots pour me rendre compte que vous en avez plus dans la cervelle que moi. Pourquoi vous vous donnez tant de mal pour cette bande de mioches que jamais personne ne viendra adopter  ? Les gens vont chercher les plus jeunes, vous le savez mieux que moi. Ils sont trop vieux les vôtres. Et trop étranges.  » 

Devant le silence de l’androïde, l’artisan reprit : 

«  Vous n’auriez pas voulu faire autre chose  ?  » 

Oui, Ageron aurait aimé faire autre chose de son existence, à commencer par des voyages, loin au-delà de la ceinture d’astéroïdes. Le testament de ses maîtres stipulait un être en chair et en os pour procurer de la chaleur humaine à ceux qui en manquaient. Mais voilà, personne ne voulait s’occuper d’eux, il n’y avait qu’Ageron, et il ne pouvait les abandonner – et ce n’était pas qu’une question de lois de la robotique. 

Il haussa les épaules : «  Peut-être que les robots aussi veulent être papas, qui sait  ! Bonne soirée et joyeux Noël  !  »

vendredi 4 septembre 2020

La part de l'autre - Eric-Emmanuel Schmitt.


8 octobre 1908 : Adolf Hitler recalé. 

Que se serait-il passé si l'École des beaux-arts de Vienne en avait décidé autrement ? Que serait-il arrivé si, cette minute là, le jury avait accepté et non refusé Adolf Hitler, flatté puis épanoui ses ambitions d'artiste? 

Cette minute-là aurait changé le cours d'une vie, celle du jeune, timide et passionné Adolf Hitler, mais elle aurait aussi changé le cours du monde..."


Quelle chose étrange que d'éprouver un semblant de fascination, sinon d'intérêt, envers un criminel. Il ne s'agit pourtant pas de criminels notoires, tels l'assassin du Zodiaque ou Jack l’Éventreur, on peut excuser cet intérêt. Le public présente une sorte de curiosité morbide envers les affaires de meurtre. Lorsqu'il s'agit d'un criminel qui est devenu un tabou dans notre société, comme Adolf Hitler, c'est tout de suite plus compliqué. Comment s'intéresser au mal absolu ? Et pourtant, j'admets que mon intérêt pour la Seconde Guerre mondiale peut m'amener à vouloir me pencher un peu plus sur les hommes qui ont fait le Reich, sans pour autant justifier ou pardonner ces hommes. Aucun oubli, aucun pardon. Et pourtant, je ne peux nier être parfois... intriguée. Pas à cause des actes ignobles qu'ils ont commis, mais l'homme en lui-même, l'homme dans le privé.


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Eric-Emmanuel Schmitt.
Grâce à internet, j'avais déjà connaissance de ce livre depuis des années, je me suis cependant mise à le lire que très récemment. Et je l'ai dévoré. C'est une lecture qui peut mettre mal à l'aise mais que j'ai trouvé fascinante. La part de l'autre, c'est un roman de science-fiction mais aussi de l'historique. Et si Hitler avait été accepté à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne, à quel point le cours de l'histoire aurait changé ?

Un sujet très casse-gueule, avouons-le. Et pourtant. Un pari plus que réussi pour l'auteur !

Ce roman nous présente à la fois une biographie romancée d'Hitler suite à son refus à l'Académie des Beaux-Arts, et une autre biographie, imaginée, d'Adolf H. s'il avait été reçu à l'Académie. L'Académie se présente donc comme le point de départ, et ce que le refus ou l'acceptation a déclenché dans la vie d'un seul et même personnage, pourtant différenciés. Hitler, le futur dictateur. Adolf H., le peintre. Alors qu'Hitler, humilié par ce refus, se considère comme un génie incompris, se cherche un chemin, Adolf va mener des études d'art et se transformer en artiste, avec son propre style et des amis. Ce sont deux vies parallèles que nous raconte l'auteur.

La part de l'autre est un livre qui peut être difficile à lire pour certains.es,  pour qui il peut être difficile de concevoir que, même si les circonstances n'avaient pas été les mêmes, Hitler n'aurait jamais pu changer ce qu'il était et ce qu'il est devenu. L'auteur ne cherche d'ailleurs pas vraiment à prouver que, si les choses avaient été différentes, il n'y aurait pas eu de Seconde Guerre mondiale ou de nazisme, Hitler ayant été entouré de cerveaux aussi malades que le sien, l'auteur se penche davantage sur l'humain. Il s'agit, de toute façon, d'une libre interprétation d'une circonstance. L'auteur cherche à comprendre Hitler, mais non à le justifier. Jamais le justifier. D'ailleurs, il a dédié ce roman à Georg Elser, le premier homme à avoir voulu l'abattre, car il avait compris avant tout le monde qu'Hitler emmenait le monde à sa perte. L'auteur ne cherche pas seulement à imaginer "Que ce serait-il passé si..." mais aussi l'analyse que tire le personnage sur une situation. Au lieu de se dire qu'il n'a pas assez travaillé, Hitler se considère comme un artiste incompris, il ne pensera jamais avoir tord. Ce sont les autres qui ont tord. Il ne fait jamais d'erreurs. C'est là le premier délire de sa vie, la première bouffée paranoïaque. Alors qu'Adolf se sent encensé dans son talent d'artiste, il va se chercher en tant qu'artiste toute sa vie, puis se trouver.

