mercredi 1 avril 2020

Mémoires du duc de Saint-Simon : « Cette pute me fera mourir… » - Louis de Saint-Simon.

Résultat de recherche d'images pour "Mémoires du duc de Saint-Simon : "Cette pute me fera mourir...""
« Cette pute me fera mourir… » soupirait Marie-Thérèse, reine de France, épouse de Louis XIV, en regardant le Roi s’afficher avec la belle Montespan. 

Le duc de Saint-Simon, qui a tout vu et tout entendu, raconte Versailles et ses brillants acteurs. Témoin de la grandeur du règne, il en explore aussi les coulisses : intrigues, scandales et anecdotes se mêlent aux récits des morts illustres.  À la fois véridiques et visionnaires, ses Mémoires nous font entrer au Château et partager la vie de la cour et du Grand Roi avec un esprit, une verve, un génie inégalés.


Sous ce titre ma foi très éloquent se cache une partie (j’insiste sur le mot car les mémoires font plus de mille pages !) des mémoires du duc de Saint-Simon, contemporain de Louis XIV, ayant vécu plusieurs années à la Cour.

Forcément, on peut aisément s'imaginer qu'il a énormément de choses à nous dévoiler ! Entre fêtes majestueuses, disputes, raccommodages, rencontres diplomatiques, mariages, naissances et décès, autant d’événements mémorables que conte Saint-Simon, car il s'en passe des choses à la Cour de Versailles et ses courtisans n'ont pas le temps de s'ennuyer ! Le duc, lui-même courtisan, a participé aux intrigues qui ont animé la vie de la Cour, et a logé au château.

Ces mémoires nous proposent une plongée dans l’univers de la Cour. Un monde poudré, perruqué, scintillant de bijoux, dont les gestes et apparitions obéissent à un rigoureux rituel, car la Cour est un langage que chaque habitant se doit se parler à la perfection, sous peine de faire un faux pas et de contrarier le roi. L’occupation principale, c’est bien-sûr l’intrigue. Sans elle, le courtisan mourrait d’ennui dans ce huis clos doré qu’est le palais de Versailles. Chaque naissance, chaque mariage, chaque mort, chaque fête, bref chaque chose, est un événement mondain qui fait vivre la Cour et qui se présente parfois comme des spectacles à ne pas manquer ! Et si vous ne trouvez rien de compliqué qu’une famille, ça l’est davantage dans une famille royale ! 

En plus de faire régner l'ordre dans le pays, le roi doit aussi faire régner l’ordre dans sa nombreuse famille, ce qui n'est pas toujours chose aisée lorsque la famille en question traverse régulièrement des zones de turbulence, ce qui donne l'occasion à l'auteur de nous raconter de nombreuses anecdotes sur la famille royale mais aussi sur les nombreux courtisans de la Cour, et certaines d'entre elles valent la peine d'être connues ! Je citerai, par exemple, la plaisanterie que la duchesse de Bourgogne et quelques-uns de ses compagnons ont joué à la princesse d'Harcourt, que Saint-Simon décrit comme "une furie blonde, et de plus une harpie", en la surprenant au lit à coups de boules de neige, ou encore une autre plaisanterie qui a mis le comte de Tessé bien dans l'embarras lorsque le duc de Lauzen lui proposa de porter un chapeau gris lors de sa rencontre avec le roi, ce que le comte de Tessé fit sans savoir que le roi avait tout bonnement horreur de cette couleur !


Louis de Rouvroy de Saint-Simon — Wikipédia
Portrait du duc de Saint-Simon
(1675 - 1755)
Cependant à la Cour, tout n'est pas que bal et fêtes somptueuses car, à partir de la fin du XVIIIe siècle et jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, s'invite un personnage invisible qui fait des ravages à Versailles, la Faucheuse, qui va enlever un à un des membres de l'entourage ou de la famille du roi : Monsieur son frère, Monseigneur le Dauphin l'héritier du trône, Bontemps le valet et confident du roi, le duc et la duchesse de Bourgogne le petit-fils du roi et son épouse, puis un de leur fils, etc. Le temps s'assombrit alors à Versailles et l'on danse entre deux décès et ce roi, dont la descendance était pourtant assurée, voit sa famille partir avant lui...

J'avoue que ma lecture s'est souvent révélée laborieuse car j'ai ressenti de nombreuses longueurs, d'autant plus que l'auteur a écrit sur de nombreux personnages secondaires voire tertiaires pour lesquels je n'ai pas toujours réussi à m'intéresser. Il n'évoque pas uniquement la famille royale mais de nombreux membres de la Cour, des courtisans,  des marquis, des ducs et duchesses, etc. J'ai beaucoup aimé les portraits du duc et de la duchesse de Bourgogne, parents du futur Louis XV, partis trop jeunes (à 26 et 29 ans), notamment la duchesse de Bourgogne dont la gaieté animait Versailles et qui était l'âme des fêtes et spectacles au château, et dont la mort subite avec celle de son conjoint (la Cour a d'ailleurs longtemps cru à un empoisonnement) ont été comme l'effet de la foudre qui s'abat en France.

Ajoutons à cela un vocabulaire d'époque qui n'est pas toujours clair pour des lecteurs contemporains, cependant l'édition présente de nombreuses notes pour nous éclaircir sur un mot d'époque ou pour apporter un contexte aux écrits de Saint-Simon, pour mieux aider les lecteurs et lectrices à comprendre et mieux situer les événements qui sont décrits.

Un point important à souligner : le duc de Saint-Simon n'a pas rejoint la Cour depuis son arrivée à Versailles, et il commence à raconter la vie à la Cour, du moins dans cette édition, à partir de 1691 jusque 1715, avant de nous raconter des événements antérieurs à son arrivée à la Cour mais que la mémoire de cour lui a transmis, comme la sulfureuse histoire d'amour entre Louis XIV et sa célèbre maîtresse, Madame de Montespan au grand désespoir de la reine, l'arrivée de Françoise Scarron à la Cour pour s'occuper des bâtards royaux, le rapprochement de Louis XIV vers la veuve Scarron qui devient Madame de Maintenon, etc.


Louis XIV et sa famille, peinture attribuée à Nicolas de Largillière.
De gauche à droite : la duchesse de Ventadour (gouvernante des enfants royaux), le duc d'Anjou (futur Louis XV) ou son frère aîné, le Grand Dauphin, fils de Louis XIV, Louis XIV, et le duc de Bourgogne, petit-fils du roi.

L'écriture de Saint-Simon est très imagée et détaillée. On sent chez Saint-Simon une véritable volonté de laisser une trace, une certaine avidité et un empressement de raconter tout ce qu'il a vu, ainsi que son amour pour la plume. L'époque de Louis XIV, le Grand Siècle, a marqué l'Histoire et c'est quelque chose que Saint-Simon a du prévoir, par sa volonté de laisser une trace. Bien-sûr, il ne faut pas toujours forcément prendre au premier degré ces mémoires qui ne sont pas toujours objectives. Comme tout le monde, le duc a ses propres opinions personnelles et, en lisant certains portraits, il s'est laissé aller à des éloges sinon des critiques de tel ou tel personnage, s'est pris de sympathie pour certains personnages et moins pour d'autres, déplore la construction du château de Versailles qu'il juge ruineux et de mauvais goût, et reproche au roi d'avoir avantagé son château et n'avoir fait que peu d'efforts pour Paris qu'il a délaissé.

Cela n'enlève pas la richesse de ce témoignage car Saint-Simon nous présente une excellente restitution du règne du Roi Soleil, du château de Versailles, de la Cour et ses courtisans, qui prend vie sous nos yeux, nous offrant une extraordinaire remontée du temps.
Une autre fois, et ces scènes étaient toujours à Marly, on attendit fort tard qu'elle [la princesse d'Harcourt] fût couchée et endormie [...] Il avait fort neigé, et il gelait : Mme la duchesse de Bourgogne et sa suite prirent de la neige sur la terrasse qui est autour du haut du salon et de plain-pied à ces logements hauts, et pour s'en mieux fournir éveillèrent les gens du Maréchal, qui ne les laissèrent pas manquer de pelotes ; puis, avec un passe-partout et des bougies, se glissèrent doucement dans la chambre de la princesse d'Harcourt, et, tirant tout d'un coup les rideaux, l'accablent de pelotes de neige. 
Cette sale créature au lit, éveillée en sursaut, froissée et noyée de neige sur les oreilles et partout échevelée, criant à pleine tête et remuant comme une anguille sans savoir où se fourrer, fut un spectacle qui les divertit plus d'une demi-heure, en sorte que la nymphe nageait dans son lit, d'où l'eau découlant de partout noyant toute la chambre. Il y avait de quoi la faire crever. Le lendemain elle bouda.

jeudi 26 mars 2020

Culottées, tomes 1 et 2 - Pénélope Bagieu.

Résultat de recherche d'images pour "culottées"

Plusieurs mettant en scène le combat de femmes d'origines et d'époques diverses, qui bravèrent les normes sociales de leur temps : Margaret, une actrice hollywoodienne, Agnodice, une gynécologue de l'Antiquité grecque qui se fit passer pour un homme afin d'exercer sa profession, Lozen, une guerrière et chamane apache, etc.