Cette acceptation entraîne une série d'autres événements, bénéfiques comme dramatiques, chez Adolf, en même temps que l'auteur fera un parallèle entre Adolf et Hitler. Par exemple, au cours du roman, Adolf guérit du traumatisme de son enfance (un père qu'il déteste, une mère qu'il adore mais qu'il a perdu tragiquement), pas Hitler. Adolf choisit de reconnaître qu'il a un problème avec sa sexualité, Hitler l'ignore complètement. La première guerre mondiale est un empêchement pour Adolf, elle interrompt sa carrière d'artiste ; pour Hitler, c'est un accomplissement, il trouve sa place en tant que soldat allemand, c'est sa bouée de sauvetage dans la vie. La grande guerre fait d'Adolf un pacifiste, Hitler en sera nostalgique et belliqueux et voici qu'Hitler, tel que nous le connaissons, naît. Naît  de la guerre, du dépit, de la colère, de l'humiliation de l'armistice, de la haine, de la vengeance. Il va en faire un discours pour la population allemande, qui va le suivre. Hitler, nous dit l'auteur, n'est pas un grand orateur. S'il a attiré les foules, c'est qu'il a le talent de la haine, et il excelle à cela.

Dans tous les cas, même s'il s'agit de deux vies différentes, il s'agit du même personnage avec le même tempérament mais qui va suivre une évolution différente. Tous les deux sont névrosés et égocentriques, l'un va évoluer pour le meilleur [spoiler] Adolf connaît l'amitié, guérit de sa sexualité, va apprendre à plaire aux femmes, va se marier, avoir des enfants [/spoiler], et l'autre pour le pire [spoiler] il déteste le sexe et son corps, il déteste les femmes, il a des collègues et aucun ami [/spoiler]Adolf apprend l'humanité : par la guerre qui lui apprend le pacifisme, par les femmes de sa vie (Onze-heures-trente puis Sarah) qui lui apprennent l'amour puis le deuil, la famille, l'amitié avec Sœur Lucie et ses amis de l'Académie. Hitler ne se considère jamais dans l'erreur, il se croit invincible. Si quelque chose ne se passe pas comme il l'avait prévue, c'est la Providence qui a un autre chemin pour lui. Lorsque l'Allemagne perd la guerre en 1945, c'est qu'il a été trahi et abandonné par son armée et son entourage.

Vienna State Opera House, une peinture d'Hitler (1912)

Bien qu'il s'agisse d'une biographie romancée, on ne peut nier que l'auteur a fait un travail colossal pour entrer dans le personnage, le cerner pour mieux l'écrire. Il a écouté ses discours, lu son livre. Il a essayé de comprendre Hitler comme il l'a détesté au fil des pages (je précise bien Hitler, pas celui du monde parallèle). J'ai trouvé ce roman passionnant, depuis le début. Je ne voyais pas passer les pages, je voulais lire toujours plus, j'avais du mal à m'en détacher. Éric-Emmanuel Schmitt manie la langue française avec beaucoup de virtuosité, ses descriptions de Vienne, de la guerre des tranchées, le psyché et les sentiments des personnages avec réalisme. L'humour est également présent, salutaire sur un tel sujet. Hitler comme Adolf peuvent parfois friser le ridicule, dans leur délire. J'ai également beaucoup aimé les séances d'Adolf chez le Dr Freud, et la scène où, après une explosion, les tympans d'Hitler ont explosé et Mussolini et un proche d'Hitler parlent de lui et, lorsqu'il leur demande de quoi ils parlent, Mussolini et l'Allemand répondent le contraire ! Ainsi que cette scène :
- Demain, j'irai acheter des fleurs, murmura Adolf.
"Tiens je me suis trompée, pensa-t-elle. Il est plutôt du genre délicat. Bonne surprise."
- Oui, j'irai acheter un gros bouquet de fleurs.
Il devenait charmant. Aucun de ses amants, depuis l'âge de quatorze ans, n'avait songé à lui offrir des fleurs.
- Et j'irai les offrir au docteur Freud.
- Quoi ?
- Le docteur Freud. Un médecin juif que je connais. Je lui dois le moment que je viens de passer.
Dora se retourna vers le mur verdâtre et, sans vergogne, agrippa tout l'oreiller pour elle. Elle ferma les paupières, désireuse de s'endormir au plus vite. Non, vraiment, le coup du médecin juif, on ne le lui avait encore jamais fait.


J'ai également beaucoup aimé, à la fin de l'histoire, plusieurs pages qui se présentent comme une sorte de journal de l'auteur racontant la genèse de ce roman et une réflexion de l'auteur sur Hitler. On a tendance à le voir comme un être exceptionnel dans le sens où il fut un barbare, un monstre. L'auteur le voit plutôt comme un être banal, banal comme le mal, banal comme nous. Bien-sûr, il s'est conduit comme un monstre et il reste à ce jour l'un des criminels les plus impardonnables de toute l'humanité, mais l'auteur nous dévoile "Je le hais, je le vomis, je l'exècre, mais je ne peux pas l'expulser de l'humanité. Si c'est un homme, c'est mon prochain, pas mon lointain.". Il raconte l'évolution du livre au fur et à mesure qu'il l'écrit, comment certains de ses proches n'ont pas été d'accord avec lui et l'ont conjuré de ne pas l'écrire, et c'était fascinant à découvrir !

En résumer, La part de l'autre se présente vraiment comme un sujet "casse gueule", on peut le dire, et pourtant il a réussi avec brio ! Il achève son livre avec ces paroles marquantes : "Qui me lira ? Qui me comprendra ? Qui me répondra ?"

Hitler salua, tourna les talons et prit la porte. 
Épuisé, Hugo Gutmann se laissa tomber sur une chaise et alluma une cigarette. Quelle fanatique ! Par chance, on maîtrise ce genre d'hommes par l'obéissance aux ordres. Imaginons que ce soit lui qui les donne... Il frissonna et trouva que son tabac avait un goût de cendre.