L'Histoire a beaucoup mis en avant des hommes illustres, qu'ils soient souverains, militaires, écrivains ou encore peintres. C'est bien beau tout ça, mais l'Histoire compte aussi des femmes illustres, parfois inaperçues, souvent oubliées. Heureusement, de plus en plus de personnes s'attachent à faire reconnaître ces femmes exceptionnelles dont, parmi elles, Pénélope Bagieu à travers deux tomes d'une bande-dessinée à la fois passionnante et instructive !

Ces deux tomes nous présentent plusieurs portraits de femmes remarquables, telle que : la gynécologue antique déguisée en homme, la catholique qui a franchi des murs d'un cimetière pour l'amour d'un protestant, la guerrière Apache, l'actrice la plus effrayante d'Hollywood, une rappeuse afghane, une "reine des bandits", une célèbre volcanologue, la médecin légiste qui devint « la mère de la science forensique », une astronaute afro-américaine, etc. Il y en a pour tous les goûts et tous les domaines : politique, art, cinéma, sport, etc. Plusieurs portraits de femmes "culottées" qui, par leur tempérament et leurs choix, ont décidé de leur existence et de leur chemin et ce, dans un contexte et/ou une époque défavorables aux femmes, en passant aux très connues aux moins célèbres, aux flamboyantes et aux discrètes. Une vaste galerie de femmes aussi intéressantes les unes que les autres !


Pénélope Bagieu : “Je n'ai jamais eu autant envie de foutre le feu ...
Pénélope Bagieu.
J'avoue avoir été plus intéressée par certains portraits que par d'autres, bien évidemment. Je retiendrai, par exemple : Agnodice, l'une des premières gynécologues dans l'Antiquité grecque qui s'est déguisée en homme pour suivre ses études en médecine et qui, lorsqu'elle fut découverte, fut sauvée par la reconnaissance de nombreuses patientes. Je ne peux pas non plus oublier Clémentice Delait, célèbre femme à barbe, une véritable vedette devenue mascotte des Poilus et qui fut même invitée chez les têtes couronnées d'Europe ; ainsi qu'Annette Kellerman, une célèbre nageuse qui a contribué au développement du maillot de bain moderne ; Nzinga, reine qui repoussa les Portugais ; Las Mariposas, trois sœurs, héroïnes et martyres de la lutte contre le dictateur Rafael Trujillo en République dominicaine ; Josephina van Gorkum, catholique, que même la mort ne sépara pas de son mari protestant ; Lozen, guerrière et résistante amérindienne ; Delia Akeley, femme d'explorateur qui est devenu exploratrice sur le continent africain ; Tove Jansson, créatrice des Moumines ; Christine Jorgensen, la première femme transgenre à avoir été mondialement connue et à avoir évoqué publiquement son opération de réassignation sexuelle ; Wu Zetian, la seule impératrice régnante de toute l'histoire de Chine, etc.

J'ai beaucoup aimé la diversité des personnalités choisies ! On trouve des femmes de toutes les époques et de pays différents, qui se sont illustrées dans des domaines variés, parfois légers ou parfois plus politiques. Je ne vais pas vous dire que tout se termine bien pour ces femmes célèbres, certaines vécurent longtemps, heureuses, libres et épanouies, d'autres ont connu une fin plus tragique et prématurée, et d'autres encore sont toujours en vie et continuent de mener leur combat.

J'ai aussi eu le plaisir de la découverte, car je ne connaissais que quelques-unes des femmes citées, et c'est raconté avec humour et émotion, peut-être aussi sous fond d'une morale, d'un message : celui de prendre de l'inspiration pour mener sa propre vie comme on l'entend, indépendamment des injonctions de la société ou de l'opinion des autres, comme l'ont fait ces femmes exceptionnelles.

Ces biographies rapidement contées donnent envie d'aller nous documenter un peu plus sur ces femmes remarquables. Les récits courts ne permettent pas d'approfondir les personnages, l'autrice va directement à l'essentiel, ce que je peux comprendre car raconter toute une vie en quelques pages est une performance (dont je salue d'ailleurs l'autrice pour la prouesse), il y a tant à dire et il y a des choix à faire.

Pour résumer : une bande-dessinée intéressante et instructive, racontée avec humour et émotion, dont je conseille la lecture !

Résultat de recherche d'images pour "culottées"

Culottées a sa série animée, à découvrir sur France 5 avec des épisodes courts permettant de découvrir sinon
de redécouvrir ces femmes exceptionnelles mais surtout culottées !

mercredi 25 mars 2020

Duel pour un roi : Madame de Montespan contre Madame de Maintenon - Agnès Walch.


Résultat de recherche d'images pour "duel pour un roi"
La blonde Montespan contre la brune Maintenon. L’une porte un grand nom quand l’autre est née dans une cellule de la prison de Niort. L’une, étincelante, spirituelle, ambitieuse, splendide, s’attache l’amour du Roi-Soleil et lui donne sept enfants. L’autre devient gouvernante des bâtards royaux et entre dans la vie du roi.

Louis XIV, contre toute attente, délaisse la sublime Montespan pour la discrète et redoutable Maintenon, de six ans plus âgée que sa rivale, moins tempétueuse, moins belle selon les canons de l’époque, moins éclatante, moins, moins… Et alors que la première mourra oubliée de tous, l’autre épouse dans la nuit du 9 au 10 octobre 1683 le roi, autrefois volage, désormais fidèle, et dont elle partagera la vie pendant trente-deux ans.

Avec une plume alerte, l’historienne Agnès Walch nous plonge dans les coulisses de la Cour de Versailles et nous restitue pour la première fois l’affrontement de deux femmes, d’abord amies intimes puis ennemies mortelles, étonnamment modernes, éprises de liberté, déterminées et courageuses.

Le Grand siècle raconté du côté des femmes…


L’une est blonde, l’autre est brune. L’une est née dans une ancienne et prestigieuse famille, l’autre est née en prison où son père était enfermé. Tout sépare ces deux femmes, deux Françoise, qui, pourtant, se sont rencontrées et se sont liées. C’est l’histoire de Madame de Montespan et de Madame de Maintenon, que l’Histoire a retenu comme étant deux célèbres maîtresses de Louis XIV, le Roi Soleil…

D’un côté, nous avons Madame de Montespan, née Françoise de Mortemart, qui changera son nom « Françoise » pour « Athénaïs ». Une femme bien née, dans une ancienne et noble famille, mariée au marquis de Montespan, fou amoureux de sa femme. De l’autre, Madame de Maintenon qui n’était alors que Françoise d’Aubigné, née en prison d’un père belliqueux et d’une mère qui se souciera peu d’elle ; elle se marie à Paul Scarron, poète handicapé tenant un salon intellectuel où Françoise fera la connaissance du beau monde… et en particulier, une certaine Madame de Montespan. 

C’est ainsi que ces deux femmes si différentes vont se rencontrer, se plaire et tisser une amitié intellectuelle. C’est cette amitié qui conduira Madame de Montespan à faire appel à Françoise, alors devenue la « veuve Scarron ». En effet, Madame de Montespan devient la favorite de Louis XIV, au grand dam de son époux qui ne s’en remettra jamais, comme l’illustre cet extrait :

Au début de l’année 1669, il [le marquis de Montespan] arrive au château de Saint-Germain dans un carrosse tendu de noir, orné de bois de cerf et de grands voiles noirs. Le roi, sortant du conseil, lui demande sèchement pourquoi ce noir. Il répond qu’il est en deuil de son épouse. C’en est trop. Le roi a suffisamment enduré des excentricités qui frisent à la fois le ridicule, l’impertinence et le crime de lèse-majesté. Arrêté, le marquis fait un court séjour dans les geôles de Lévesque […] avant d’être relégué dans sa province natale où ses extravagances se poursuivent.

Cet amour interdit, ce double adultère, donnera naissance à plusieurs « bâtards royaux ». Ces naissances devant rester secrètes, il faut au couple quelqu’un de confiance pour prendre soin des enfants et prendre en charge leur éducation. C’est ainsi que Madame de Montespan fait appel à son amie, Françoise, dont elle connaît la discrétion ainsi que l’amour des enfants.

Portrait de Mme de Montespan,
peint par Jean-Pierre Franque.
Pendant plusieurs années, Françoise Scarron s’occupe ainsi des bâtards de Louis XIV et d’Athénaïs dans le plus grand secret (du moins jusqu’à ce que le roi légitime ses enfants adultérins). Bien que n’ayant eu jamais d’enfants, Françoise est une gouvernante discrète et dévouée auprès de ces enfants, au point où, le fils aîné le duc du Maine préférera sa gouvernante à sa mère trop peu présente, et au point où Françoise portera davantage le deuil d’une des filles illégitimes que la propre mère, ce qui vaudra à Louis XIV de dire, face au chagrin de Françoise, « Comme elle sait bien aimer ! Il y aurait du plaisir à être aimé par elle. ». Athénaïs est, en effet, une mère souvent absente et semblant peu s’intéresser à ses bâtards dans un premier temps. Louis XIV, qui n’accordait alors que peu d’importance à la gouvernante, est touché par la dévotion de Françoise à l’égard de ses bâtards qu’il adore, au point de se rapprocher d’elle… ce qui n’est évidemment pas du goût de Madame de Montespan qui commence à nourrir une jalousie envers son amie qu’elle considère progressivement comme sa rivale. C’est ainsi que cette amitié intellectuelle se change progressivement en rivalité pour l’amour d’un roi…

Duel pour un Roi est un livre intéressant qui retrace la relation entre deux femmes exceptionnelles que tout sépare et qui, pourtant, vont se rencontrer et se plaire ! Car nos deux Françoise sont deux femmes intelligentes qui excellent dans l’art de la conversation et qui trouvent chez l’autre une compagnie intelligente et pleine d’esprit. Ce sont deux femmes qui s’estiment et se respectent beaucoup et qui se font manifestement confiance. C’est cette confiance qui conduira Athénaïs à faire appel à Françoise pour s’occuper des enfants qu’elle a eus avec le roi. Autant dire que ce n’est pas rien ! Pour cette mission, Françoise doit bouleverser son quotidien et faire preuve de ruse et de discrétion pour que l’existence de ces enfants ne soit pas découverte.


Portrait de Madame de Maintenon,
peint par Thomas Garnier.
Pourtant, la confiance et l’amitié que se vouaient les deux femmes vont peu à peu se transformer en jalousie et rivalité alors que Louis XIV – dont la réputation de séducteur n’est plus à refaire, malgré plusieurs années de relation avec Athénaïs et sept enfants – se rapproche de Françoise et délaisse peu à peu sa favorite, dont la chute a été précipitée par la célèbre affaire des poisons. L’auteur nous explique comment la faveur est passée de Madame de Montespan à Madame de Maintenon en replaçant l’histoire dans son contexte et en nous peignant le portrait de ces deux femmes. Tandis que la Montespan joue « les divas » et a davantage cherché à se faire aimer du roi qu’à l’aimer réellement, Madame de Maintenon se fait discrète, douce et patiente. C’est le caractère de l’une qui la fait chuter tandis que le caractère de l’autre attire le souverain. Pourtant, l’auteur ne cherche pas à prendre le parti de l’une ou de l’autre, ou à nous faire aimer une favorite plutôt que l’autre. Elles sont décrites comme deux femmes intelligentes et ambitieuses, avec leurs qualités comme leurs défauts et c’est ce que j’ai apprécié dans ce livre. Même si ma préférence va à Madame de Maintenon, Athénaïs n’est pas diabolisée et l’auteur nous dresse le portrait psychologique de la marquise afin de mieux la comprendre, sans la juger.

Madame de Maintenon n’est pas non plus décrite sous un mauvais jour, bien qu’elle soit celle qui a supplanté Athénaïs dans le cœur du roi et qu'elle se soit parfois montrée ingrate envers son ancienne amie à qui elle doit tout pourtant. L’histoire entre Athénaïs et Louis XIV est différente de celle entre Françoise et le roi. Ce n’est pas la même relation et ce n’est pas le même stade de la vie de Louis XIV qui change au fil des ans et a d’autres « envies ». Là où il était dans le spectacle, la richesse, la passion avec Madame de Montespan, Louis XIV a formé un couple bourgeois avec Madame de Maintenon. Ils s’installent dans des habitudes de vieux couple : Louis passe beaucoup de temps dans les appartements de sa maîtresse, lorsqu’il ne la voit pas il lui écrit tous les jours, lorsqu’elle s’éloigne pour se rendre ailleurs il lui fait parvenir un billet pour lui demander de le rejoindre plus tard à la grille du jardin pour venir la chercher pour revenir au château ensemble en carrosse. Alors qu’il vieillit, le roi ressent le besoin de plus d’intimité et de discrétion, ce qu’il retrouve chez sa maîtresse. Jadis séducteur qui butinait volontiers un peu partout, Louis ressent le besoin de se poser, et forme un couple complice avec sa maîtresse :

L’union de Louis et de Françoise prend, en effet, une forme assez originale. Françoise soutient son mari, le console de ses chagrins, le soigne lorsqu’il est malade, s’inquiète de ses soucis, partage ses joies, le conseille à l’occasion. […] Leur complicité paraît incroyable : à plus de cinquante ans, Louis ne peut se passer de Françoise. Ce besoin d’intimité et de confiance qu’exprime le couple est très moderne. […] Le matin, il vient la saluer dans sa chambre, puis se met au travail, assiste à la messe et au Conseil. Elle reste dans ses appartements ou traverse le parc pour se rendre à Saint-Cyr. Discrète, elle n’est pourtant jamais très loin. De 5 heures à 10 heures du soir, le roi lit ses dossiers dans la chambre de son épouse. Il reçoit les ministres, tandis qu'elle s'occupe à des travaux d'aiguille ou des lectures.  Puis, sans déranger son mari, elle se prépare pour la nuit. Elle prie, prend son repas et se couche vers 9 heures. A 10 h, il la quitte pour aller souper au Grand Couvert. Mais avant cela, les époux ont commencé par rester seuls un long moment. On ferme la porte et personne n'entre plus. Ils sont dans leur intimité.

On pourrait penser qu'il n'est pas étonnant d'apprendre que Louis XIV a épousé sa maîtresse en secret en 1683, quelques mois après la mort de la reine...

Pourtant, l’auteur n’oublie pas de nous souligner qu’être la maîtresse d’un roi, c’était aussi se sacrifier. Au-delà du prestige et des avantages que cette position de favorite procure, ce n’est pas tout rose d’être aimée d’un roi, surtout d’un roi aussi tyrannique que Louis pouvait l’être parfois. Monarque absolu, Louis est un homme qui impose ses volontés et qui n’entend pas se faire gouverner par ses maîtresses ni que celles-ci interviennent dans sa politique. Être maîtresse de Louis XIV, c’est abandonner son indépendance, ce qui peut rendre le joug conjugal lourd à porter. Rien d’étonnant à ce que Madame de Maintenon ait eu des mots durs envers la vie matrimoniale qu’elle compare, selon l’auteur, à un esclavage pour la femme. Cependant, malgré l’inconfort et l’obéissance imposée, le couple entre Louis et Françoise a duré jusqu’à la mort du monarque, et la tendresse et la confiance qu’ils se sont portés étaient réciproques.


Madame de Maintenon avec Vexin et Maine, les
deux premiers enfants de Louis XIV et Mme de Montespan
Attribué à  Pierre Mignard.

Duel pour un Roi est un document historique passionnant si l’on s’intéresse à ces deux femmes au destin exceptionnel (je me sens un peu l’âme d’un Stéphane Bern en écrivant cette phrase xD) et à leur relation avec Louis XIV, d’autant plus que l’auteur ne prend pas le parti d’une favorite contre une autre mais les présente comme deux femmes exceptionnelles, puissantes, intelligentes et ambitieuses avec leurs qualités et leurs défauts, leurs bonheurs comme leurs malheurs.

Si je devais formuler une critique à l’égard de ce livre, c’est que la généalogie est très présente et peut sembler inutile, sinon souvent confuse et il m’est arrivé de me perdre plusieurs fois. Je ne peux pourtant pas nier l’incroyable travail de recherche de l’auteur pour nous présenter une étude intéressante et passionnante. Une fois nos deux protagonistes présentées, on suit leur histoire avec intérêt, le tout sous une plume agréable à lire !

Françoise s’est bien organisée. Avec l’accord de la marquise de Montespan et de Bonne d’Heudicourt, elle prend souvent avec elle Louise, la fille de Bonne […] Louise lui sert d’alibi lorsqu’elle doit expliquer à ses amis la fatigue qui se lit sur son visage, ses traits tirés et ses absences répétées. Elle donne le prétexte d’une maladie de la petite, alors qu’elle veille un nourrisson à une extrémité de la capitale. Et s’il vient des étrangers, Louise est soit la sœur des petits, soit leur cousine. Ce jeu l’amuse follement si bien que la fillette n’oublie pas de demander à sa gouvernante tous les matins quel sera son rôle dans la journée : « Madame, qui suis-je aujourd’hui ? ».

samedi 29 février 2020

Éloquence de la sardine : Incroyables histoires du monde sous-marin - Bill François.

Et si l’on écoutait sous l’eau ? Drôle d’idée ?

Pourtant, dans leur « monde du silence », les poissons parlent… et ils ont bien des choses à nous dire !

À la fois scientifique, spécialiste des animaux marins et orateur, Bill François nous entraîne avec simplicité et humour à la rencontre des baleines musiciennes ou du cabillaud qui a découvert l’Amérique. Il donne la parole à la sardine comme au thon rouge, nous fait entendre la voix de l’hippocampe et le chant des coquilles Saint-Jacques.

À la lumière des méduses fluorescentes aux couleurs invisibles, ce livre est une plongée dans les profondeurs de la Science et de l’Histoire, où les légendes sont souvent plus crédibles que l’incroyable réalité.

Mythes, anecdotes et découvertes scientifiques nagent de concert dans ce récit, immersion onirique pour s’émerveiller et respecter cet univers insoupçonné.

Vous ne verrez plus jamais de la même façon une sortie à la plage, votre sandwich thon-crudités ou un plateau de fruits de mer…

Quelle jolie surprise que ce livre !

Sans être exactement un documentaire littéraire, bien que le bagage scientifique de l’auteur soit solide, il s’agit d’un recueil de plusieurs histoires différentes sur le monde marin et ses curieux habitants, car curieux ils le sont ! On découvre les singularités, que l’on n’imaginait alors pas, des créatures comme les crevettes, les sardines, le saumon jusqu’aux animaux et coquillages moins communs. L’auteur nous offre une plongée dans les profondeurs aquatiques et nous invite à faire la connaissance des poissons et des coquillages, et qui nous communique sa passion pour cet univers avec succès !

L’auteur nous présente un monde fascinant rempli d’odeurs, de sons, de vibrations et de musique dans lequel les baleines chantent pour communiquer entre elles et ont parfois leur propre accent, où les langoustes font de la musique avec leurs antennes mais « chantent » faux pour repousser leurs prédateurs, par exemple. Nous découvrons les subtilités des « robes » des sardines ou comment des harengs ont failli déclencher un incident diplomatique entre la Suède et l’URSS en 1982. Nous continuons sur un chapitre concernant les animaux marins et leur progéniture : du petit saumon qui n’a jamais oublié son ruisseau natal, la lutte fratricide intra-utérine des requins-taureaux, la femelle hippocampe qui pond ses œufs dans une poche du mâle, etc.

On y découvre aussi des histoires d’huîtres et de la plus grosse perle du monde ou encore du mucus, ce petit coquillage produisant la couleur pourpre, très utilisée chez les Romains puisque cette couleur était celle du pouvoir. Il y a encore tant d’autres histoires : le cabillaud qui a découvert l’Amérique avant Christophe Colomb, la relation entre l’homme et la mer, l’existence d’un Paris subaquatique, les créatures marines mythiques que l’on croyait réelles il y a de nombreux scènes, le poisson rémora qui aurait déclenché la victoire d’Octave sur Marc-Antoine selon les Romains... L'auteur connaît clairement son sujet et il nous offre de nombreuses histoires pour nous faire découvrir ou redécouvrir le monde de la mer et ses habitants. Il le fait dans un style souple avec poésie et d'humour, avec plusieurs petites références. Ce monde le fascine autant qu'il l'amuse et il nous communique cette passion. Je n'ai pas su résister à son érudition modeste, à la magie de ses mots et de sa formulation.

Ce livre est une sorte d'étude sur le monde sous-marin, à défaut de trouver comment définir exactement cet ouvrage, mais écrit avec beaucoup de légèreté et agrémenté de nombreuses anecdotes personnelles de l'auteur, comment il rêvassait à l'école tout en dessinant des poissons en essayant de se cacher du professeur, son indécision devant son menu au restaurant tout en pensant aux poissons sur la liste et ce que ces poissons lui inspirent, sa rencontre avec une sardine, sa première plongée, etc. C'est écrit avec tellement de justesse : les sensations lors de sa première plongée, entrer dans l'inconnu, les sons que l'on entend sous l'eau, etc. C'est un véritable amoureux de la mer, et ça se ressent dans son écriture.

Peu de poissons vivent en famille, mais c’est le cas de certaines espèces, comme les poissons-clowns. Dans leur anémone de mer, les poissons-clowns ont une étrange famille : elle se constitue du couple de parents et de tous leurs petits, qui naissent tous mâles. Si la femelle vient à partir, son conjoint se transforme alors en femelle, et c’est le plus mature des jeunes mâles qui prendra le rôle du mari ; se conformer à cette originalité aurait quelque peu modifié l’intrigue d’un célèbre film d’animation.

Petit poisson deviendra grand.

vendredi 7 février 2020

La Religieuse - Denis Diderot.


Parce qu'elle est une enfant illégitime, Suzanne Simonin est enfermée par ses parents chez les religieuses de Longchamp où on la force à prononcer ses vœux. Pieuse et innocente, elle tombe sous la coupe d'une nonne illuminée déjà perdue de mysticisme avant de devenir la proie d'une mère supérieure qui va faire de sa réclusion un enfer. Harcelée, martyrisée, elle subit les pires sévices. Femme cloîtrée soumise à toutes les perversions de la vie monastique, Suzanne peut-elle échapper à la folie ?






Célèbre co-auteur de la célèbre Encyclopédie écrite à l'époque des Lumières, Diderot est moins connu pour sa vie personnelle. Aîné d'une fratrie de six enfants, il eut une sœur qui mourut jeune et folle dans un couvent, ce qui inspira en partie Diderot à l'écriture de ce roman dans lequel il fait une sorte de procès des institutions religieuses.


Description de cette image, également commentée ci-après
Portrait de Diderot,
peint par Louis-Michel van Loo
Sans être une enfant maltraitée, Suzanne a toujours remarqué la différence de traitement de ses parents entre elle et ses sœurs pour qui les parents ont tout fait pour leur assurer un beau mariage. L'année de ses seize ans, au lieu d'une dot en vu d'un futur mariage, sa mère lui révèle la vérité sur sa naissance : elle est le fruit d'une adultère entre sa mère et un autre homme. Coupable, la mère souhaite expier ses fautes à travers la fille "bâtarde" en l'envoyant au couvant. Suzanne est mortifiée et refuse de se soumettre au destin qu'on lui a choisit en refusant de prononcer ses vœux puis en tentant d'intenter un procès pour pouvoir rompre ses vœux, sous le choc de la communauté du couvent. Face à cela, la supérieure opère un véritable harcèlement moral et physique envers Suzanne qui finit par recevoir, de la part de la communauté, bon nombre de privations et d'humiliations. Au terme d'un long calvaire et de son procès, Suzanne obtient de son avocat son transfert dans un autre couvent où la mère supérieure ne tarde pas à lui témoigner sa tendresse... peut-être même un peu trop.


Quel surprise que ce roman ! Je ne m'attendais pas à être captivée à ce point. J'avais oublié à quel point je trouvais l'écriture de Diderot fluide et agréable à lire ! Ce livre se présente comme les mémoires de la jeune Suzanne qui raconte son histoire et les mésaventures qu'elle a vécues dans différents couvents. Ce n'est pas une héroïne qui méprise la religion et se présente comme une rebelle, c'est tout simplement une jeune fille qui est croyante, elle trouve consolation dans la prière, et manifeste plus de vertus chrétiennes que ses bourreaux. Elle n'a tout simplement pas l'envie ou la vocation à entrer dans un ordre religieux et elle souhaite vivre libre et comme elle le souhaite. C'est un personnage innocent et candide mais intelligente et forte, qui a su se remettre de son calvaire et se défendre contre ses bourreaux.


Son calvaire se révèle révoltant et glaçant, l’institution religieuse se montre ici comme antipathique. Le ton change lorsque Suzanne est transférée dans un autre couvent, dirigé par une supérieure qui vit entourée de ses jeunes favorites au mépris de tout règlement conventionnel. Suzanne, par sa beauté et sa touchante histoire, devient aussitôt la favorite de cette mère supérieure ainsi l'objet de ses convoitises que, par sa candeur, Suzanne ne comprend pas. Le confesseur de Suzanne voit d'un mauvais œil la tendresse de la mère supérieure et conseille à Suzanne de s'en défaire et de se tenir à distance de la supérieure dont le désir et la frustration vont s'accroître... J'avoue avoir pris un plaisir grandissant à partir de cette seconde moitié de roman avec l'entrée en scène de cette supérieure délurée et transie, absolument émerveillée par la jeune fille et qui n'y va pas de main morte dans son admiration : « Jamais vous n'avez pensé à promener vos mains sur cette gorge, sur ces cuisses, sur ce ventre, sur ces chairs si fermes, si douces, et si blanches ? » C'est drôle quand elle se pâme et que notre chère innocente n'y voit que du feu. Rien d'étonnant à ce que la mère supérieure soupire et s'exclame "Quelle innocente !"


Résultat de recherche d'images pour "la religieuse diderot"
Illustration par Martin van Maele.
L'histoire de Suzanne est captivante et émouvante. On se révolte de la mère qui espère expier sa faute à travers sa fille innocente, envers la mère supérieure qui fait subir à Suzanne un véritable calvaire pare qu'elle refuse de prononcer ses vœux. On s'amuse de la candeur de l'héroïne, on compatit avec elle dans son malheur, on souhaite tout comme elle de gagner son procès face à son premier couvent et de retrouver sa liberté chérie, on suit avec une certaine curiosité ses rencontres avec la seconde mère supérieure qui s'attache énormément à elle...

A travers les mémoires de Suzanne, on lit évidemment les réflexions de Diderot sur la vie cloîtrée des religieuses. On découvre la contradiction qui peut exister entre les lois établies et les autorités religieuses censées les mettre à exécution car ces autorités peuvent se croire comme seul maître, se saisir des lois et les tordre à sa volonté, comme l'illustre ce roman à travers les mères supérieures que rencontre Suzanne. Chacune d'elle marche sur les lois à sa guise, de telle façon que c'est contraire aux enseignements de la Bible. 

Pourtant, il ne s'agit pas d'une critique de la religion en elle-même, l'auteur ayant fait de son héroïne une jeune fille pieuse, mais plutôt des institutions religieuses se révélant perverses, coercitives et sévères jusqu'à mener ses pensionnaires dans la dégradation humaine, dans la folie, voire parfois au suicide. La Religieuse se présente ainsi comme une ode à la liberté de choisir son destin à travers son héroïne, Suzanne, car cette vie cloîtrée, au sein des couvents, peut engendrer des conséquences néfastes pour certaines personnes qui ne sont pas faites pour ce genre de vie et entraîner certaines perturbations psychologiques. Diderot estime en effet que l'enfermement, la coupure avec le reste du monde sont non-naturels et pourraient rendre fou n'importe qui. Le propos reste d'ailleurs encore d'actualité et peut se généraliser à toute sorte d'institutions, notamment les sectes modernes...